UNE VIE EN

FILIGRANE

Jim Hwang

PHOTOS AIMABLEMENT FOURNIES PAR SU HSIAO-MENG

 

>> En s’appuyant sur des techniques anciennes, Su Hsiao-meng donne vie aux métaux. Et y fond son âme

 

Une bague en inox réalisée en 2005.

 

Les femmes aiment les bijoux. Il y en a peu, en revanche, qui seraient prêtes à les fabriquer elles-mêmes à la sueur de leur front, coupant, formant, forgeant le cuivre, l’acier ou l’argent. Pour Su Hsiao-meng [蘇小夢], c’est plutôt le contraire : elle aime porter des bijoux, mais ce qui lui apporte le plus de joie, c’est de les faire de ses propres mains. « Elle passe ses jours et ses nuits dans son atelier, plongée dans son travail, dit son père Su Shih-hsiung [蘇世雄]. C’est comme si elle était mariée au métal. »

Née à Tainan en 1974, Su Hsiao-meng est tombée dans l’art quand elle était petite. Son père l’enseigne dans plusieurs universités et est connu à Taiwan pour son travail de céramiste. Sa mère, Lai Mei-hua [賴美華], est peintre. Le couple collectionne de l’artisanat populaire – meubles, céramiques, broderies, calligraphies ou encore accessoires en or et en argent. Si les œuvres de ses parents révèlent de nombreux éléments contemporains qui ont pu jouer dans la formation de son regard, leur collection d’objets du passé a également été une importante source d’inspiration.

Su Hsiao-meng est venue à l’orfèvrerie par hasard. Après avoir obtenu, en 1995, un diplôme de 1er cycle en design commercial de l’Université de technologie de Tainan, elle a travaillé dans des galeries d’art. Là, elle a eu l’occasion de rencontrer plusieurs sculpteurs sur métal. A l’époque, c’était une discipline relativement nouvelle à Taiwan, et Su Hsiao-meng a voulu en apprendre un peu plus dans ce domaine. « C’est difficile d’expliquer pourquoi, mais j’ai tout de suite ressenti un lien très fort avec le métal, dit-elle. C’est un matériau qui me donne la sérénité. »

Un travail pénible

Au début, ses parents n’étaient pas très enthousiasmés par cette idée, et ils ont essayé de la dissuader de s’engager sur cette voie. « En tant qu’artistes, ils ne connaissent que trop le stress et les difficultés qu’implique le travail de création. » Mais à partir du moment où il fut clair que leur fille avait pris sa décision, ils lui apportèrent leur soutien sans lui poser plus de questions.

A l’époque, il n’y avait cependant ici aucune école où se former au travail artistique du métal. Dans ce domaine, à Taiwan, les artisans, et le savoir-faire qu’ils détiennent, sont généralement associés à la joaillerie. Les bijoutiers qui travaillent l’or et l’argent le font en général dans de petits ateliers familiaux qui ne prennent pas d’apprentis, à moins que ceux-ci ne fassent partie de la famille. Question de confiance ! C’est que la matière première vaut cher…

Une porte s’est ouverte en 1997, lorsque l’Institut national de recherche sur les arts populaires a lancé des programmes d’enseignement consacrés au travail du métal. Ces formations d’une semaine ou deux étaient toutefois trop courtes pour lui apporter les compétences qui lui semblaient nécessaires à sa démarche créative personnelle.

La même année, Su Hsiao-meng a toutefois appris que l’Université catholique Fu Jen, à Hsinchuang, inaugurait le premier programme d’enseignement à Taiwan consacré au design d’accessoires. Elle s’inscrivit, et c’est là qu’elle se familiarisa avec les divers matériaux et compétences de base du travail d’orfèvre.

Su Hsiao-meng explique qu’il y a en réalité beaucoup de petits trucs à connaître pour maîtriser des tâches apparemment simples comme le découpage, le martelage et la soudure – et que cela peut être dangereux. Pendant les deux années de sa formation à Fu Jen, Su Hsiao-meng s’est ainsi tailladé le doigt sur une lame cassée, frappé la main avec un marteau et a vu plusieurs de ses camarades avoir les cheveux brûlés par la flamme de leur chalumeau.

Le sang et la sueur

Ces années difficiles ont rendu sa main plus sûre, son œil plus acéré et son esprit plus clair. Bien qu’elle ne travaille généralement que sur de petits accessoires, Su Hsiao-meng sait imprimer ses idées au métal. Prenons par exemple Fougère-Parasitisme, une série de broches en argent réalisées alors qu’elle était encore à l’université. « Les fougères aigles sont des plantes parasites qui ne peuvent survivre par elles-mêmes, explique-t-elle. D’une certaine façon, elles jouent le même rôle pour leur hôte que les bijoux pour celle qui les porte : on n’est pas avec, et ils perdent leur signification après notre mort. »

 

En argent, cette broche intitulée Fougère – Parasitisme 2 a été créée alors que Su Hsiao-meng était encore à l’université.

 

La métallurgie appliquée à l’art a commencé à susciter un certain intérêt à Taiwan à la fin des années 90, avec le retour au pays d’artistes formés à l’étranger, et on a vu de plus en plus d’options consacrées à cette discipline dans les départements des beaux-arts. En 1999, après son diplôme à Fu Jen, Su Hsiao-meng est entrée à l’Institut supérieur d’arts appliqués de l’Université nationale des arts de Tainan.

Là, elle s’est essayée à des œuvres de plus grandes dimensions. Par exemple, Squelette Dialogue sentimental, une œuvre en cuivre réalisée en 2002, fait 8 m de haut, et sa réalisation lui a demandé neuf mois de travail. Dans le même temps, elle a présenté ses œuvres dans plusieurs concours de design, et son travail a été acclamé à plusieurs reprises. Trois ans de suite, entre 2001 et 2003, elle a figuré dans la sélection finale pour les Prix nationaux de l’artisanat, des résultats qui lui ont permis de se tailler une réputation dans le milieu artistique avant même d’avoir terminé sa formation académique.

Un sens nouveau

Son mastère lui a offert une certaine sécurité financière en lui ouvrant les portes de l’enseignement à l’université et dans les écoles supérieures. « Cela signifie que je peux continuer à créer sans craindre de mourir de faim. »

Cela dit, le principal bénéfice d’une formation universitaire, insiste-t-elle, est l’acquisition de compétences qui lui donnent les moyens d’exprimer ce qu’elle a en elle. Ce passage par la théorie est aussi, finalement, ce qui la différencie d’un orfèvre qui serait entré en apprentissage dès la sortie du collège technique. « Les artisans adoptent des techniques, des dessins et des symboles traditionnels qu’ils transmettent à l’identique à la génération suivante, alors qu’une formation académique ouvre l’esprit et fait envisager la tradition sous un angle différent, en lui apportant parfois un sens nouveau. »

Su Hsiao-meng prend l’exemple des pendants d’oreilles en forme de cadenas chinois qu’on faisait autrefois porter aux enfants parce qu’on pensait que cela les préserverait de la maladie et des esprits maléfiques. Encore aujourd’hui, c’est un des modèles qui se vendent le mieux comme cadeau de naissance. Su Hsiao-meng connaît bien ces motifs et symboles, en partie grâce à la collection d’arts populaires de ses parents. En même temps, pour elle, le cadenas chinois évoque une restriction, et c’est dans cette optique qu’elle l’a exploité dans certains de ses travaux, afin de symboliser les nombreuses limitations que rencontrent encore les femmes dans la société contemporaine.

Si les dessins traditionnels apparaissent dans ses œuvres – avec leur signification classique et leur message moderne – elle emploie parfois des techniques étrangères aux artisans insulaires. Ainsi du filigrane, une méthode consistant à utiliser de minces fils de métal torsadés pour obtenir un effet de broderie, et dont Su Hsiao-meng s’est servie dans une série de bijoux en argent à l’esthétique très classique.

Pour certaines de ses œuvres plus « contemporaines », Su Hsiao-meng tire son inspiration de la vie de ses proches ou de sa propre existence. Talisman, une composition dans laquelle entrent le cadavre d’un oisillon et une graine rouge, est, dit-elle, un cadeau qu’elle s’est fait à elle-même après une rupture. La graine représente un cœur, dit-elle, qui a besoin de protection, tandis que le squelette de l’oisillon, enfermé dans une boîte en plexiglas, symbolise son amour perdu. « L’oisillon qui n’a jamais grandi, c’est un peu cette relation amoureuse qui n’a jamais atteint sa maturité, explique-t-elle. Et comme toutes les bonnes choses finissent par pourrir, je le laisse se décomposer. »

Dans Emprisonner, l’artiste cherche à exprimer les obstacles qu’elle a rencontrés dans sa vie personnelle en plaçant un dé en plexiglas dans une cage en cuivre. Sur chaque face du dé se trouve un motif différent – un cœur, une main, un cerveau, un œil, une oreille et un point d’interrogation – qui représentent les éléments influant sur nos choix et les incertitudes qu’impose la vie. « Le aura beau rouler, il ne sortira pas de la cage », explique-t-elle.

 

Su Hsiao-meng au travail dans son atelier.

 

Message reçu

Depuis 1998, Su Hsiao-meng a participé à de nombreux concours. C’est une façon pour elle de voir si son travail de recréation à partir de la tradition est apprécié, et si les messages qu’elle veut faire passer sont entendus. A la vue de la longue liste des prix qu’elle a décrochés, on peut penser que oui. En lui attribuant le 2e prix pour Châle en forme de phénix (une parure de bijoux en argent, émail, corail et perles), le jury des Prix nationaux de l’artisanat a estimé qu’il s’agissait d’une œuvre « élégante et admirablement colorée, d’une facture exquise » qui donnait « un nouveau sens à la symbolique traditionnelle ».

Obtenu à l’âge de 30 ans, ce prix a fait de Su Hsiao-meng le plus jeune « Maître Artisan » de Taiwan. Il a aussi allégé les inquiétudes de ses parents quant à ses choix professionnels.

« J’étais naturellement très fier de ma fille, commente Su Shih-hsiung, mais j’avais peur que ce succès précoce ne lui tourne la tête et ne stoppe net sa progression. » Quatre ans plus tard, il est clair que ces craintes étaient infondées. En dehors des cours qu’elle donne deux jours par semaine dans des universités, sa fille passe le plus clair de son temps dans son atelier.

C’est maintenant Su Hsiao-meng elle-même qui se fait du souci. « Mon travail reflète mon état d’esprit. Mais il se passe tellement de choses dans ma vie, et il y a tant de choses que je veux exprimer… Je n’ai pas assez de mes deux mains ! »