DOSSIER
« Réintroduire le modèle traditionnel de prise de décision »
Propos recueillis par Tsai Wen-ting
(JIMMY LIN / TAIWAN PANORAMA)

Walis Pelin.
Depuis une vingtaine d'années, les militants des droits des aborigènes
s'efforcent de faire accepter un ambitieux projet d'autonomie. Avec l'adoption en
février 2005 d'une Loi fondamentale des populations aborigènes, le mouvement
est entré dans une nouvelle phase.
Walis Pelin, qui est ministre des Affaires aborigènes depuis mars 2005, est un fervent avocat de l'autonomie. D'origine atayal, ancien prêtre catholique, Walis Pelin est venu à la politique après avoir échoué dans sa tentative de créer des entreprises et des fermes fonctionnant sur le mode des coopératives, certains groupes d'intérêt financiers lui ayant mis des bâtons dans les roues. Elu à l'assemblée du district de Nantou en 1986, il a été porté à la législature nationale en 1993. Il a conservé son siège de député durant quatre mandats successifs, jusqu'à ce que Frank Hsieh, alors Premier ministre, lui confie le portefeuille des Affaires aborigènes en 2005.
Dès son arrivée à ces fonctions, Walis Pelin a prôné l'autonomie pour les communautés tribales, comme première étape vers l'élaboration d'un statut d'autonomie au plan national.
Pourriez-vous nous parler du concept d'autonomie des communautés aborigènes
et nous dire pourquoi vous soutenez ce modèle ?
Walis Pelin : Clarifions-en tout d'abord la définition. Certains
chercheurs présentent Taiwan comme une société d'immigrants, en classant
sa population en divers groupes selon leur date d'arrivée, les aborigènes
étant alors le premier groupe d'immigrants. C'est une façon simpliste de
présenter les choses à laquelle nous nous opposons fermement. Selon la
définition des Nations unies, l'expression « peuples autochtones »
désigne des populations qui vivent dans un endroit depuis une date antérieure
au développement et à la formation de ce qui en constitue désormais
la société et la culture majoritaires. C'est le cas des aborigènes
de Taiwan qui habitaient l'île depuis des centaines ou des milliers d'années
avant que ne débarquent ici les premiers Chinois et que ne s'imposent d'autres
cultures. Qui plus est, jusque là, nous avions le contrôle effectif de
cette île. Par la suite, les Chinois et les colonisateurs japonais ont utilisé
leurs immenses ressources militaires et économiques pour la conquérir,
sans jamais nous demander ce que nous voulions. Parce que le modèle politique
actuel est désavantageux pour la survie et le développement des populations
aborigènes, celles-ci réclament en réalité la restauration de
leurs droits antérieurs. Cela est aussi l'un des principaux thèmes de la
Déclaration universelle des droits des peuples autochtones.
De quelle façon le système actuel prive-t-il les aborigènes de leurs droits ? Principalement par le biais de la nationalisation des terres et des ressources, ainsi que par celui de l'utilisation de juridictions administratives en lieu et place d'un mécanisme autonome au niveau tribal. L'esprit d'harmonie ou de compromis est au cœur des traditions aborigènes. Chez les Atayal, par exemple, toutes les questions importantes étaient décidées à l'unanimité par les chefs de clan et les anciens. Si les choix opérés de cette manière n'étaient pas obligatoirement les meilleurs, du moins étaient-ils approuvés par tous. Aujourd'hui, la structure tribale s'est effacée devant l'administration locale au niveau des communes et villages, leurs chefs étant élus. Résultat, il est beaucoup plus difficile de dégager des consensus ou de parvenir à des compromis. Du coup, les assemblées communales sont des coquilles vides, et ceux qui s'intéressent aux affaires publiques ne prennent plus la peine d'y assister.
Nous allons d'abord essayer de réintroduire le modèle traditionnel de prise de décision. Nous encourageons déjà les diverses composantes des communautés tribales les églises, les associations de développement social, les groupes de femmes, les représentants élus, les écoles et les policiers à sélectionner des délégués chargés d'organiser des réunions tribales pour discuter des affaires courantes. Seuls les projets approuvés par les communautés tribales seront financés par le ministère.
Une fois ce système en place et bien huilé, la seconde étape consistera à promouvoir les assemblées tribales. Celles-ci seront des organes officiels au même titre que les assemblées municipales ou de district. Comme leur création nécessite l'aval des députés au Yuan législatif, elle a été incorporée dans la nouvelle version de la Loi d'autonomie des aborigènes qui est en cours de rédaction au ministère. La loi donnera une autorité claire aux communautés pour la mise en place de ces assemblées qui discuteront ensuite des matières relevant de l'administration tribale autonome et décideront des réglementations à mettre en œuvre.
A la phase suivante, une fois que les 200 ou 300 communautés amis, pour prendre un exemple, auront chacune leur assemblée tribale, ces assemblées formeront une alliance qui pourra déterminer les domaines dans lesquels les Amis souhaitent l'autonomie et créer officiellement une « Assemblée de la nation amis », avant de rédiger les législations nécessaires à la mise en place d'administrations autonomes et de réaliser le travail préparatoire à la formation de celles-ci. C'est la seule façon pour les Amis de jouir un jour d'une véritable autonomie.
Si l'on regarde au-delà, les assemblées des 12 nations aborigènes pourront alors organiser une Assemblée des peuples aborigènes de Taiwan qui coordonnera son action avec le gouvernement central. Lorsque le président Chen Shui-bian parle [à propos de l'autonomie des aborigènes] de « nation dans la nation » ou de « quasi-relations d'Etat à Etat », c'est à ce mécanisme de coordination qu'il fait référence. Dans le même temps, les délégués chargés des négociations devront être particulièrement au fait des besoins de tous les groupes ethniques et être issus des organisations qui les représentent. Cette « Assemblée des peuples aborigènes de Taiwan » sera, pour des raisons tant de respect des traditions que de bon sens, le meilleur représentant de ces populations.

Les aborigènes veulent retrouver le contrôle
de leurs terres et des ressources naturelles qu'elles recèlent.
Les tribus aborigènes n'ont pas toutes les mêmes
besoins et intérêts. Chacune d'entre elles traitera-t-elle séparément
avec les pouvoirs publics, ou bien l'assemblée commune parlera-t-elle en leur
nom à toutes ?
Bien qu'il existe des différences entre les tribus aborigènes de Taiwan,
les relations sont très étroites entre elles. Le combat pour l'autonomie
se concentre sur la reconnaissance des droits sur la terre et les ressources naturelles,
une question qui fait l'unanimité. On note toutefois des différences entre
les régions côtières et les zones montagneuses. La question qui nous
préoccupe actuellement le plus, nous les aborigènes des montagnes, c'est
l'interdiction pesant sur l'agriculture au-dessus de 1 500 m. La mesure a certes
été prise dans l'intérêt du pays, mais pas dans celui des communautés
tribales, elle les empêche même de survivre. Si nous jouissions de l'autonomie,
nous pourrions négocier sur ce point avec le gouvernement. Par exemple, nous
élaborerions un programme d'agriculture en haute altitude qui soit respectueux
de l'environnement. Ou bien les aborigènes reprendraient en main les programmes
actuels de conservation des forêts. Il y aura beaucoup d'options à discuter
une fois le temps venu.
Les observateurs se posent des questions sur la façon
dont seront délimitées les régions autonomes. Que se passera-t-il
dans les endroits où habitent aussi des Taiwanais d'ethnie chinoise ? Qu'adviendra-t-il
des terres appartenant à l'office national des Forêts, à Taisugar
ou à d'autres entités ? Quid des terres exploitées de longue date
par des personnes d'ethnie chinoise ou par des groupes d'intérêt publics
ou privés ?
Les questions que vous soulevez sont la raison pour laquelle nous voulons faire
de la communauté tribale l'unité d'autogestion. Les terres ancestrales
de chaque tribu sont pratiquement intactes. Par exemple, bien que la moitié
des habitants de la commune de Hsinyi, dans le district de Nantou, sont d'ethnie
chinoise, dans d'autres communautés tribales, comme les villages de Tsuchiang
ou d'Aikuo, les aborigènes sont fortement majoritaires.
Pour définir les régions autonomes, nous nous baserons sur les trente
« circonscriptions aborigènes des montagnes » et les vingt-cinq «
circonscriptions aborigènes des plaines » existantes, qui seront subdivisées
en fonction des territoires traditionnels de chaque tribu. Ensuite, nous appellerons
les parties office national des Forêts, Taisugar ou autres qui ont des prétentions
sur les terres concernées à se déclarer et à fournir des preuves
pour étayer leurs revendications. En cas de litige, une commission spécialement
créée sera chargée d'enquêter et d'établir à qui revient
la propriété de chaque terre.

Juste avant les élections présidentielles
de 2000, Chen Shui -bian a signé avec les représentants de onze tribus
un document signalant un « Nouveau Partenariat » avec celles-ci.
Quant à ceux qui ne sont pas d'origine aborigène et qui habitent les régions autonomes, s'ils sont locataires, il sera facile de racheter au propriétaire des terres qu'ils exploitent les surfaces n'ayant pas de valeur économique. Les locataires pourront bien sûr continuer d'exploiter le reste des terrains, par exemple pour les activités lucratives comme la production de pommes. Nous espérons pouvoir par la suite racheter ces terres-là aussi, à leur valeur réelle. Une autre option est de suivre l'approche adoptée en Nouvelle-Zélande pour les terres maories : les terres qui ne peuvent être recouvrées immédiatement le seront obligatoirement dans un délai de 50 ans. La loi autorise à mettre un terme à un bail lorsque cela est absolument nécessaire. Quant aux terres qui sont exploitées en violation des restrictions, il faut déterminer si la culture y a démarré avant ou après l'entrée en vigueur de la loi de conservation des sols et de l'eau. Il faut avoir à sa disposition un éventail d'options aussi large que possible pour résoudre les litiges fonciers les plus complexes.
Dans quels domaines les tribus auront-elles le contrôle
? S'agira-t-il d'une autonomie complète, incluant l'éducation, la santé,
les finances, les transports, etc. ? Comment parvenir à l'indépendance
financière ? Quelles sortes de conflits peut-on craindre avec les collectivités
locales concernant les ressources financières ?
Les régions autonomes auront le même statut que les districts. Les
domaines spécifiques dans lesquels s'exercera l'autonomie seront déterminés
par chaque communauté tribale. Il est vraisemblable qu'ils incluront l'exploitation
et la gestion des montagnes, rivières, sources chaudes et autres ressources
naturelles ; l'autonomie linguistique et culturelle ; et la justice. D'autres domaines
ne pourront être gérés qu'avec l'assistance des collectivités
locales et de l'Etat. Quant aux points particuliers, il est difficile de se prononcer
dans le détail pour l'instant. En outre, la relation entre les régions
autonomes et les divers niveaux de l'administration devra être clarifiée
progressivement.
En termes de ressources financières, l'Etat désignera un pourcentage fixe du produit intérieur brut qui alimentera chaque année un « fonds tribal ». Il y aura aussi un « Fonds général pour les aborigènes » dont les ressources proviendront de la gestion des sources chaudes, des compagnies des eaux, des droits de propriété intellectuelle concernant les uvres artistiques, etc., dans lequel on pourra puiser pour couvrir les dépenses des régions autonomes. Les communautés tribales auront également des rentrées d'argent indépendantes par le biais d'impôts et taxes sur le revenu et sur la gestion des ressources naturelles. Dans le cas des impôts sur le revenu, l'argent proviendra de domaines clairement identifiés, donc cela n'engendrera pas de conflit avec les municipalités ou districts. En revanche, on peut craindre des litiges dans les domaines d'activités comme les mines, l'extraction de gravier, ce genre de choses, et il faudra que la législation fixe les règles.
Il semble qu'il reste beaucoup de chemin à parcourir.
Comment parcourir accepter l'idée de l'autonomie des aborigènes au sein
de la société taiwanaise?
L'objectif à court terme est de faire en sorte que les assemblées
tribales se forment rapidement, tandis que sur le moyen terme, ce sont des assemblées
représentant chacune des nations aborigènes que nous voulons voir émerger.
La dernière étape sera la mise en place d'une Assemblée des peuples
aborigènes de Taiwan. Ce processus servira de cadre aux interactions entre l'administration
autonome et le gouvernement. Alors, le ministère des Affaires aborigènes
n'aura évidemment plus aucune raison d'être. Je pense que cela prendra
au moins une dizaine d'années pour créer ce genre de structure.
Quoi qu'il en soit, en termes de politique intérieure ou de tendance internationale, ou encore au regard de la situation actuelle dans les communautés tribales, l'autonomie est clairement la voie à suivre. Pendant mille ans, les aborigènes ont contrôlé les hautes terres centrales et les régions qui les entourent, sans qu'il en résulte aucune destruction, alors qu'au cours du siècle passé, l'intrusion de l'économie marchande et de l'Etat ont eu un impact négatif. Si l'autonomie aborigène prend forme, l'utilisation de nos propres méthodes pour améliorer la gestion de ces terres qui sont au cœur de l'île peut représenter une contribution énorme pour le pays. L'autonomie aborigène consiste à gérer Taiwan en conjuguant la culture et les ressources des tribus avec la logique et le mode de pensée des Chinois han. Les résultats seront positifs pour le pays tout entier.