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Les études taiwanaises s'ouvrent au monde


Steven Crook
©Steven Crook, 2007
PHOTOS DE HUANG CHUNG-HSIN / TAIWAN REVIEW





Les mouvements sociaux nés de la démocratisation sont des sujets d'études passionnants pour les chercheurs.


D
ans les années 80, le succès époustouflant du Japon et la croissance rapide des « quatre dragons asiatiques » Taiwan, Corée du Sud, Hongkong et Singapour étaient largement relayés dans les médias, les milieux académiques et de multiples ouvrages. Depuis la fin des années 90, cependant, l'attention s'est portée sur la montée en puissance économique et politique de la Chine.

Pour les personnes vivant à Taiwan, la transformation de son puissant voisin est à la fois une source d'excitation et d'anxiété. Les 1,32 milliard de Chinois représentent un marché gigantesque. Mais sur la scène internationale, Pékin utilise sa montée en force pour promouvoir sa politique d'« une seule Chine » et y inclure Taipei.

« Nous sommes au milieu d'une fièvre chinoise. Taiwan essaie d'attirer l'attention mais est incontestablement en train de perdre le pari, si grand est l'engouement du reste du monde pour la Chine », selon Steve Tsang, bénéficiaire d'une bourse Louis Cha [NDLR : célèbre auteur de romans de cape et d'épée, né à Hongkong en 1924] et chargé de cours en sciences politiques au St. Anthony's College, à Oxford, où il est directeur du Programme d'études taiwanaises (TSP).

Malgré la fascination internationale pour la Chine, les chercheurs étrangers montrent aussi un intérêt croissant pour Taiwan. Les conférences académiques et travaux sur Taiwan sont désormais fréquents en Europe et en Amérique du Nord, et des instituts consacrés aux études taiwanaises ont vu le jour aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Australie et dans d'autres pays.

Certaines des raisons à cet intérêt sont résumées sur le site Internet de l'université George Washington, à Washington, qui a créé un programme de recherche et d'éducation sur Taiwan. « Le besoin d'études poussées s'explique par la position unique de l'île sur la scène internationale par son développement intérieur , explique Steve Tsang. La relation délicate que Taiwan entretient avec la république populaire de Chine est toujours un sujet de premier plan pour la politique étrangère américaine... Dans le même temps, son expérience sur des sujets tels que la démocratisation et le développement économique fait de Taiwan un modèle pour d'autres sociétés et un sujet riche pour des études comparatives. »

L'Association nord-américaine des études taiwanaises (NATSA) a été créée en 1994 . « Le nombre de ses membres a augmenté de façon constante. On compte aujourd'hui entre 100 et 120 membres actifs », explique Gau Huey-tyng, président de la NATSA.



Si Taiwan est une démocratie, c'est aussi un pays menacé par la Chine et qui doit pouvoir se défendre. Ics chasseurs taiwanais de fabrication française.

« L'essor de la recherche [sur Taiwan] est perceptible dans les conférences que nous organisons », note Dafydd Fell, maître de conférence et chercheur en études taiwanaises à l'Ecole d'études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres.

Les études taiwanaises se sont développées à la SOAS depuis 1999. En 2006, l'école fut le premier institut situé hors de Taiwan à proposer des cours de niveau maîtrise sur ce sujet.

Un intérêt croissant

« Nous sommes surpris chaque année par le nombre croissant de candidatures pour des recherches », explique Dafydd Fell, qui dirige l'Association des études européennes sur Taiwan (EATS). L'association a été fondée de façon informelle en 2004, quand la première conférence sur Taiwan a été organisée à Londres, mais il a fallu attendre 2006, l'année où la SOAS a mis en place son Centre sur les études taiwanaises, pour que sa création soit officialisée. La 4e conférence de l'EATS a eu lieu en avril à Stockholm, en Suède.

« Il est également intéressant de noter qu'à part nos membres au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, nous voyons arriver de plus en de participants d'Europe de l'Est, particulièrement de la Pologne et de la Tchéquie », ajoute Dafydd Fell.

Egalement rattachée à l'Université de Londres, la London School of Economics and Political Science (LSE) accueille depuis 2002 des réunions annuelles sur Taiwan. L'été dernier, le programme de recherche sur la culture taiwanaise de la LSE a publié pour la première fois un journal électronique dédié aux « études interdisciplinaires qui utilisent Taiwan pour des comparaisons ».

Les études taiwanaises sont un vaste sujet dont les limites sont encore à définir. « La question de savoir ce que sont exactement les études taiwanaises reste ouverte. Elle n'a pas été entièrement définie », explique Jeffrey Martin, professeur-assistant au Gradu ate Institute of Taiwan Studies de l'Université chrétienne Chang Jung (CJCU), à Kueijen (district de Tainan), dans le sud de Taiwan.

Jeffrey Martin est un exemple de l'intérêt que portent certains chercheurs étrangers à Taiwan. De nationalité américaine, son sujet de thèse au département d'anthropologie de l'Université de Chicago portait sur la police taiwanaise.

Dans l'île même, plus de 20 instituts de recherche et départements universitaires proposent désormais des cours sur Taiwan, bien que l'expression « études taiwanaises » a été lancée par la CJCU en 2005. Selon le site Internet de l'institut, sa mis sion est de développer « les ressources universitaires, pédagogiques et culturelles qui incarnent et étendent les per spectives de la subjectivité taiwanaise ».

Jusqu'au début des années 80, les études taiwanaises n'existaient pas à Taiwan. La multiplication des cours sur des questions lo cales est un des aspects du changement culturel connu sous les appellations de « conscience taiwanaise » et de « situation géographique » bentuhua en chinois.

Dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement a généralement mis en avant les racines culturelles et filiales de Taiwan en Chine et fait la promotion de cette position, interdisant les autres points de vue via ses politiques d'éducation et de communication. La « localisation », à l'inverse, met en avant le caractère unique de la culture taiwanaise et ne voit pas l'île que comme un appendice de la Chine.




Une économie jeune et tournée vers les industries de commu nication.

Des influences diverses

Pour de nombreuses personnes travaillant sur les études taiwanaises, l'influence de la Chine sur l'île n'en est qu'une parmi d'autres qui ont façonné son histoire et sa population. La situation géographique de Taiwan en a fait une intersection d'influences historiques internationales, selon Jeffrey Martin.

La 13e Conférence annuelle des études taiwanaises d'Amérique du Nord (NATSC), du 8 au 10 juin, au Pyle Center, à l'université du Wisconsin à Madison, s'est inscrite dans cette logique. Le thème de la rencontre était « Taiwan dans les interactions des empires », et les participants étaient invités à réfléchir sur l'impact des compétitions entre empires sur Taiwan et sa population.

« Avant les années 80, Taiwan n'était pas un sujet académique », note le professeur Tu Kuo-ching, titulaire de la chaire Lai Ho et Wu Cho-liu* en études taiwanaises de l'Université de Californie, à Santa Barbara (UCSB).

« Cependant, depuis les années 90, consécutivement aux changements politiques et sociaux à Taiwan, les chercheurs s'intéressent à l'identité nationale de Taiwan, en vue de représenter sa culture distincte. En conséquence, les études taiwanaises ont de plus en plus attiré leur attention , déclare-t-il. En tant que directeur du Centre d'études taiwanaises de l'UCSB, je m'efforce de promouvoir les études sur Taiwan, sa population, sa société, son histoire et sa culture dans une perspective globale, pour en faire un sujet de recherche à part entière dans les milieux académiques aux Etats-Unis et dans le monde entier. »

Jeffrey Martin estime que les études taiwanaises sont « un peu incohérentes mais très fécondes », ajoutant qu'elles ne sont pas un sujet en tant que tel et n'ont pas de méthodes définies. Il s'agit, d'après lui, d'un échange entre des personnes formées en histoire, géographie, théorie littéraire, science politique, théorie anthropologique et autres sciences sociales.

Gau Huey-tyng note pour sa part que la NATSC invite des experts dans des disciplines telles que l'anthropologie, l'éducation, la sociologie, la science politique, le droit, l'économie, la communication, le journalisme, les études d'Asie orientale, la psychologie, la géographie, l'histoire, l'urbanisme, la science et la linguistique.

A la SOAS, des étudiants de niveau licence peuvent suivre des cours sur la politique taiwanaise, le développement économique de Taiwan, le cinéma taiwanais, la société et la culture de Taiwan et la langue minnan. « Nous disposons de la plus importante diversité de cours sur Taiwan en dehors de l'île même, affirme Dafydd Fell, qui note qu'environ 20 étudiants par an choisissent de suivre ces cours. Les cours sur le cinéma taiwanais et la langue minnan sont également accessibles aux étudiants en-dessous du niveau de la licence. »

Les dimensions stratégiques

Le TSP du St Anthony's College a pour objectif de promouvoir l'étude et la recherche sur la politique, la société, les relations extérieures et l'économie de Taiwan, souligne Steve Tsang. On y organise des séminaires trois fois par an et une conférence internationale par an. On y soutient également des séjours à Taiwan de chercheurs de l'université.

Des intervenants de haut niveau s'expriment souvent dans les séminaires du TSP. Citons notamment, pour l'année universitaire 2006-2007, Douglas Paal, ancien directeur de l'Institut américain de Taiwan ; Ramon Myers, chercheur à la Hoover Institution de l'université Stanford, en Californie ; et Michael Hsiao, directeur exécutif du Centre d'études Asie-Pacifique à l'Academia sinica, à Taipei.

Douglas Paal s'est exprimé sur les relations de Taiwan avec la Chine et les Etats-Unis ; Ramon Myers a rappelé comment les progrès dans les années 50 ont posé les jalons des transformations politique et économique de Taiwan ; et la présentation de Michael Hsiao était intitulée Les défis de la nouvelle démocratie taiwanaise et l'émergence d'une nouvelle identité nationale .

« L'insistance du TSP sur la politique, les relations internationales et les questions de sécurité reflète mes expériences personnelles, continue Steve Tsang . Le TSP en tant que tel couvre des travaux sur l'économie et les questions sociales et environnementales, mais il fait peu ou pas grand-chose sur la géographie et les cultures locales de Taiwan. En revanche, les relations ethniques sont un des aspects sociaux du développement de Taiwan, et elles sont traitées. »

Selon lui, la plupart des gens à l'extérieur de la Chine et de Tai wan sont peu informés sur l'île et la jugent injustement comme une « province rebelle ». « La plupart des gens ne pensent pas à Taiwan quand ils s'intéressent à la culture et la civilisation chinoises ils vont directement en Chine pour ça , ajoute-t-il. Il y a beaucoup de choses que Taiwan peut faire pour surfer sur la fièvre chinoise, [mais] c'est un effort colossal ».

Le Centre d'études taiwanaises de l'UCSB met l'accent sur la littérature taiwanaise, qui est également l'une des forces de l'Unité de recherches sur Taiwan, du département de langue et littérature chinoises de l'université de la Ruhr, à Bochum, en Allemagne. L'unité a été créée en 2002, au terme d'un projet de trois ans financé par la Fondation Chiang Ching-kuo pour les échanges internationaux d'experts.



Une culture hybride et riche oú se mêlent tradition et modernité.


La même fondation a apporté un soutien financier à l'EATS, à la NATSA, au groupe de travail d'études taiwanaises de l'université Harvard, dans le Massachussets, et à l'Unité d'études taiwanaises créée en 1996 au sein de l'université Griffith, dans le Queensland, en Australie.

Le principal soutien de la NATSA est, selon les informations fournies sur son site Internet, le Fond de recherches sur Taiwan (TRF), une organisation fondée et toujours dirigée par le chercheur et activiste Huang Huang-hsiung. Le TRF a fortement contribué à « briser les tabous » concernant les études sur Taiwan, et faire d'un sujet marginal une tendance à la mode.

Parmi les autres sponsors de la 13e conférence annuelle des études taiwanaises d'Amérique du Nord, on trouve les ministères de l'Education et des Affaires étrangères taiwanais.

Selon le site Internet de l'UCSB, la chaire Lai Ho et Wu Cho-liu en études taiwanaises a été créée grâce à des dons à hauteur de 500 000 dollars américains provenant de donateurs privés associés à la Fondation taiwanaise-américaine de San Diego. Les donateurs ont expliqué qu'ils désiraient contribuer à faire du campus un centre international pour l'étude de la littérature, l'histoire et la culture taiwanaises.

L'interaction entre traditions

Le Japon a occupé Taiwan pendant 50 ans, jusqu'à sa défaite après la Seconde Guerre mondiale, et les études taiwanaises ont une histoire beaucoup plus longue dans ce pays que tout autre, y compris Taiwan. L'Association japonaise des études taiwanaises joue un rôle semblable à la NATSA et l'EATS, et l'université de Tenri, dans la préfecture de Nara, héberge une Société sur les études taiwanaises.

Jeffrey Martin, qui enseigne en chinois, explique qu'il y a « un mouvement très limité d'échanges entre les études taiwanaises menées en chinois, et celles en anglais. Elles semblent répondre à deux traditions distinctes ». L'interaction entre les deux traditions semble cependant s'étendre. Les cours de maîtrise en anglais de l'université nationale Chengchi, à Taipei, sur les études taiwanaises sont entièrement assurés par des professeurs taiwanais. Et la CJCU a initié l'été dernier un programme d'études taiwanaises, en anglais là aussi.

Les participants aux événements organisés par la NATSA la plupart étant des chercheurs ou étudiants taiwanais basés dans des universités américaines peuvent présenter leurs travaux en anglais, en chinois ou dans une langue taiwanaise locale.

Les experts en études taiwanaises basés en Europe travaillent à une meilleure coopération internationale. « Nous venons de lancer un programme en collaboration sur les études taiwanaises en Europe. Il comprend des experts taiwanais issus de quatre universités SOAS, Edimbourg, en Ecosse, ainsi que Heidelberg et Tübingen, en Allemagne pour proposer des conférences et des cours. Par ailleurs, les enseignants en études taiwanaises de la SOAS vont donner quelques cours sur la politique, l'économie et la culture taiwanaises dans les trois autres universités », explique Dafydd Fell. Le programme est soutenu par la Fondation Chiang Ching-kuo.

« Récemment, l'université Lyon III, en France, a passé un accord avec l'université nationale Tsinghua, à Hsinchu, pour lancer son propre programme d'études taiwanaises », ajoute-t-il.

Il y a une collaboration internationale dans la recherche et l'enseignement. Dafydd Fell, par exemple, travaille sur un projet portant sur la démocratie à l'intérieur des partis politiques en commun avec un chercheur de l'Institut de sciences politiques de l'Academia Sinica, à Taipei.

Le nombre de publications sur Taiwan disponibles hors du pays a fortement augmenté, dit-il. « J'ai commencé à m'intéresser aux recherches sur Taiwan en tant qu'étudiant à la fin des années 80, et je me souviens qu'il y avait très peu d'ouvrages sur ce sujet dans les bibliothèques britanniques, explique-t-il . La tendance a radicalement changé depuis la fin des années 90 ».

L'émergence des études taiwanaises comme sujet à part entière avec ses propres institutions et ses périodiques ne signifie pas que les experts de la Chine se détournent de l'île. Par exemple, l'Association américaine des études chinoises (AACS) est claire sur sa curiosité vis-à-vis de l'île. Dans un message mis en ligne sur le site Internet de l'AACS, le journal semestriel American Journal of Chinese Studies rappelle aux chercheurs qu'il « est très intéressé par les textes sur Taiwan... [Les lecteurs] sont invités à proposer des contributions sur ce sujet ».

*Lai Ho (1894-1943) : médecin et auteur prolifique qui a beaucoup influencé la littérature taiwanaise.

Wu Cho-liu (1900-1977) : reporter au moment des événements du 28 février 1947, il leur a consacré deux ouvrages dénonçant la répression par le régime en place.

Les études taiwanaises en France

Barthélémy Courmont

Comme dans la plupart des pays occidentaux, les études taiwanaises se sont fortement développées en France au cours des dernières années, confirmant l'intérêt porté au caractère unique de l'île tant dans les milieux académiques qu'auprès d'un public plus large. Initié en 2003 par Fiorella Allio, ancienne directrice du Centre d'étude français sur la Chine contemporaine (CEFC), à Taipei, le Groupe français de recherches sur Taiwan (GRFT) a lancé ses travaux en 2006 au sein de l'Institut de re cherche sur le Sud-Est asiatique (IRSEA). Cette structure, rattachée à la Maison Asie-Pacifique de l'université de Provence Aix-Marseille I, rassemble notamment des historiens, politologues, sociologues et ethnologues travaillant sur Taiwan, et est impliquée dans les recherches de l'EATS.

Avec Lyon III, l'université de Provence Aix-Marseille I est à la pointe des études taiwanaises en France. D'autres structures de recherche ont cependant fait de Taiwan partie ou totalité de leurs études, comme au sein de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), du Centre d'études et de recherches internationales (CERI, Sciences Po), de Paris, ou encore de l'université d'Artois.