EN ATTENDANT CARLA…

Charles Yu

 

 

 

 

En juin 2008, Carla Bruni-Sarkozy a accompagné son époux, le président de la République française Nicolas Sarkozy, à Bethléem où ils ont été accueillis par Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne. Prochaine destination, l’Asie ?

DROITS RESERVES

 

Le projet de visite a été tellement longtemps gardé secret, derrière les lourdes portes et les épaisses cloisons des Affaires étrangères, qu’on ne sait plus très bien quand il a vu le jour et selon quelles modalités il a été mis en œuvre. Pour des raisons diplomatiques évidentes, les plus grandes précautions ont été prises pour éviter qu’une fuite ne provoque les crispations habituelles. Personne n’a réellement vu Carla Bruni à Taiwan. Les six chaînes d’information continue, qui d’habitude martèlent les news jour et nuit, sont restées muettes à ce sujet, et la presse écrite a seulement cru bon d’évoquer un vague rapprochement culturel entre Paris et Taipei sur le mode de la diplomatie des grandes dames, sans pour autant donner plus de corps à ces digressions journalistiques. Carla Bruni s’est-elle bien rendue à Taiwan à l’occasion de la sortie de son dernier album, Comme si de rien n’était ?

Ici, aucune des personnes qui sont susceptibles de l’avoir approchée durant cette hypothétique visite privée ne s’aventurent à en dire davantage, murées dans une ignorance affichée ou refugiées derrière le devoir de réserve. Les médias insulaires, d’habitude si prompt à créer l’événement et à entretenir l’opinion publique de la vie des stars, ont fait preuve d’une inhabituelle discrétion. Dans l’habitacle des taxis qui sillonnent jour et nuit les avenues de la capitale, on peut toutefois entendre, par moment, la mélodieuse voix un peu traînante de Carla. Au bout du compte, personne n’est plus en mesure de dire si Carla Bruni, la Première dame de France, est venue, viendra ou n’a jamais eu l’intention d’un tel voyage au pays du thé vert et de la puce informatique.

Plusieurs indices permettent néanmoins aux plus perspicaces de spéculer sur l’hypothèse. Il y a d’abord l’annonce sur le site Internet de la représentation française à Taipei de la sortie de l’album de Carla Bruni, à Taiwan, prévue pour le 1er octobre. « Comme si de rien n’était est le troisième album de Carla Bruni. Il a été réalisé par Dominique Blanc-Francard et comporte dix chansons écrites et composées par Carla Bruni, deux coécrites avec Michel Houellebecq et Julien Clerc et deux reprises. Il est distribué à Taiwan par la société JINGO Records », mentionne laconiquement le communiqué de presse mis en ligne. Aucun commentaire cependant de la maison de disques qui a soigneusement organisé son inaccessibilité. Mais dans l’album de Carla, un titre fait douter et alimente l’idée d’une visite : La possibilité d’une île, écrite avec Michel Houellebecq. L’écrivain français lui a offert ce titre, que porte également le roman qu’il a consacré à l’idée de la séduction et de la manipulation. La lecture du roman n’est d’aucun secours au regard de la visite de Carla. Mais sa chanson, La possibilité d’une île, dont la mélodie résonne déjà sur les ondes insulaires, sonne avec malice aux oreilles de ceux qui ont cherché à savoir. « Entrée en dépendance entière, Je sais le tremblement de l’être, l’hésitation à disparaître […] » Comment ne pas se poser la question d’une évasion organisée, pour plus d’intimité et de recueillement dans cette île ignorée des chancelleries et qui renferme des joyaux de verdure et des lieux dédiés à la méditation dans la plus stricte tradition bouddhique ? Le faisceau d’indices concordants se fait plus précis encore à l’écoute du refrain : « il existe au milieu du temps, la possibilité d’une île »… Dès lors, on peut croire à une visite dont la réalité finit par n’avoir plus d’importance. Après tout, nous sommes au pays de la fiction constitutionnelle où l’existence palpable n’est plus un sujet qui préoccupe. Evidemment, pourquoi Taiwan, se demanderont les plus perspicaces, alors qu’il existe tellement d’autres îles dans le monde qui offrent les charmes désuets de l’anonymat et des plages de sable fin baignées par des eaux aux reflets bleutés… ?

Au risque de décevoir les plus romantiques, Taiwan représente d’abord un marché. L’industrie musicale y est florissante et les artistes insulaires ont longtemps inondé l’Asie de leurs ritournelles sucrées, productions léchées mettant en scène des sentiments se perdant dans l’air du temps, saupoudrées de mots français hésitants, murmurées par des icônes à la beauté enivrante, ex-mannequins, futures stars de cinéma ou inconnues au destin de starlette. Aujourd’hui, une artiste de dimension internationale se doit de faire une étape en Asie, région où le dynamisme et la rapidité de diffusion des produits et des modes, tout comme l’engouement de la jeunesse pour tout ce qui est nouveau, contrastent parfois avec la tranquillité désabusée des jeunes générations européennes. Un succès sur ces marchés prometteurs qui émergent au même titre que leur économie est la garantie d’une carrière planétaire. Alain Delon, Céline Dion, Vanessa Paradis, Richard Clayderman et Sophie Marceau ne s’y sont pas trompés et Carla Bruni, venue faire la promotion de son nouvel album, aurait finalement décidé de profiter de la beauté de la côte Est et du mont de Jade. Qui, parmi les rêveurs, pourrait en douter ?

D’autant plus que, malgré les vicissitudes des relations internationales, la France à Taiwan jouit d’un extraordinaire courant de sympathie, relayé par l’image glamour des sacs de luxe et autres accessoires de mode ainsi que la production viticole française qui entretiennent le mythe d’un pays au romantisme érigé en style de vie. Surtout, l’île compte une concentration assez exceptionnelle de femmes de tête, un peu à l’image de Carla Bruni, autant d’interlocutrices de qualité pour une personnalité du rang de l’ancien top-modèle, susceptibles de rendre plausible l’hypothèse de la visite privée.

 

Le dernier album de la chanteuse, Comme si de rien n’était, sort le 1er octobre à Taiwan.

AIMABLE CREDIT DE JINGO DIGITAL

 

Chou Mei-ching [周美青], l’épouse de Ma Ying-jeou [馬英九], certes ne chante pas, mais le style qu’elle a imposé, une fois son mari parvenu à la tête de l’Etat, sa manière élégante de dépoussiérer l’image presque désuète aujourd’hui du personnage de Première dame, sa tranquille assurance face à la scrutation médiatique, sa volonté, finalement avortée, de préserver sa carrière professionnelle du rôle plein de contraintes qu’exige le protocole, en feraient une hôte agréable pour Carla Bruni. Les deux femmes ont en commun, outre la réussite politique de leur mari, des racines marines. Fille d’un capitaine de la marine marchande qui a parcouru les mers, Chou Mei-ching aurait pu se retrouver dans la chanson que signe Carla, Salut marin, et qu’elle a dédiée à son frère : « Vous les marins, vous êtes sans cœur. Vous préférez la mer à vos amours Et les sirènes de chaque port, à vos mères, à vos femmes et à vos sœurs », chante-t-elle. Les deux femmes se seraient reconnu des préoccupations communes, à la fois fragiles face aux attaques toujours injustes du monde politique, mais aussi premier soutien de leur mari dans le secret de l’alcôve présidentielle. Avec le détachement raffiné qui les caractérise toutes les deux face aux devoirs protocolaires, on dit qu’elles auraient rendu visite aux enfants d’une école primaire perdue dans les montagnes embrumées du district de Nantou, au centre de l’île, là où la furie du monde moderne s’évapore et où les médias ne viennent plus. Un déplacement toujours tenu secret, à tel point que seuls les dessins des enfants, pour la plupart aborigènes, affichés aux murs défraîchis de l’école, rappellent la possibilité d’un rêve.

 

Chou Mei-ching, l’épouse du président de la République de Chine Ma Ying-jeou, a su rénover le rôle de Première dame à Taiwan, avec un style plus simple et moderne.

CNA

 

Sun Tsui-feng [孫翠鳳] elle aussi est une personnalité à la mesure de celle de Carla Bruni. Cette actrice à la popularité inouïe, incarne à elle seule la continuité moderne de la tradition de l’opéra taiwanais. Les deux femmes parlent le même langage de la musique, de la beauté, et elles partagent les délices secrets de la séduction qu’elles ont toujours exercée, à Taipei comme à Paris, sur la foule pressante de leurs admirateurs. Il est plausible qu’elles se soient entraperçues à Paris, lors d’une représentation de la troupe Ming Hwa Yuan dont est membre Sun Tsui-feng. Celle-ci a grandi dans une famille d’artistes du Nord-Est de la Chine. Réfugiée à Taiwan à la suite de la guerre civile, elle n’entre dans le monde de l’opéra qu’à l’âge de 26 ans, poussée par la famille de son mari qui cherche à sortir le couple des difficultés économiques. Son beau-père est en effet le directeur d’une troupe d’opéra.

 

En 2008, Sun Tsui-feng a accompagné 35 orphelins du Malawi pris en charge par la fondation bouddhique Amitofo Care Center, venus en tournée à Taiwan.

AIMABLE CREDIT DE SUN TSUI-FENG

 

En 2006, Sun Tsui-feng avait profité d’une tournée en Afrique du Sud pour faire escale à Blantyre, au Malawi, où l’ACC s’occupe d’enfants dont les parents sont morts du sida.

AIMABLE CREDIT DE SUN TSUI-FENG

 

Si Carla n’a pour sa part jamais eu à souffrir de la pauvreté, elle est aussi issue d’une famille de mélomanes, et c’est dès l’âge de 19 ans qu’elle se lance dans le mannequinat. Les deux artistes, figures du monde du spectacle, ont en commun leur sens unique de la beauté, de la grâce, et leur capacité à fasciner ceux qui se pressent au bas de la scène où l’une a défilé de si longues années tandis que l’autre, vêtue de costumes aux couleurs chatoyantes, distillait avec force la beauté enivrante des notes haut-perchées de l’opéra taiwanais. Ces expériences scéniques les lient et irriguent une complicité d’artistes qui dépasse les frontières culturelles. D’autant plus que l’action de Sun Tsui-feng en faveur des enfants africains, notamment au Malawi, a de quoi passionner Carla Bruni, qui songe aussi à concilier son identité d’artiste et son rôle de Première dame. Comme elle l’a confié aux journalistes français à l’issue de son premier voyage officiel avec Nicolas Sarkozy, au Tchad et en Afrique du Sud, elle souhaite se consacrer aux causes humanitaires. Une rencontre riche et forte que personne n’aura le courage de confirmer, préférant la version officielle selon laquelle Sun Tsui-feng n’a jamais rencontré Carla Bruni, ni à Paris, ni à Taipei.

« L’épouse du président de la République française Carla Bruni-Sarkozy s’est rendue vendredi matin au temple bouddhiste de Lérab Ling à Roqueredonde dans l’Hérault pour rencontrer le chef spirituel tibétain, [le dalaï-lama] », écrivait le Figaro le 22 août dernier. Autant dire que la possibilité d’une rencontre similaire était du domaine du possible à Taiwan, où réside un autre chef spirituel à l’aura planétaire. Il s’agit de la Vénérable Cheng Yen [證嚴法師], qui a créé la Fondation bouddhique Tzu Chi pour la compassion, une des organisations caritatives les plus puissantes en Asie. Son enfance douloureuse, à Tainan, dans le sud de l’île, l’a menée sur le chemin du détachement et de la bonté. Trente-sept ans après, elle se trouve à la tête d’une organisation caritative au service de laquelle des dizaines de milliers de bénévoles, de généreux donateurs, de nonnes et de bonzes, d’équipes médicales et d’enseignants, travaillent chaque jour à répandre la notion de bienveillance et de sollicitude pour ceux qui souffrent. L’organisation possède aussi une chaîne de télévision, qui diffuse chaque jour les enseignements bouddhiques. En toute simplicité, la Vénérable Cheng Yen aurait accueilli Carla qui aurait pu renouer avec elle les fils d’un dialogue initié avec le dalaï-lama. Enveloppée par la sérénité apaisante d’un des temples de la fondation, elle aurait puisé à la source de ces réalités supérieures. Il eût été impensable de dire au monde ce projet intime dont Carla Bruni a nourri le secret, loin des paillettes et des flashs. C’eût été pure vanité…

Aucune personnalité publique n’est prête à reconnaître que la visite privée de Carla ait pu ne serait-ce qu’être envisagée, et aucune dépêche de presse des grandes agences internationales ne permet de confirmer l’existence du projet. Les autorités prennent un air sévère et menaçant lorsque la question est évoquée, et seuls les fonctionnaires dotés d’un solide sens de l’humour vous observent avec la curiosité d’un anthropologue. Carla ne viendra-t-elle jamais sur cette île dont l’existence même est mise en doute par certains ?

 

 

La Vénérable Cheng Yen a consacré sa vie à aider ceux qui souffrent, diffusant sur la planète l’enseignement du Bouddha.

CNA