Technologies
QUAND LA SCIENCE REJOINT LA FICTION
Kelly Her
PHOTOS DE CHANG SU-CHING
Taiwan se prépare à un futur où les robots effectueront
les travaux ingrats, sales et dangereux
– «Bonjour, monsieur. Il est l’heure de se lever, dit Maria. Votre petit déjeuner est prêt !»
– « Revenez dans quinze minutes», répond le maître des lieux, se replongeant dans son sommeil.
– « Certainement, monsieur !» chuchote-t-elle en se glissant hors de la pièce.
Maria est une employée de maison ordinaire. Pourtant, vous ne l’entendrez jamais se plaindre, même si elle est à disponible 24 h sur 24 : c’est un humanoïde.
« Avoir des robots à notre service n’est désormais plus du domaine du rêve. Ce sera une réalité dans les dix prochaines années, explique Wang Wei-han, directeur adjoint de la division Intelligence robotique de l’Institut de recherche en technologies industrielles (ITRI). A l’heure actuelle, le dernier obstacle est le coût de production. Lorsqu’il pourra être ramené à un niveau acceptable, les robots entreront dans nos foyers. »
Ces « assistants mécaniques » se divisent en deux catégories : ceux utilisés dans la production industrielle et ceux fournissant des services à la personne qui peuvent effectuer des tâches ménagères, divertir ou dispenser des soins simples.
Les robots industriels, déjà présents dans de nombreuses usines, effectuent de manière répétitive des tâches préprogrammées par ordinateur. A l’opposé, les robots de service possèdent une intelligence artificielle qui leur permet de percevoir, de raisonner et de réagir en fonction de paramètres spécifiques. Ce sont eux l’avenir de la robotique. Les statistiques de la Fédération internationale de robotique et de la Commission économique des Nations unies pour l’Europe indiquent une nette augmentation du nombre de robots domestiques qui, de 625 000 en 2002, passera à 2,2 millions à la fin de l’année. En comparaison, le nombre de robots industriels ne devrait augmenter que de 105 000 unités sur la même période.
Des recherches menées par l’Association japonaise de la robotique montrent que cette industrie pèsera 8 000 milliards de yens au Japon en 2025, les robots domestiques représentant alors 50% de ce chiffre. L’archipel nippon est actuellement le premier fabricant mondial de robots industriels.
Avec un tel potentiel, l’Allemagne, le Japon et les Etats-Unis ont engagé des programmes de recherche et de développement depuis des années. Récemment, la Chine, la Corée du Sud et Taiwan ont rejoint le mouvement. Son expérience en productions high-tech confère à Taiwan de réels avantages.
« L’industrie robotique est en fait une combinaison de technologies de communication et d’information (ICT) et de mécanique de précision. Taiwan possède une grande compétence dans ces deux domaines. De plus, l’industrie ICT taiwanaise est très compétitive financièrement », explique Wang Wei-han.
Celui-ci ajoute que le Japon et l’Europe dominent déjà le marché de la robotique industrielle, car ils s’y sont intéressés les premiers et ont dépensé énormément en recherche et développement. De leur côté, les Etats-Unis sont les leaders en matière de développement de robots « intelligents » pour la surveillance aérienne, l’exploration marine ou les dispositifs de défense militaire. Wang Wei-han pense que Taiwan devrait s’attaquer pour sa part au créneau des robots humanoïdes domestiques.
Un humanoïde
jouant de la cornemuse
numérique lors de
l’exposition Super
Robot Dream, à Taipei.
Trop peu de moyens financiers ont été investis jusqu’à présent dans ce domaine, et c’est la raison pour laquelle Taiwan accuse aujourd’hui un retard à combler rapidement pour rester dans la course. « Le vrai challenge, pour Taiwan, affirme Wang Wei-han, est de trouver le moyen de combiner toutes ces compétences et de les greffer à son industrie de base et à sa chaîne de distribution. »
C’est l’une des missions de l’ITRI, le principal institut de recherche à but non lucratif de Taiwan, et du bureau de Planification stratégique sous tutelle du Cabinet, qui a incité l’année dernière le ministère de l’Economie à coordonner les objectifs gouvernementaux, universitaires et industriels en la matière.
Chen Chao-yih, directeur-général du bureau du Développement industriel, sous tutelle de ce ministère, indique que le gouvernement a cette année assigné des fonds spéciaux au développement des machines intelligentes. Environ 30 millions de dollars taiwanais ont été attribués aux universités nationales de Taiwan, à Taipei, Chiao Tung, à Hsinchu, et Chung Cheng, à Kaohsiung, pour financer des recherches sur l’analyse de l’image et l’intelligence artificielle. L’Institut Chungshan des sciences et technologies, l’ITRI, le Centre de recherche et développement des industries métallurgiques (MIRDC) et le Centre de recherche et développement de la mécanique de précision (PMC) ont reçu 200 millions de dollars taiwanais pour assurer le développement de technologies de contrôle électrique, de reconnaissance de l’image et de navigation. Soixante autres millions de dollars taiwanais ont été alloués à la communication et aux échanges d’informations à travers des forums, des études de cas et des symposiums internationaux.
Actuellement, la robotique industrielle de Taiwan représente approximativement 14 milliards de dollars taiwanais, avec 8 milliards à l’exportation et 6 milliards à l’importation.
Quant aux robots domestiques, la plupart d’entre eux en sont encore au stade du prototype. « Les fabricants taiwanais savent contrôler les coûts de production, commercialiser et répondre aux attentes des clients, dit Chen Chao-yih, mais la plupart d’entre eux sont des petites ou moyennes entreprises qui doivent donc se spécialiser dans le développement d’applications rentables pour se créer des niches sur le marché mondial. »
Ce généreux financement est conditionné par un cahier des charges très précis qui stipule les responsabilités de chaque bénéficiaire. Ainsi, l’Institut Chungshan est chargé de mettre au point des robots qui interviendront dans la prévention et le secours lors de catastrophes naturelles, le MDRC des robots à but pédagogique ou de divertissement. Quant au PMC, il se spécialisera dans les robots d’information et les applications commerciales.
A court terme, l’ITRI va se concentrer sur la mise au point de robots qui pourront fonctionner en tant que guides, vigiles ou compagnons et, à plus long terme, sur des machines intelligentes capables de prodiguer des soins médicaux à des infirmes ou des personnes âgées. Cet institut a déjà développé un prototype de robot de service nommé ITRI Bee – bee signifiant « abeille » en anglais. Capable de comprendre des consignes orales simples et de reconnaître un visage, cet humanoïde peut communiquer et travailler avec d’autres robots en remplissant les fonctions de guide, de réceptionniste ou de gardien de sécurité. L’ITRI a l’intention de transférer les technologies de ce prototype aux fabricants locaux intéressés par sa commercialisation.
Le robot Abeille
réalisé par ITRI.
En coopération avec les pouvoirs publics, l’institut travaille également à la création d’une association professionnelle de la robotique, afin que chacun trouve sa place sur le marché. Plusieurs fleurons de la haute technologie taiwanaise, comme BenQ et Via Technologies, ont déjà créé leur département R&D dédié à la robotique. La société Micro-Star International (MSI), leader dans la fabrication de cartes mères, a été l’une des premières en 2002 à se lancer sur ce créneau, avec un centre de recherche avant-gardiste, espérant ainsi booster la croissance de l’entreprise. « Nous avions détecté l’énorme marché potentiel qu’offrent les robots, mais nous avions également conscience du haut niveau de technologie requis. Nous voulions donc nous lancer dans la course aussi rapidement que possible, explique Jamsbon Chao, directeur de projet à MSI. Nous pensons que le but ultime de la technologie est l’amélioration de la vie quotidienne, et les robots sont un bon exemple d’application. »
MSI fabrique en sous-traitance pour d’autres sociétés depuis de nombreuses années et a ainsi gagné une solide expérience en intégration de systèmes, un élément crucial en robotique. Les cartes mères sont les circuits de base sur lesquels reposent des systèmes électroniques complexes comme dans un ordinateur. Elles contiennent principalement le système d’entrée et de sortie, l’unité centrale, les puces électroniques, les contrôleurs, les interfaces de mémoire de masse et la mémoire. La société MSI est également réputée pour ses conceptions et solutions dans le domaine de l’alimentation électrique.
Jamsbon Chao explique que sa société possède le savoir-faire pour développer des robots fonctionnant avec des batteries longue durée. Il est depuis plusieurs années à la tête d’une équipe de 30 personnes, la plupart d’entre elles étant détentrices d’un doctorat ou d’une maîtrise dans des domaines allant de l’ingénierie mécanique aux télécommunications sans fil en passant par l’ingénierie électrique.
Un droïde divertissant étant plus susceptible de rallier les suffrages et donc plus facilement commercialisable, l’équipe de Jamsbon Chao a mis au point l’année dernière un humanoïde appelé E2R-H3 (Education and Entertainment Robot-Humanoid 3). En 2005, sa présentation au salon international Computex, à Taiwan, suscita une grande attention. Sa petite taille, 34 cm, dissimule une intelligence qui traite le langage et les images digitales, ainsi que des capacités motrices suffisantes pour s’accroupir, secouer la tête et exécuter des mouvements de kung fu. MSI envisage de commercialiser l’année prochaine une version de E2R-H3 pour le grand public, capable de diffuser des vidéos et de la musique, ainsi que de danser et de jouer avec des enfants.
La société espère que les droïdes domestiques seront bientôt suivis d’une nouvelle génération de robots plus sophistiqués qui pourront servir de vigiles dans les hôpitaux ou les bâtiments administratifs. Par la suite, MSI souhaiterait produire des drones pour la défense nationale. Jamsbon Chao est convaincu que la robotique va révolutionner la vie quotidienne et induire la prolifération de nouvelles industries tournées vers l’intelligence artificielle et les télécommunications.
Au-delà de la gestion du savoir-faire, il y a un autre facteur qui compte dans la conquête du marché de la robotique. Un élément qui, à priori, peut paraître anodin mais peut avoir son importance : le manque de « robots référents » dans la culture populaire de Taiwan. Au Japon, les designers ont « vulgarisé » leurs créations par le biais des bédés et dessins animés comme Astro Boy ou Doraemon. Aux Etats-Unis, Robby le Robot de La Planète interdite ou encore R2D2 et C3PO de La Guerre des étoiles sont devenus des icônes.
Peter Pan (à g.) partage
son enthousiasme avec
de jeunes visiteurs au
Musée de la robotique
de l’Institut des
sciences et technologies
du Nord de Taiwan.
Peter Pan, professeur d’ingénierie électrique à l’Institut des sciences et technologies du Nord de Taiwan, partage ce sentiment. C’est la raison pour laquelle il a décidé de quitter son poste de chercheur à l’ITRI et à l’Institut Chungshan pour retourner à l’enseignement. Il considère comme primordial une bonne connaissance de la robotique et de ses multiples possibilités, et il espère faire une place aux amis mécaniques de l’homme dans l’imagination collective.
Il se rend régulièrement dans les écoles élémentaires, accompagné de ses étudiants, afin de montrer aux enfants comment fonctionnent les robots. Pour stimuler leur imagination, il met l’accent sur la biorobotique, branche de la robotique qui recrée ou imite les mouvements et attitudes des êtres vivants. En novembre dernier, grâce à des subventions du ministère de l’Education, Peter Pan a pu réaliser son rêve et créer un musée de la biorobotique au sein de l’institut.
Ce petit musée est divisé en cinq zones. La section Histoire couvre l’origine et le développement des robots, alors que la section Structure expose les mécanismes et l’électronique qu’ils comportent. Une 3e section est plus axée sur le design, tandis qu’une 4e, interactive, permet aux visiteurs de manipuler leur futur « personnel de maison ». Dans la 5e section, une centaine de modèles de biorobots sont exposés.
Les enfants peuvent même réaliser leur propre robot à partir de blocs de construction mis à leur disposition. Peter Pan ne manque pas de leur faire remarquer que la plupart des robots japonais contiennent des pièces qui sont fabriquées dans l’île. « Je prédis un bel avenir pour Taiwan dans la robotique, dit-il. Et j’espère que nous ne serons pas seulement des visionnaires mais aussi des créateurs. »
L’exposition Super Robot Dream, parrainée par le quotidien China Times et la société Kuei Jung Exhibition Co., vient d’effectuer une tournée de deux mois à travers l’île. On a pu y découvrir une centaine de modèles de robots venus des Etats-Unis ou du Japon. Chou Hsiao-ching, directeur général de Kuei Jung, explique que cette exposition avait pour but de montrer ce à quoi nos vies avec les robots pourront ressembler. « Elle a permis aux jeunes de mieux comprendre les vastes champs d’application de la robotique, et nous espérons avoir fait naître en eux des vocations », souligne-t-il.
Si les Japonais restent fascinés par les robots humanoïdes, les Occidentaux semblent plus tournés vers des modèles qui restent avant tout des machines. L’hypothèse d’une révolte des robots a souvent été évoquée dans des films comme I, Robot, mais faut-il vraiment se méfier de l’intelligence artificielle ? L’avis de la plupart des chercheurs est aussi unanime que prévisible. « L’intérêt des robots est qu’ils pourront se charger des boulots que personne ne veut faire », conclut Wang Wei-han.