Aborigènes
« LA TERRE EST NOTRE SANG »
Nicolas Grévot
Teyra Yudaw (à d.) en
compagnie du délégué des
Tsou (à g.) devant le siège
de l’Onu, à New York.
(AIMABLE CREDIT
DE TEYRA YUDAW)
«Selon l’ancien mythe des Truku, après la mort, les âmes se dirigent vers le pont arc-en-ciel qui marque le passage vers le paradis, raconte le pasteur Jiru Haruq, après le service religieux dans un des petits temples presbytériens du village de Hsiulin. Là, les ancêtres distinguent ceux qui pourront y entrer grâce aux tatouages qu’ils portent sur le visage. »
« Encore faut-il, avant de pouvoir franchir le pont, se laver du sang que l’on a sur les mains. Si vous oubliez, vous serez précipité dans l’eau où les crabes vous mangeront », continue l’homme d’église, les yeux brillants, comme soudain animés d’une flamme vive.
« Les femmes doivent donc nettoyer leurs mains du sang versé en tissant. Les hommes, eux, doivent s’absoudre du sang du gibier tué à la chasse… mais aussi du sang des ennemis dont ils ont coupé et ramené la tête. »
Un silence s’installe, rempli du souvenir du temps où les Truku occupaient les montagnes qui surplombent le village, lorsqu’ils étaient libres de courir les bois. Car reprendre le contrôle de leurs terres traditionnelles, c’est ce que réclament aujourd’hui les descendants de ces anciens chasseurs, certains d’entre eux en faisant un nouveau combat.
Une identité retrouvée
Dans le petit village de Hsiulin, à l’embouchure des fameuses
gorges de Taroko, sur la côte est de l’île, tout est calme après le
culte dominical. Sauf parmi le petit groupe qui entoure le pasteur, à côté
du temple presbytérien. Dans la conversation, le mot « autonomie »
est lancé, et les échanges tournent autour de l’identité des Truku.
Vivant dans les environs de Hualien, les Truku — environ 20 000 personnes, selon certaines estimations — forment l’un des 13 groupes indigènes officiellement recensés dans l’île. Même considérés dans leur ensemble, les 460 000 aborigènes de Taiwan sont une minorité (2%) parmi les 23 millions d’insulaires, mais ils n’en constituent pas moins une population qui compte dans l’histoire de l’île dont ils ont été les premiers habitants, il y a plusieurs milliers d’années. A la suite de mélanges avec les populations chinoises arrivées au cours des quatre derniers siècles, on peut dire que près de 80% des Taiwanais aujourd’hui ont, à des degrés divers, du sang aborigène dans les veines.
Les peuples aborigènes de Taiwan appartiennent à la grande civilisation austronésienne qui a essaimé dans l’ensemble du Pacifique, de Hawaï à l’île de Pâques en passant par Tahiti et la Nouvelle-Zélande. A l’ouest, ils sont allés jusqu’à Madagascar, dans l’océan Indien.
Ils ont gardé leur mode de vie ancestral dans les zones montagneuses de l’île, jusqu’à ce que les Japonais la colonisent en 1895. Ces derniers les ont alors « pacifiés » et plongés sans transition dans le monde moderne, non sans leur avoir interdit de perpétuer une bonne part de leurs traditions. A partir de 1945, lorsque les Japonais vaincus par les Alliés ont quitté l’île, ce fut au tour du Kuomintang de dicter sa loi, imposant durant plusieurs décennies une politique de sinisation.
En dépit de récentes séries de mesures prises en leur faveur, les populations aborigènes n’en restent pas moins une minorité trop souvent marginalisée, pauvre et confrontée aux discriminations.
En 2000, Chen Shui-bian, alors candidat à la présidence de la République, leur avait promis une forme d’autonomie et, depuis, le ministère des Affaires aborigènes travaille activement à la réalisation de ce projet. Mais, si le gouvernement y réfléchit, c’est aussi, peut-être, parce que la question de l’autonomie des populations indigènes fait écho à celle de l’indépendance de Taiwan vis-à-vis de la Chine…
Revenons à Hsiulin. Devant l’un des temples presbytériens du village, le pasteur Jiru Haruq évoque l’identité truku dans le monde moderne. La légende du pont arc-en-ciel qu’il aime raconter montre combien la pratique de la chasse est fondamentale pour transmettre l’âme truku. D’ailleurs, dit-on, lorsque les jeunes qui se sont éloignés pour étudier ou travailler dans les grandes villes reviennent en vacances, c’est souvent dans les montagnes qu’on les emmène — à la chasse, afin de retrouver leurs racines et de communier en quelque sorte avec les ancêtres.
Ça suffit !
Bien sûr, il n’y a plus de têtes coupées aujourd’hui.
Quant à la chasse, elle est illégale sur les terres traditionnelles truku,
depuis que celles-ci ont été englobées dans le périmètre
du Parc national de Taroko, il y a une vingtaine d’années.
Créé en 1986, ce parc est l’un des 6 grands ensembles du même type dédiés ici à la conservation de la faune et de la flore insulaires. Il occupe une superficie de 920 km2, soit 2,5% du territoire de Taiwan. C’est beaucoup, et cela constitue le principal sujet de conflit entre les autonomistes truku et l’administration du parc dont l’autorité est vue par les premiers comme une menace pour leur identité.
Leader de la cause truku, Teyra Yudaw est un homme d’apparence paisible mais qui vibre lorsqu’il parle du droit traditionnel des siens de chasser ou de vivre sur leurs terres — qu’il y ait ou non le règlement du parc national ! « Nous voulons continuer d’aller cultiver nos champs, chez nous, là où se trouvait notre village autrefois, s’exclame-t-il. Les Japonais nous ont fait descendre des montagnes, dans les années 30, pour mieux nous contrôler. Puis nous avons été expulsés de nouveau dans les années 70, parce qu’il fallait faire place nette pour le parc Ça suffit! » Teyra Yudaw continue, solennel : « La prochaine fois qu’ils [NDLR : les autorités du parc] nous arrêteront quand nous irons chasser, nous ne nous laisserons pas faire... »
L’une des sources premières du conflit avec l’administration est liée au contrôle des terres et du pouvoir sur le domaine du parc national — même si ce n’est pas la seule raison. D’autres groupes aborigènes ont des problèmes similaires, renchérit Teyra Yudaw : les Tsou, dans le centre de l’île, se battent, dit-il, contre un projet de parc d’attraction dont la construction est prévue sur une montagne qui leur est sacrée. Dans la partie nord-est de l’île, les Atayal du village de Smangus, continue-t-il, ont des démêlés sérieux avec l’office national des Forêts, à propos de bois ramassé sur les terres tribales.
Une langue, une histoire
Teyra Yudaw est fier d’être à la pointe de la lutte pour
les droits des Truku. En fin de compte, il la mène pour aboutir à l’autonomie
de son peuple mais surtout pour obtenir la reconnaissance d’une identité propre,
d’une différence culturelle et du droit de la vivre comme telle.
Le pasteur Jiru Haruq
devant le temple où il officie.
(AIMABLE CREDIT DE
NICOLAS GREVOT)
Ancien directeur d’école, il attache une importance toute particulière à l’éducation, donc à la promotion de la langue truku en tant que principal vecteur de l’identité culturelle, ainsi qu’à l’enseignement de l’histoire qu’il ne veut plus voir manipulée pour servir des intérêts politiques, dit-il.
Jusqu’il y a peu encore, les Truku avaient été assimilés aux Atayal, le principal groupe aborigène qui occupe le nord de l’île. Reconnus en 2004 comme un peuple distinct, en raison surtout de différences linguistiques, ils progressent sur la voie d’un long processus de reconquête identitaire entamé il y a une quarantaine d’années.
L’histoire de leur mouvement est d’ailleurs marquée par l’influence de l’Eglise presbytérienne, l’une des congrégations chrétiennes parmi les mieux implantées en terre truku. Dans les années 60, la Bible a été traduite en langue truku par des missionnaires presbytériens, et ce sont eux aussi qui ont alors commencé la rédaction du premier lexique de truku. Cette année, en avril, le premier dictionnaire truku-chinois a été publié, là encore avec le soutien des Presbytériens — ce sont 6 pasteurs qui l’ont rédigé.
Le gouvernement a répondu positivement aux revendications des Truku et des autres peuples aborigènes, pour ce qui est du domaine linguistique. Des efforts sans précédent ont été réalisés ces dernières années pour imposer, dès l’école élémentaire, l’apprentissage des langues locales — le taiwanais, le hakka ou les langues aborigènes. Le truku est donc enseigné à l’école, quand il y a une demande.
Sur un autre plan, celui de l’histoire, un processus de réapropriation de l’identité s’est effectué par le biais d’événements porteurs de symboles, longtemps restés négligés, mais que l’on n’hésite plus désormais à mettre en avant. Ainsi, à au moins deux reprises, lors de l’Incident dit de Taroko, en 1914, puis de celui de Wushe, en 1930, les Truku et leurs cousins Sedeq, de la région de Nantou, ont pris les armes contre les colonisateurs japonais. Ces soulèvements ont été sévèrement réprimés sur le moment. Leur commémoration les sort de l’oubli et contribue aujourd’hui à renforcer la conscience truku.
Beaucoup plus récemment, l’affaire des cimenteries de Hsiulin, qui a débuté dans les années 70, a trouvé une forme d’épilogue en 2001. Deux cimenteries s’étant installées à Hsiulin, leurs dirigeants affirmèrent alors avoir dûment loué les terrains sur lesquelles elles se trouvaient. Or, il s’est avéré que les cimenteries ont par la suite tenté d’acquérir discrètement ces terres, dans des circonstances souvent troubles, en contradiction avec la loi qui stipule bien qu’elles sont réservées aux aborigènes et que, à ce titre, elles ne peuvent être cédées qu’à d’autres aborigènes. Les tribunaux ont finalement réaffirmé clairement les droits des Truku il y a 6 ans (cf. Taiwan aujourd’hui de juin 2006).
L’autonomie
Pour reprendre le contrôle des terres traditionnelles, la solution
prônée par Teyra Yudaw est l’autonomie de la nation truku. Celle-ci
forme l’objectif principal qu’il s’est fixé pour l’avenir de sa communauté.
Cependant, même si le gouvernement actuel n’y est pas forcément hostile,
il s’avère que sa réalisation ne va pas sans difficultés.
Teyra Yudaw milite pour la restauration des droits antérieurs de sa tribu. Le système économique et politique en place étant défavorable aux peuples qui vivaient là avant, explique-t-il, il faut rétablir les structures tribales face à l’autorité administrative, un processus qui pourrait prendre une dizaine d’années.
Dans un premier temps, sur une période de 3 ans environ, il prévoit une mise en cogestion du Parc national de Taroko, avant de passer à la deuxième phase, celle de la reconquête des terres traditionnelles englobées dans le parc national, durant une période intermédiaire de 2 ans, afin de permettre le transfert des pouvoirs.
Au cours des deux années suivantes, dans la 3e phase, l’accent serait mis sur la renaissance culturelle pour assurer la reconquête de l’identité truku : celle-ci passerait par la création d’écoles pour enseigner et promouvoir la culture et la langue truku. Cette autonomie culturelle s’appuierait sur une zone tribale élargie, qui pourrait dépasser le simple périmètre du parc national, allant jusqu’à inclure les territoires des Sedeq de Nantou, si ceux-ci sont d’accord. Après deux nouvelles années, le processus s’achèverait avec l’adoption définitive d’une charte d’autonomie, l’installation d’un gouvernement et d’une assemblée générale des Truku...
Autre avocat de l’autonomie des peuples indigènes, Walis Pelin, ancien ministre des Affaires aborigènes, en présente une conception légèrement différente. Il estime que les différentes composantes sociales — associations, églises, élus, enseignants… — devront travailler ensemble au niveau communautaire, avant que des conseils tribaux ne soient constitués, puis qu’une alliance de ces conseils apparaissent pour former, par exemple, l’Assemblée de la nation truku. Treize assemblées correspondant aux 13 tribus reconnues s’organiseraient ensuite en un corps qui coordonnerait son action avec le pouvoir central.
Sur la base de ces communautés tribales autogérées, continue Walis Pelin, on établirait des régions autonomes divisées en fonction des territoires traditionnels des tribus. Celles-ci fonctionneraient comme les districts actuels, certaines prérogatives relevant uniquement du pouvoir des communautés, d’autres étant exercées en cogérance avec les collectivités locales ou l’Etat.
Cette autonomie, les aborigènes de Taiwan, ne sont pas les seuls à en parler. Les Nations unies s’attachent depuis une trentaine d’années à éliminer le problème de la discrimination contre les minorités et les populations indigènes. Dès les années 70, le rapporteur spécial José Martinez Cobo s’est attaqué à cette question. Celle-ci fait désormais l’objet d’une attention particulière, grâce à la déclaration universelle des peuples autochtones en cours d’ébauche à l’Onu.
Plusieurs militants de cette cause — des Maoris de Nouvelle-Zélande, des aborigènes d’Australie et des Amérindiens du Canada — sont venus participer ici fin mai à un atelier de travail de plusieurs jours avec des aborigènes de Taiwan, organisé avec le concours du Réseau de durabilité autochtone (URM). A l’inverse, exportant leurs idées, des militants truku, tsou, atayal et paiwan sont allés fin mai également à New York, aux Etats-Unis, où ils ont fait pour la première fois un discours devant le rapporteur spécial.
Teyra Yudaw, qui était parmi eux et s’exprimait au nom de la nation truku, a pris solennellement la parole, évoquant un nouveau partenariat entre les aborigènes et la République de Chine, fondé non plus sur l’unité ethnique, qui profite à celui qui l’impose, mais sur le pluralisme. Pour lui, il n’y aura donc pas d’harmonie sans le retour aux vraies valeurs de son peuple. « La terre est notre sang ; les forêts sont notre famille », a-t-il alors déclaré pour souligner le droits des Truku à retrouver leurs terres.