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LE GRAND JEU

Kuo Li-chuan

Des premiers billets émis en 1906 par le gouvernement colonial japonais aux coupons à gratter de ces dernières années, la loterie existe à Taiwan depuis exactement 100 ans. L’occasion de donner la parole à un spécialiste

Une queue devant
un kiosque vendant
des billets de loto
aujourd’hui.
(CHUANG KUNG-JU /
TAIWAN PANORAMA)

Chang Wei-hsin se targue d’être le seul à posséder un exemplaire des billets de toutes les loteries organisées à Taiwan depuis un siècle.

A 40 ans, ce natif de Taichung, dans la région centrale de l’île, propriétaire d’une échoppe de desserts à la glace pilée, a un profil singulier. Après avoir servi dans la police, il a été prêteur sur gages. C’est à cette époque que, intrigué par ces petits rectangles de papier porteurs de tant d’espoir, il a commencé à collectionner les billets de loterie.

En 1995, sur un coup de tête, il déboursa plus de 60 000 dollars taiwanais pour racheter une collection entière de billets de loterie, sans se douter qu’il dépenserait une fortune par la suite pour la compléter avec des billets aux numéros remarquables, des spécimens, des planches complètes... Heureusement pour lui, sa famille soutient ce passe-temps si coûteux.

Bonnes œuvres et patriotisme
L’histoire de la loterie à Taiwan remonte à 1906, c’est-à-dire la onzième année de l’occupation japonaise de l’île. Une fois la résistance armée jugulée, Shimpei Goto, administrateur civil en chef sous Gentaro Kodama, le quatrième gouverneur général de Taiwan, se mit en demeure de développer les infrastructures du pays. Les chantiers allèrent bon train, au point que, sous certains aspects, Taiwan finit par dépasser le Japon dans ce domaine. Par exemple, le réseau d’égouts était à Taipei plus étendu que dans toutes les autres grandes villes asiatiques. Dans certains quartiers, les habitants disposaient de l’eau courante depuis 1899, et l’île avait son institution financière moderne, la Banque de Taiwan.

En 1905, la colonie était déjà financièrement indépendante du gouvernement impérial japonais, et les impôts perçus entre autres sur la vente du sucre taiwanais enrichissaient le Trésor japonais. Néanmoins, en juin 1906, l’administration coloniale promulgua la création d’une « Loterie pour la collecte de fonds supplémentaires visant à financer les institutions charitables et l’entretien des égouts et des temples». La toute première loterie à Taiwan fut lancée lieu en septembre de la même année. Environ 40 000 billets furent vendus à 0,50 yen pièce. Le numéro gagnant rapportait 50 000 yen, c’est-à-dire plus de 2 000 fois le salaire mensuel d’un enseignant, qui était à l’époque de 20 à 25 yen.

Dans ces conditions, la ruée sur les billets fut frénétique, aussi bien parmi la population taiwanaise que les colons japonais. Même depuis le Japon, on cherchait à s’en procurer par des amis résidant sur l’île ou bien auprès de revendeurs en Chine et à Singapour. Finalement, les Japonais, qui étaient en général mieux nantis que les Taiwanais, raflèrent les billets en grosses quantités — et, en conséquence, les premiers prix. Suspectant une manipulation, les Taiwanais se désintéressèrent rapidement du jeu qui fut suspendu après cinq tirages seulement.

Quarante ans plus tard, en 1949, en pleine guerre civile chinoise, alors qu’il se trouvait encore à Nankin, le gouvernement nationaliste ébaucha une « Législation des obligations patriotiques » dans le but de rassembler 300 millions de dollars d’argent afin d'« encourager le patriotisme, centraliser les ressources, équilibrer le budget et stabiliser le système monétaire dans l’intérêt de la sécurité et de la reconstruction nationale ». Taiwan était censée pourvoir un dixième de cette somme, c’est-à-dire l’équivalent de 90 millions de dollars taiwanais de nos jours. Mais comme le gouvernement nationaliste se replia sur l’île la même année, avant que la souscription ne soit achevée, il fut décidé de lever des fonds sur place par l’intermédiaire d’un jeu à tirage au sort. Ainsi naquit la Loterie de Taiwan en avril 1950.

Les billets coûtaient 15 dollars pièce, et le gagnant était gratifié de la somme généreuse de 200 000 dollars. Pourtant, la formule fut accueillie sans enthousiasme par la population qui avait déjà bien de la peine à joindre les deux bouts. En effet, un fonctionnaire ne gagnait alors que 150 dollars par mois, et un ouvrier dans les salines ne pouvait guère prétendre qu’à 63 dollars de salaire mensuel.

Au deuxième tirage, le prix des billets fut réduit à cinq dollars. Il resta d’ailleurs inchangé jusqu’en janvier 1971, date à laquelle il fut doublé. C’est à la même époque que les vieux systèmes de tirage à manivelle furent remplacés par des machines à mouvement électrique importées de France.

Dans les premiers temps, les billets de loterie ressemblaient à des billets de banque. A partir du 36e tirage, en novembre 1951, ils furent systématiquement barrés de slogans anticommunistes tels que « A bas les communistes chinois, résistons aux Soviétiques », «  Reprenons la Chine », « Réunifions la patrie » ou encore «Extirpons la racaille communiste ». En fait, à cette époque, tous les supports imprimés, des paquets de cigarettes aux jaquettes de livres, se devaient de porter de tels mots d’ordre.

Le dernier tirage de la Loterie de Taiwan eut lieu le 27 décembre 1981, après une durée de 37 ans et huit mois d’opération, soit un total de 1 171 tirages. C’était la solution trouvée par les autorités d’alors pour mettre un terme aux activités florissantes des bookmakers qui avaient organisé en sous-main un jeu de hasard et d’argent baptisé « Tout le monde est heureux », basé sur les résultats des tirages officiels.

Une passion coûteuse
Chang Wei-hsin se souvient des longues attentes entrecoupées de surprises qui ont caractérisé sa quête. Tout en montrant une pièce de sa collection, un spécimen de billet pour la toute première Loterie de Taiwan, il explique qu’il s’agit en réalité d’une publicité que les revendeurs collaient sur la devanture de leurs kiosques. Il n’en subsiste que très peu d’exemplaires. Le collectionneur se souvient avoir longuement hésité avant de débourser les 170 000 dollars taiwanais qui lui étaient demandés pour l’acquisition de cette pièce rare... Mêmes tourments pour les planches complètes qu’il a achetées à prix d’or. Les billets étaient en effet imprimés en rames de 10, 15 ou 20 exemplaires. Les 1 086e, 1 121e et 1 151e tirages ont été les plus difficiles à trouver en planches complètes, explique-t-il, car ils étaient tombés pendant le Nouvel An chinois et la cagnotte était alors particulièrement alléchante. Les médias prédisant que les billets risquaient de s’arracher par feuilles entières, la Banque de Taiwan qui les émettait se mit à les vendre séparément.

Les numéros remarquables sont également très recherchés. Chang Wei-hsin explique que personne ne voulait acheter les tickets dont les numéros se répétaient comme, par exemple, le 888888, dont les chances de sortie au tirage étaient jugées faibles. Chang Wei-hsin a vérifié la liste des numéros gagnants de tous les tirages réalisés à Taiwan et a découvert qu’en effet, ce genre de numéro n’avait jamais été tiré. Craignant que les revendeurs refusent de vendre ces billets-là, la Banque de Taiwan les retira des planches — une véritable catastrophe pour Chang Wei-hsin qui passa deux ans à rechercher LE billet dont il avait besoin pour compléter sa collection de numéros extraordinaires.

A l’époque, les billets de loterie étaient en vente un peu partout : aux mêmes endroits que le riz ou les tickets d’autobus, chez les bijoutiers, chez les quincailliers et même chez les coiffeurs… Chang Wei-hsin prend une vieille pochette de 45 tours et pointe vers la mention « Numéro chance ». Il explique qu’afin de couler le marché des copies pirates, les maisons de disques avaient eu l’idée d’imprimer des numéros de loterie sur la pochette de leurs disques. Les heureux gagnants recevaient un cadeau.

Chang Wei-hsin est le seul à posséder des billets de tous les tirages de la Loterie de Taiwan. Sa collection comprend également des objets en rapport avec celle-ci comme des panneaux publicitaires et les sacs dans lesquels les revendeurs conservaient leur argent. Avec une telle collection, il mérite sans l’ombre d’un doute le titre de « Gourou de la Loterie. »

Sauver la nation
Au début, Chang Wei-hsin se limitait aux billets de loterie. Jusqu’au jour où il tomba sur un avis de paiement pour le premier tirage d’une loterie au titre curieux de « Epargnez, sauvez la nation et gagnez un prix » qui avait été organisée à Chishan, une ville proche de Kaohsiung, dans le sud de l’île. Son attention fut attirée par la mention « Veuillez payer la somme imprimée sur la droite de cet avis d’ici la date indiquée, sous peine d’amende pour violation de la loi sur la Mobilisation nationale. Aucun retard ne sera toléré ». Intrigué, Chang Wei-hsin décida de faire des recherches sur cette étrange loterie.

Il découvrit que, pour financer la construction de baraquements où loger les troupes nationalistes réfugiées à Taiwan, le renforcement des défenses côtières et l’effort de guerre, le gouvernement de la province de Taiwan avait eu l’idée d’organiser une loterie. Le premier tirage eut lieu le 1er juin 1950. Les billets se vendaient cinq dollars pièce, tout comme ceux de la Loterie de Taiwan inaugurée deux mois plus tôt. En revanche, le premier prix atteignait là un million de dollars ! Pour faire l’article de ce nouveau jeu de hasard, le gouvernement provincial clamait « Fumez quatre cigarettes de moins par jour, et vous épargnerez suffisamment pour acheter un billet de loterie par mois ». Les perdants seraient même remboursés deux à quatre ans plus tard. Et pourtant, personne n’était intéressé.

Afin d’atteindre la somme requise, il fut décidé que toute personne ayant les moyens d’acheter des tickets mais refusant de le faire serait accusée de violer la Loi sur la mobilisation nationale... Des quotas précis furent mis en place pour chaque région et ville de l’île, et à tous les échelons administratifs, du maire au chef de quartier, tous les responsables administratifs furent chargés de les faire respecter.

En 1948, les ménages n’étaient redevables que d’un seul impôt. Mais dès la deuxième moitié de 1950, après l’arrivée en masse des soldats de l’armée nationaliste et des réfugiés venus de Chine, s’ajoutèrent diverses autres taxes, pour un total d’environ 310 dollars taiwanais, soit l’équivalent de deux mois de salaire d’un fonctionnaire, à acquitter tous les six mois.

Les foyers étaient tenus d’acheter un nombre donné de « certificats d’épargne » — le nom alors donné aux billets de loterie — en fonction du montant de l’impôt dont ils étaient redevables : en dessous de cinq dollars, un seul billet, de cinq à dix dollars, deux billets, et ainsi de suite. Ceux qui refusaient d’en acheter s’exposaient à une amende, la loterie devenant ainsi un impôt déguisé.

La loterie Diamant
D’autres jeux, telle la loterie Diamant, furent organisés pour inciter les Taiwanais à participer à l’effort de guerre et venir en aide à leurs « compatriotes » arrivés du continent. Ces loteries étaient un véritable fardeau pour une population déjà accablée par la misère.

Au début des années 50, la Chine connut plusieurs sécheresses qui provoquèrent une famine sans précédent à travers le pays. Fin 1953, le Yuan exécutif alloua à l’Association chinoise de secours une partie des bijoux en diamants dont les Japonais s’étaient emparés pendant la guerre et qu’ils avaient rendus à la République de Chine après leur défaite. Le gouvernement nationaliste émit des billets de loterie dont la recette était censée financer l’aide aux victimes de la famine sur le continent. Ceux-ci arboraient un avion de l’armée de l’air en train de parachuter des vivres destinés au peuple chinois affamé, ainsi qu’un groupe de personnes tenant un énorme diamant au-dessus de Taiwan. Les journaux rapportèrent que l’heureux gagnant, qui résidait à Taipei, avait reçu un diamant de 17 carats provenant du butin de guerre japonais.

En 1962, démarrèrent en Chine le « Grand bond en avant » et la collectivisation. Ces deux initiatives furent de véritables désastres sur le plan social, économique et agricole. La famine s’aggrava sous l’effet d’une succession de catastrophes naturelles et humaines, poussant la population au désespoir et à l’exode. Les Chinois fuirent en masse vers Hongkong.

Depuis Taiwan, le gouvernement de la République de Chine envoya des vivres aux réfugiés et leur offrit de les « rapatrier » à Taiwan. En 1962, la Ligue anti-agression des femmes chinoises, fondée par l’épouse de Tchang Kaï-chek, Soong Mayling, organisa une loterie pour le « Rapatriement des victimes du désastre chinois vers la Chine libre ». Les billets étaient vendus 100 dollars pièce, et le tirage rapporta six millions à l’Etat.

Cassez vos tirelires !
Taiwan connut en 1973 une pénurie de pièces d’un dollar. Le gouvernement essaya de résoudre le problème en frappant de nouvelles pièces et en commanda même à l’étranger. Il remit aussi en circulation les billets d’un dollar qui avaient été retirés en 1961. Mais cela ne suffit pas. On décida alors d’appeler les écoliers à « abattre » leurs petits cochons — après les avoir encouragés, quelques années plus tôt, à les remplir.

Pour 100 dollars en piécettes versés sur un compte postal, on avait droit à un ticket gratuit pour une loterie dont le grand prix était un téléviseur couleur.

Taiwan découvre le grattage
En 1999, douze ans après la mort de la Loterie de Taiwan, le gouvernement demanda à la Banque de Taipei d’organiser un nouveau jeu sur le principe du coupon à gratter. La formule a été accueillie avec enthousiasme, sauf par Chang Wei-hsin : pour avoir une collection complète, il doit acheter un exemplaire de chaque lot ! Avec des billets qui coûtent entre 50 et 200 dollars taiwanais, le collectionneur débourse donc chaque semaine des sommes non négligeables pour y parvenir. Par exemple, lorsque la Banque de Taipei a imprimé des coupons représentant les signes du zodiaque, il a dû se résoudre à acheter la série de douze.

Mais il y a pire encore. Quand on achète un ticket « Grattez et gagnez », on s’empresse de le frotter pour voir si on a gagné le gros lot. Chang Wei-hsin doit, lui, résister à la tentation afin de conserver aux tickets toute leur valeur de collection...

Heureusement pour lui, les billets de loto, eux, sont imprimés sur du papier thermique, et les numéros s’estompent rapidement : impossible de les collectionner !

Chang Wei-hsin ne se limite pas aux loteries publiques : il collectionne également les billets des loteries et tombolas lancées par le secteur privé — voire par des politiciens. Ainsi, en période électorale, on peut le voir courir d’un quartier de campagne à un autre, tous partis confondus, à la recherche de ces précieux bouts de papier.

Pour lui en effet, chaque billet représente un pan de l’histoire de Taiwan.