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DES TOTEMS DANS LA PEAU
Yang Ling-yuan
Avec l’arrivée de la chaleur estivale, les jeunes se vêtissent de plus en plus court : les débardeurs sont omniprésents, les décolletés moins timides, et les nombrils se découvrent… Il ne s’agit pas seulement de dévoiler ses charmes, mais aussi, de plus en plus souvent, d’exhiber ses tatouages.
La vogue actuelle des tatouages, qu’ils soient temporaires ou permanents, remonte peut-être à un clip vidéo de la chanteuse américaine Madonna, en 1999, dans lequel elle arborait des mains décorées au henné. Des tatouages indiens ou nordafricains temporaires, l’intérêt s’est progressivement reporté vers les tatouages permanents. Les artistes de la télé ou du cinéma n’hésitant plus à s’en parer, leurs fans ont cessé de les associer avec la rébellion et la délinquance. Les tatouages sont devenus des accessoires de mode, une tendance à suivre pour les jeunes dans le vent.
De nos jours, c’est à Ximenting, le quartier jeune et branché de la capitale, qu’il faut aller pour se faire dessiner le motif de ses rêves au bas des reins ou sur l’épaule. Les jeunes de Taipei connaissent ses allées pavées bordées de grands magasins et ses petites rues remplies de boutiques et de petits étals où ils savent pouvoir trouver fripes pas cher, bijoux faits main, chaussures extravagantes, comptoirs de manucure… tout ce qui est à la mode du moment. Pour cet autre accessoire devenu indispensable, le dessin à fleur de peau, ils s’engagent dans une venelle qui abrite quatre salons spécialisés : « la rue des Tatouages ». Là est installé Kevin Lee, l’un de ceux qui ont le plus contribué à faire sortir cet art de l’ombre.
L’ambiance entre tatoueurs sur la place n’a pas toujours été cordiale. Du temps où il y en avait une dizaine, il n’était pas rare qu’ils se chipent les clients, se souvient Kevin Lee.
Lui a choisi la stratégie inverse : il a formé des jeunes tatoueurs et les a encouragés à s’établir dans la même rue que lui. Il a aussi coopéré avec les médias et les artistes, apparaissant même sur certains plateaux de télévision pour expliquer son travail.
« Une fois que j’ai eu une clientèle suffisante, j’ai réorganisé mon affaire. Je me suis séparé de ceux de mes apprentis qui travaillaient le moins bien ou qui ne suivaient pas les règles. » Bien qu’il n’ait plus à son nom que quatre salons de tatouage et une quinzaine d’employés, son chiffre d’affaires oscille entre 1,5 et 2 millions de dollars taiwanais par mois. Il ne se repose pas sur ses lauriers pour autant : il essaie maintenant de convaincre d’autres commerces s’adressant peu ou prou à la même clientèle de s’installer aux alentours : magasins de décoration de planches de surf, salons de manucure, vendeurs de bijoux et de piercings…, afin de donner plus d’attrait à cette partie du quartier des jeunes.
Symboles
Les salons de tatouage ouvrent en général vers midi, mais
il est rare que les clients arrivent avant la tombée de la nuit. Ils viennent
souvent en petits groupes – des jeunes filles qui disent adieu à la vie de lycéennes,
des garçons qui célèbrent leurs 18 ans et leur entrée dans l’âge
adulte, des couples qui veulent se graver leur amour sous la peau, des sportifs qui
ont décidé de se faire tatouer le nom de leur équipe…
« Les jeunes adultes constituent la majorité de ma clientèle, dit Kevin Lee. Il est intéressant de noter que celle-ci est composée de femmes à environ 60%, pour les tatouages permanents comme pour les temporaires. » Et cette clientèle féminine a bien changé depuis l’époque où seules celles qui faisaient commerce de leurs charmes optaient pour ce genre d’ornement.
Il y a encore une dizaine d’années, c’est bien souvent en prison que les jeunes se découvraient du talent pour tatouer, en répondant aux demandes de malfrats qui cherchaient à rompre l’ennui de la vie derrière les barreaux en se faisant orner le buste de dessins à l’encre. Une aiguille, la pointe d’un couteau, de l’encre, voilà l’attirail de fortune qui servait à inscrire, sur un avant-bras ou une épaule, un dragon chinois, un tigre blanc, des dieux japonais ou des motifs floraux sophistiqués. Les gangsters voulaient couvrir le plus possible de centimètres de peau pour démontrer leur courage et leur férocité. Naturellement, les tatouages servaient aussi aux membres d’une même triade à se reconnaître.
Le dessin d’abord, la couleur après
Les tatouages ne sont plus synonymes de mauvaise vie, et les jeunes
d’aujourd’hui sont légion à en vouloir un. Tant et si bien que Kevin Lee
commence toujours par essayer de dissuader les gens qui viennent le voir pour un
premier tatouage, histoire de s’assurer qu’ils ne regretteront pas leur geste. L’artiste
leur demande d’abord où ils veulent ce motif – en général, pour
un premier, ils préfèrent un endroit peu visible – et ensuite, il leur
en dessine un temporaire, afin qu’ils s’y habituent et le montrent à leurs copains.
Si effectivement, au bout d’une semaine, ils sont satisfaits et sûrs de leur
choix, Kevin Lee procède au tatouage permanent.
Plus les tatouages sont à la mode, plus leur taille rétrécit, a constaté le tatoueur. Ces jours-ci, les dessins qui couvrent une grande surface de peau ne représentent plus que 20% de son business. Ils ont été remplacés par des images plus personnalisées – des portraits d’enfants, d’amants, d’animaux de compagnie, des noms… Plus besoin de s’inquiéter de se retrouver avec le même motif que tout le monde !
Quoi qu’il en soit, certains les considèrent comme des accessoires de mode, et s’ils ne peuvent pas vraiment en changer comme de chemise, ils n’hésitent parfois pas à les accumuler.
Chacun a ses raisons pour se faire tatouer. Hsiao-chun (un nom d’emprunt) a le nom de ses amants inscrits dans son épiderme. « Quand j’ai une relation, je me donne à fond. Je veux me souvenir de notre temps ensemble, même si on finit par se séparer. » Mais cette habitude tenace ne plaît pas toujours à l’intéressé… Lorsqu’un de ses anciens petits amis lui a demandé de se faire retirer les noms de ses prédécesseurs, une violente altercation a eu lieu dans le salon du tatoueur. Hsiao-chun a tenu bon, l’amant a mis les voiles.
Couvrir une cicatrice
C’est le tatouage qu’arborait une de ses idoles de la télévision
qui a donné à Ah-chang l’envie d’en avoir un lui aussi. Comme ses parents
n’étaient pas d’accord, il s’est d’abord contenté de décalcomanies
et ne s’est fait faire son premier vrai tatouage qu’après avoir quitté
la maison familiale pour aller travailler dans le nord de l’île. Il a commencé
par un petit dessin, puis en a ajouté d’autres sur les bords. Aujourd’hui, c’est
un grand motif qu’il voudrait. « Les tatouages, c’est magnifique,
dit cet aficionado. C’est tellement enivrant de voir la chair pâle se recouvrir
d’images, l’une après l’autre, jusqu’à ce que cela forme un superbe tableau. »
Yu-ling (un pseudonyme) est une femme au foyer dont l’apparence ordinaire est loin de suggérer qu’elle pourrait avoir visité un salon de tatouage. En fait, elle a longtemps tergiversé. N’ayant personne dans son entourage qui en porte, elle a cherché des informations dans les librairies et sur Internet, avant de se fixer sur un salon. Elle téléphona pour se renseigner sur les prix, et se rendit immédiatement sur place. Là, elle demanda à l’artiste de faire le tatouage sur-le-champ, afin qu’elle ne puisse plus changer d’avis.
L’artiste refusa, en lui disant qu’effectivement, dans ces conditions, elle risquait fort de regretter. Mais elle lui expliqua alors qu’elle avait subi une mastectomie à la suite d’un cancer du sein, et qu’elle avait beaucoup de mal à accepter sa nouvelle apparence. Elle avait envisagé la chirurgie réparatrice, mais c’était trop onéreux, et elle avait peur que le résultat ne soit pas satisfaisant. Quand elle apprit que certaines femmes se faisaient tatouer les bouts des seins pour qu’ils aient une couleur plus rosée, elle se dit que c’était peut-être une bonne façon de masquer l’absence de téton sur son côté droit.
L’artiste, qui n’avait jamais eu une telle requête à traiter, eut un léger choc mais accepta. Il passa beaucoup de temps à déterminer la couleur de ses encres et le dessin de l’aréole – un travail minutieux et finalement beaucoup plus long qu’il aurait pu l’imaginer. Du coup, il a décidé de faire un geste envers la jeune femme et a travaillé gratuitement.
Pour certains, une addiction
Le Pr Liu Hung-hui, qui dirige la clinique de santé mentale à
l’Hôpital des forces armées de Beitou, à Taipei, ne nie pas que les
tatouages n’ont plus du tout la même signification qu’autrefois. La fin de l’adolescence,
dit-il, est le moment d’une recherche d’identité, et il n’est pas rare que les
jeunes se sentent alors seuls et désemparés, certains allant jusqu’à
des gestes extrêmes. Les tatouages sont une façon d’exprimer leur mal-être.
La douleur physique de la gravure du dessin dans la peau est aussi le moyen d’affirmer
son existence.
« Ceux qui ont des problèmes psychologiques ont davantage tendance à devenir accros aux tatouages », dit le médecin. Ils se les montrent pour voir qui a les plus extravagants ou les plus riches de détails. Ils ne semblent jamais se fatiguer de cette passion, malgré le coût et la douleur. Quant à ceux qui ont été motivés par un complexe d’infériorité, ils ont peut-être le sentiment que les exhiber leur donne une sorte de supériorité, mais en réalité, ce sont plutôt des talismans, des repoussoirs, un moyen d’effrayer les gens qui n’appartiennent pas à leur cercle.
Un art comme un autre ?
Kevin Lee a commencé dans ce métier en proposant des tatouages
temporaires. Il s’efforçait de les présenter à sa clientèle féminine
comme un art afin d’en retirer l’élément machiste associé aux tatouages
permanents. Il développa ses propres techniques et puisa l’inspiration dans
les motifs européens et américains pour élargir sa gamme. Une fois
bien établi sur la place, il put se permettre de demander des prix élevés.
Par la suite, lorsqu’il s’est concentré sur les tatouages permanents, il a fixé ses tarifs entre 2 000 et 6 000 dollars le motif, environ 40% plus haut que la moyenne. Les affaires étaient si bonnes que certains en prirent ombrage, et que son salon fut saccagé par un groupe de mafieux, sans doute à la solde d’un de ses concurrents.
Il se réinstalla dans une ruelle proche de l’avenue Xining, et commença à engager d’autres artistes. En effet, pendant les quelque 18 mois où il s’était spécialisé dans les tatouages temporaires, il avait remarqué que les clients étaient de plus en plus nombreux à sauter le pas et à transformer un dessin éphémère en quelque chose qu’ils garderaient sur la peau toute la vie. Il eut l’intuition que les tatouages étaient en passe d’être acceptés par la société – même si la tendance à les associer avec le crime organisé perdure.
Respecter le corps
La vue de Kevin Lee a beaucoup baissé, et il a dû mettre
les aiguilles de côté. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir formé
environ 200 artistes, souvent issus d’écoles de dessin ou de beaux-arts, ou
encore de lycées professionnels. Il y a même parmi eux quelques étrangers.
Les apprentis doivent arriver au salon avant midi, réciter des soutras bouddhiques et passer le balai avant l’ouverture des portes. « Je veux bien prendre en apprentissage quiconque s’intéresse aux tatouages », dit-il. Tout ce qu’il leur demande, c’est qu’ils aient une bonne vue, un sens de l’esthétique, des compétences de base en dessin, par exemple qu’ils soient capables de tracer un cercle parfait à la main. Leur casier judiciaire lui importe peu, mais ils doivent respecter certaines règles, en particulier refuser de tatouer les mineurs, et surtout ne jamais avoir de relations intimes avec les clients.
« Les tatoueurs ont leurs deux mains sur le corps de leurs clients pendant qu’ils travaillent à embellir celui-ci, explique-t-il. L’éthique professionnelle exige que l’on garde un contrôle absolu pendant ces longues périodes de contact intime avec la peau de quelqu’un d’autre. Si on n’en est pas capable, on n’est pas digne de faire ce métier ! »
Un bon tatoueur peut gagner jusqu’à 200 000 dollars par mois, ceux qui sont moins connus pouvant compter sur 40 000 à 50 000 dollars de revenus mensuels. « Les bons étudiants peuvent commencer à travailler au bout de deux mois de formation, mais pour certains, il faut jusqu’à deux ans. »
Kevin Lee ajoute à sa palette de nouveaux dessins tous les trois mois, en suivant les tendances de la culture pop. Ces derniers temps, il a par exemple créé un elfe et une licorne, et il propose aussi un tatouage du personnage de Lord Voldemort, le célèbre esprit maléfique de Harry Potter.
Dans la norme
Leur clientèle étant de plus en plus sélect, les salons
de tatouage quittent les allées sombres pour les rues plus passantes. Les tatoueurs
investissent aussi dans des équipements plus sophistiqués, comme des systèmes
de nettoyage aux ultrasons et de stérilisation à la chaleur sèche
et aux ultraviolets. Et Kevin Lee emploie évidemment des aiguilles jetables
pour garantir une hygiène maximale.
Mais il ne se contente pas de ces améliorations. A son avis, la meilleure façon de fournir des services réellement sûrs et dans un environnement stérile est de faire en sorte que les tatoueurs s’organisent en association professionnelle et que le métier soit officiellement reconnu.
Autre objectif, la création d’encres qui puissent s’effacer naturellement. « Si nous y parvenons, tout le monde aura la possibilité d’utiliser son corps comme une toile et de faire l’expérience du plaisir qu’apportent les tatouages. »