TENDANCE

L'AMOUR VIRTUEL


Lin Hsin-ching

PHOTOS DE CHUANG KUNG-JU / TAIWAN PANORAMA


>> Au cours des cinq courtes années qui ont suivi sa création, i -Partment, site de rencontre en ligne ciblant les femmes, s'est imposé avec succès sur le marché chinois, où il est déjà le deuxième site de réseau social.





Madame Chuang, connue en ligne sous le pseudonyme « Naivone », est une internaute chevronnée. C'est sur le site i-Partment qu'elle a rencontré « Gui Huli » un nom d'emprunt qui peut se traduire en français par « Renard fantôme ». Par la suite, ils ont choisi de troquer leur histoire d'amour dans le cyberespace pour un vrai mariage. Mme Chuang « vivait » au départ dans son « i-partment » avec un autre internaute, qui décida de « déménager » lorsqu'il apprit son mariage. Maintenant, son « colocataire virtuel » est son mari, et partager leur vie à la fois en ligne et hors ligne n'a fait qu'enrichir leur relation.

Alors que son mari est peu loquace dans la vie, c'est l'inverse lorsqu'il est Renard fantôme : il se sent libre de se confier, dit-elle. Parfois, après une dispute, il se connecte et, sous divers prétextes, il lui envoie des fleurs et des cadeaux pour s'excuser. Les deux époux utilisent aussi leur journal intime en ligne commun pour mieux communiquer. D'un lieu où partager pensées et sentiments, « l'appartement virtuel » de Mme Chuang s'est mué en maison idéale pour elle et son mari.

Vache à lait

Ceux qui, comme Mme Chuang, ont fait du site une part essentielle de leur vie quotidienne sont légion en Chine et à Taiwan. En 5 ans d'activité, il a déjà attiré 1,4 million de membres seulement à Taiwan, menaçant le monopole de Yahoo! dans le secteur des rencontres en ligne. Les heures de grande affluence se situent entre 22 h et minuit, avec pas moins de 30 000 utilisateurs connectés. Depuis qu'i-Partment a fait irruption sur le marché chinois en 2005, celui-ci a dépassé les 10 millions de membres, en deuxième position juste derrière le site de rencontre local 51.com. Les revenus publicitaires d'i-Partment ont augmenté de 1 500% au premier trimestre 2008, par rapport à la même période en 2007, et le chiffre d'affaires total devrait atteindre 400 millions de dollars taiwanais cette année, ce qui en fait l'une des vaches à lait cybernétiques à Taiwan.

Le potentiel de croissance d'i-Partment a très vite attiré l'attention de gros investisseurs comme Google. Mais en février dernier, c'est la société d'investissement singapourienne DBS Vickers, pourvoyeuse de fonds de Baidu, le moteur chinois de recherche Internet, qui a signé avec i-Partment une lettre d'intention pour l'injection de 8 millions de dollars américains dans le site.

Partis de peu

Les quatre fondateurs d'i-Partment, Chang Chia-ming, Lin Chih-ming, Lin Tung-ching et Shu Yu-fan, sont de vieux amis issus de la même promotion du Lycée affilié à l'université normale nationale de Taiwan, à Taipei. Il y a huit ans, Chang Chia-ming, alors étudiant en économie à l'université nationale Chengchi (NCCU) à Taipei, et Lin Chih-ming, en licence de gestion de l'information à l'université Tamkang, à Taipei, décident de participer à un concours pour jeunes entrepreneurs organisé par la NCCU. Ils ne remportent pas la compétition mais l'exercice déclenche leur intérêt pour la création d'entreprise. Pendant leur dernière année à l'université, chaque vendredi soir, les deux premiers compères se retrouvent dans un café, à Taipei, où ils cherchent l'idée géniale qui leur permettra de se lancer dans le monde des affaires.

Ces séances hebdomadaires de remue-méninges débouchent d'abord sur une idée, l'ouverture d'un café Internet, puis sur celle de cours particuliers en ligne. Ils pensent ensuite à ouvrir une chaîne de maisons de thé de luxe pour concurrencer Starbucks et promouvoir la culture du thé. Malheureusement, alors qu'ils en avaient conçu tous les plans, le concept est exploité par Ten Ren Tea qui ouvre sa chaîne Cha For Tea, coupant l'herbe sous le pied des deux amis.

Loin de se déclarer vaincus, ils se rabattent sur l'idée d'un site de rencontre. A l'époque, le marché était encore inexploité à Taiwan, et seul PCHome s'était lancé, à titre d'essai, dans une expérience similaire. Lors d'une réunion d'anciens élèves du lycée, ils battent le rappel de leurs vieux amis, Lin Tung-ching, alors étudiant en pharmacie à l'Université médicale de Taipei, et Shu Yu-fan, diplômé en publicité de la NCCU. Ensemble, ils réunissent un million de dollars taiwanais et se lancent dans l'aventure en créant leur société.

Adulé des femmes

Ils commencent à travailler dans une chambre inoccupée de l'appartement de Chang Chia-ming convertie en bureau. S'inspirant du célèbre site de rencontre américain match.com, ils mettent en route la conception de leur propre plate-forme qui sort en version bêta le 25 octobre 2002, au moment même où le site de rencontre de Yahoo! Taiwan est mis en ligne. Le spectre d'une nouvelle déception plane encore une fois au-dessus de leurs têtes.

« Au lieu de partager ce qui nous restait, nous avons décidé de jouer le tout pour le tout. Si nous perdions, tant pis, mais si nous gagnions, c'était le jackpot », se rappelle Lin Chih-ming, aujourd'hui directeur adjoint d'i-Partment.

Pour se différencier de l'offre de Yahoo!, ils décident de prendre le marché à rebrousse-poil là où la plupart des sites de rencontres s'adressent essentiellement aux hommes, leur site devient au contraire le « site de rencontres numéro un à Taiwan pour les femmes ». Les quatre passent des heures et des heures à consulter leurs amies et distribuent même des questionnaires dans la rue pour mieux comprendre ce que veulent les femmes.

En août 2003, i-Partment est officiellement mis en ligne, reléguant au second plan les habituelles photos et mensurations, pour un site au style féminin. Les utilisatrices peuvent se muer en décoratrices d'intérieur, avec les huit différentes sortes « d'appartements », et même aménager leur propre jardin ou cultiver des plantes virtuelles. Il s'agit d'une expérience nettement différente qui pose les fondations du succès d'i -Partment.





Vivre ensemble

Dès le lancement du site, son style unique retient instantanément l'attention, et le nombre d'utilisateurs augmente rapidement. Les quatre créateurs lancent une campagne de publicité autour du slogan « Cohabitation en ligne ».

Ils offrent en ligne des « appartements » réservés aux femmes, dans lesquels celles-ci peuvent inviter les hommes qui leur plaisent. Alors que, dans la vie réelle, les femmes hésitent à franchir ce pas, en ligne, tout devient possible.

Ces appartements deviennent très vite le principal argument de vente d'i-Partment. Ils engendrent de nombreuses histoires d'amour, y compris celle d'une femme passée du célibat à un heureux mariage après seulement 18 jours en ligne.

Lin Chih-ming note que le site est particulièrement apprécié des amants qui sont éloignés. Pour eux, les appels téléphoniques et la messagerie instantanée sont trop immédiats alors que l'e-mail est trop lent. Mais vivre ensemble dans un appartement en ligne est quelque chose de différent en partageant un journal intime et une « résidence », les deux tourtereaux peuvent créer un environnement plus chaleureux, plus intime, et se sentir plus proches l'un de l'autre, surmontant les effets psychologiques de la distance.

De façon intéressante, alors qu'à l'origine seules les femmes étaient autorisées à faire une demande d'appartement, les membres masculins donnèrent de la voix, expliquant qu'eux aussi aimeraient devenir « propriétaires virtuels ». Le procédé fut ainsi ouvert à tous les utilisateurs. Les règles de cohabitation s'assouplirent aussi, de façon à ne plus être limitées aux couples hétérosexuels des couples de même sexe étaient autorisés à vivre ensemble, donnant à tous les utilisateurs un espace pour partager leurs sentiments les plus profonds dans un cadre privé.

A l'assaut de la Chine et du Japon

En 2004, le site commence l'exploitation d'un service payant, avec une adhésion VIP au prix de 79 dollars taiwanais par mois. Au mois d'avril de la même année, i-Partment rentre dans ses frais et poursuit son expansion. Au début 2005, des plans sont élaborés pour pénétrer le marché chinois. Les quatre propriétaires du site ne disposent pas des fonds suffisants pour franchir le pas et recherchent des investisseurs à Taiwan, mais toujours sans susciter l'intérêt.

Finalement convaincus qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, ils se serrent la ceinture et, en mai 2005, avec trois millions de dollars taiwanais, établissent un bureau à Shanghai. Le plan est de tester le marché pendant les six premiers mois et de se retirer en cas d'échec.

En juillet 2005, un mois avant que le service d'i-Partment soit accessible en Chine, le plus grand site de rencontre coréen, Cyworld, annonce soudain la création d'une division chinoise, achetant systématiquement des espaces publicitaires sur les principaux sites. Le souvenir de leur compétition avec Yahoo!, deux ans plus tôt, ressurgit désagréablement.

Comment remporter une bataille aussi inégale ? Leur esprit d'entreprise prend le dessus. Au Nouvel An lunaire, ils offrent aux utilisateurs la possibilité d'écrire des couplets de vœux pour décorer, conformément à la tradition chinoise, les appartements. Plus tard, la Chine fait face au problème des fleurs rendues toxiques par des pesticides, et i-Partment en profite pour offrir ses propres bouquets en ligne. L'idée attire le regard des journalistes et devient bientôt le sujet d'articles de presse.

Ils jouent aussi la carte des stars, en offrant un appartement au groupe de pop taiwanaise S.H.E, dont la popularité en Chine est en train d'exploser. Les filles de S.H.E. peuvent ainsi inviter des fans à « vivre chez elles ». Cette stratégie par étapes a permis à i-Partment de reléguer Cyworld en troisième position sur le marché, 51.com étant le n°1. Demain, c'est au marché japonais que souhaite s'attaquer i-Partment.

Retour à la réalité

Amener leurs utilisateurs à se rencontrer dans le monde réel est la prochaine étape. Ils travaillent déjà avec les stations de télévision CTV et Star TV Chinese sur l'émission « Supermatch ». A la fin du mois de mars 2008, i-Partment a organisé deux événements pour ses abonnés, à Yamay Recreation World, dans le district de Taichung ; événements qui ont chacun attiré environ 80 participants et ont valu au site des critiques dithyrambiques.

Lin Chih-ming explique néanmoins que beaucoup ont encore des doutes sur les rencontres en ligne, et c'est la raison pour laquelle i-Partment s'implique davantage pour protéger ses abonnés. « Les événements réels organisés par le site permettent aux utilisateurs de se rencontrer en toute sécurité, ce qui améliore la qualité des contacts et augmente les chances de coups de foudre ou d'histoires d'amour. »

En quelques années seulement, i-Partment s'est fait un nom dans le monde chinois des rencontres en ligne, ce qui a aussi drainé une multitude d'escrocs et de copieurs qui tentent de voler le concept. Lin Chih -ming explique que ce qui rend le site unique, ce n'est pas sa structure, mais bien le service client et le savoir-faire qui le sous-tend. « Et c'est la raison pour laquelle nous ne sommes pas trop inquiets de nous faire damer le pion. »