SOCIETE
La fugue, une voie dangereuse
Chang Chiung-fang
PHOTOS DE JIMMY LIN / TAIWAN PANORAMA
>> Taiwan découvre le phénomène de la
fugue

« Il est minuit passé. Savez-vous
où se trouvent vos enfants ? » C'était là le message d'une
campagne de sensibilisation menée il y a quelques années, afin d'alarmer
les parents et de les inciter à mieux surveiller leur progéniture. En effet,
les enfants ne restent pas toujours bien sagement à la maison. Certains se rebellent
et choisissent de s'enfuir.
Hsiao Chiang est l'un d'entre eux. En première année du collège, il a fugué il y a deux mois. Cueilli lors d'un contrôle de police dans un café Internet de Shulin, dans le district de Taipei, il attend au poste que sa mère vienne le chercher.
Pendant ses deux mois en dehors du foyer familial, il a été hébergé chez un ami, passant l'après-midi et la nuit dans les cybercafés où il gagnait de quoi se nourrir en donnant des conseils aux autres clients sur la façon d'améliorer leur pratique des jeux en ligne.
Il a vécu à Shulin avec sa mère jusqu'à ce que celle-ci s'installe à Taipei et y ouvre un petit bar à thé. Il n'aimait pas l'homme avec qui elle avait choisi de refaire sa vie, et ses anciens amis lui manquaient. Alors, il décida de ne plus retourner à l'école et de partir.
Hsiao Chiang est finalement rentré chez lui, sa mère n'ayant pas voulu qu'il soit placé dans une institution spécialisée. Ne sera-t-il pas encore tenté de fuir ? Les larmes aux yeux, il répond que si, car il pense que ses relations avec sa famille ne s'arrangeront pas.
La fugue, un choi
Ces dernières années, les fugues et les disparitions temporaires ou permanentes
d'adolescents se sont multipliées. Officiellement, on comptait 6 645 disparus
en 2005, parmi lesquels 3 959 adolescents ayant fugué ou n'allant plus en cours.
D'après la Ligue du bien-être de l'enfance, il y a au moins 2 000 mineurs portés disparus, la plupart ayant entre 12 et 18 ans. La fuite du foyer familial est le premier motif derrière ces disparitions, même si les parents ne l'admettent pas toujours, un phénomène que confirme Huang Jui-jung, l'un des responsables de la base de données sur les enfants disparus gérée par la ligue.
Fuguer n'est plus aussi difficile qu'autrefois, explique-t-il, les enfants étant aujourd'hui beaucoup plus indépendants. Ils ont des réseaux d'amis et disposent de nouvelles ressources pour survivre en dehors du foyer familial. Logeant chez des copains, traînant dans les cafés Internet, les centres commerciaux ou tout simplement dans la rue ou les parcs, certains peuvent tenir longtemps dehors, en se contentant de petits boulots de temps à autre.

Wang Min-nan, du commissariat de Panchiao,
est un officier de police expérimenté dans la recherche des personnes disparues.
Un enquêteur hors pair
La Police nationale a accentué ses efforts pour retrouver les fugueurs, avec
succès. Depuis 1998, les diverses banques de données pour l'identification
des personnes disparues ont été interconnectées. Les équipes
d'enquêteurs ont mis en commun leurs informations et eu recours à des experts
de la recherche sur Internet. Le taux de résolution des affaires a alors vite
augmenté, au fur et à mesure des progrès technologiques.
Sur les 380 000 personnes portées disparues à un moment ou un autre au cours des dix dernières années, 360 000 avaient été ainsi retrouvées à la fin de 2005. Autre bonne nouvelle, le taux de résolution des affaires est passé à 90% dans les cas de disparitions non volontaires.
L'un des enquêteurs qui travaillent sur ce genre d'affaires, Wang Min-nan, du commissariat de Panchiao, souligne qu'il est beaucoup plus difficile de mettre la main sur quelqu'un qui disparaît de son plein gré, d'autant plus que, lorsqu'il s'agit de jeunes, ces personnes sont très mobiles. C'est pourquoi, souvent, ces adolescents ne sont retrouvés presque que par chance, au hasard des contrôles de routine effectués dans les cybercafés, les salles de billards ou les KTV.
La brigade des mineurs joue à ce titre un rôle essentiel en recherchant les adolescents qui se sont enfuis. Surnommé Spiderman, l'inspecteur Hsu Hung-ming, qui appartient à cette unité, sait ainsi que les établissements scolaires de Taipei aux forts effectifs qui comprennent beaucoup d'élèves dont les par ents sont à la recherche d'un travail, comptent en moyenne de 5 à 10 fugueurs par niveau de classes.
En se fondant sur son expérience, Spiderman peut immédiatement repérer dans un groupe de jeunes en sortie celui qui a quitté le domicile familial. Chaque mois, il retrouve d'ailleurs une vingtaine d'adolescents qui se sont enfuis. « Ils ont toujours un look négligé... Ils sont en décalage » , dit-il. Autrefois, un indice comme la longueur des cheveux était utile pour les remarquer, note-t-il, mais cela ne marche plus depuis que le ministère de l'Education a interdit les restrictions sur la coiffure des élèves.
L'Internet est un outil important pour les enquêteurs. Pour se rapprocher
des jeunes à la dérive qui fréquentent les forums de discussion, Hsu
Hung-ming prend des pseudonymes tels que « Frère de la montagne du Chien
noir » afin de communiquer en ligne avec les adolescents. Grâce aux identités
qu'utilisent ces enfants sur les messageries instantanées, il est parfois facile
de remonter jusqu'à eux, le véritable problème, admet le policier,
n'étant finalement pas de les retrouver mais de les convaincre de rentrer chez
eux.
« Vous ne me comprenez pas ! »
Qu'est-ce qui les pousse donc à fuir ? Toujours des dysfonctionnements au sein
de la famille, indique Chu Chin, directrice du Centre pour enfants et adolescents
géré par la Fondation des citadins. Elle assure que c'est là le cas
de 99% des jeunes qui fuguent.
Les enfants se sentent mal aimés, continue Chu Chin, à une époque où les familles éclatent à cause des divorces et sont confrontées au problème du chômage. Souvent, les parents ne sont pas là pour s'occuper d'eux et passent peu de temps avec eux ou ne voient pas que ces derniers ont besoin d'aide. Beaucoup d'entre eux grandissent aussi dans un environnement où ils sont négligés et livrés à eux-mêmes.

Quand les parents ne sont pas là... Des
officiers de la Brigade des mineurs « visitent » un appartement.
Dans une famille qui ne fonctionne plus, les enfants n'ont souvent pas d'autre alternative que la fugue, constate Chen Yu -wen, un spécialiste du travail social à l'Université nationale de Taiwan, à Taipei. Il s'agit en quelque sorte d'un acte d'autodéfense, afin de ne plus être blessé, explique-t-il, surtout si dans l'environnement familial, il y a eu des abus physiques. Dès que cela est possible, les enfants préfèrent alors s'enfuir.
En fait, on peut distinguer deux cas, celui des fugueurs et celui des rejetés. Pour les premiers, la fugue est le résultat d'un choix, pour les autres, non. Chen Yu-wen confirme ainsi qu'à chaque fois que la police se livre à des coups de filet et ramène plusieurs mineurs au poste, il y a des familles qui ne se donnent même pas la peine de venir les chercher.
Il arrive aussi que des enfants fuient non pas une famille en difficulté mais, au contraire, une vie trop facile, constate Huang Jui-jung.« Leur vie semble avoir été trop bien planifiée. Ils n'ont aucun but et choisissent de partir à la recherche de quelque chose d'excitant. » Même si cela est plus difficile à comprendre, ces jeunes fugueurs forment une catégorie à part entière.
Les fugueurs de l'Internet
Un autre genre, nouveau, est celui du « fugueur Internet ». Celui -là
fuit à cause de l'Internet. Hsu Fu-sheng, qui enseigne à l'université
centrale de la Police, à Taipei, estime que la capacité des parents à
surveiller leurs enfants dans un monde dominé par les téléphones mobiles,
les ordinateurs et les autres technologies s'est considérablement amoindrie.
On ne compte donc plus les cas de jeunes devenant des « fous » de l'Internet
par le biais duquel ils accèdent à tout un autre monde, se font de nouveaux
amis ou se livrent à des activités illégales.
Une étude officielle en 2005 place à 60% la part des adolescents à Taipei et ses environs dont l'activité favorite est aller sur Internet. Parmi eux, 70% se connectent quotidiennement, et 70% vont discuter dans les forums, tandis que 40% jouent en ligne. Les statistiques de la Ligue du bien-être de l'enfance montrent que l'âge moyen des enfants dont la fugue est liée à l'Internet baisse régulièrement. Désormais, la majorité sont des élèves du niveau du collège et, en plus, il s'agit de filles pour 80% d'entre eux.
Après le collège, Hsiao Ju a dû s'occuper de sa mère tombée
malade. N'allant plus à l'école, elle s'est fait de nouveaux amis sur Internet.
C'est en voulant rencontrer l'un d'entre eux qu'elle a été attirée
dans un guet-apens. Enlevée et violée, elle a été séquestrée
pendant plusieurs mois. De retour chez elle, elle était si traumatisée
qu'il lui était pratiquement devenu impossible de mener une vie normale, d'autant
plus qu'elle était enceinte de son agresseur. Son cas est typique des «
fugues Internet » qui ont mal tourné.
Hsiao Chiang, le jeune fugueur, est confronté à
sa mère en présence de l'officier qui l'a retrouvé, Hsu Hung-ming.
Risques et opportunités
Les fugueurs sont confrontés à des situations difficiles en dehors du foyer
familial et tombent souvent dans la délinquance en se livrant à la prostitution,
en volant ou en intégrant des gangs organisés. S'enfuir en soi n'est pas
un crime, mais le fugueur devient souvent un criminel.
D'après le criminologue américain Travis Hirschi, l'individu est enclin à commettre des crimes s'il n'est pas soumis à des lois et à un environnement respectueux des règles en vigueur. Dans cette perspective, lorsque les enfants sont écartés de leur cadre familial ou scolaire, ils se tiennent en marge de la société, et le risque est grand pour eux de subir une influence néfaste.
Dans la police depuis 24 ans, dont 9 ans comme officier de la brigade des mineurs, Hsu Hung-ming assure que les fugueurs ne choisissent jamais seuls la criminalité, mais qu'ils y sont poussés par d'autres.
« Après avoir fui leur famille, ces adolescents finissent par se regrouper, et ils se montent les uns les autres. Cela devient très facile pour eux de choisir la mauvaise option », explique l'officier qui constate que, si un jeune fugueur ne devient pas un criminel, il se retrouvera alors vite dans la catégorie opposée, celle des victimes.
Durant les six premiers mois de 2005, parmi les 128 cas d'adolescents qui n'allaient plus à l'école dont Hsu Hung-ming a été saisi, il s'est avéré que 28 étaient des fugueurs, parmi lesquels plusieurs étaient déjà tombés dans la prostitution, dans la consommation et le trafic de drogue, le vol ou le racket.
Tous les adolescents qui ne vont plus à l'école ne deviennent pas des fugueurs ou des criminels (le crime ne concernerait que 40% d'entre eux). Cependant, tous les fugueurs arrêtent de suivre les cours. Dans leur cas, la dérive vers le crime est encore plus aisée.
« De fait, les fugueurs sont confrontés au manque de ressources économiques, c'est là leur plus gros problème » , confirme Hsu Fu-sheng. Face aux difficultés pour trouver un petit job, ils se tournent vers le crime. Traînant dans la rue, les garçons sont des proies faciles pour les gangs qui les intègrent, tandis que les filles, elles, finissent souvent comme prostituées.
Pourquoi risquer une fugue ?
Alors que les progrès économiques sont réels, les familles, elles,
sont toujours soumises à des pressions financières. Mais cela ne suffit
pas. L'affection, la discipline sont des éléments dont l'absence peut être
déterminante. « La structure de la famille n'est pas l'essentiel mais
plutôt la façon dont ses membres interagissent. Lorsque les parents ne
sont pas assez attentifs ou sont trop stricts ou ont tendance à gâter leurs
enfants, dit Hsu Fu-sheng, il en résulte des problèmes. »

Un « squat » où des mineurs
font souvent escale.
Les parents ont d'ailleurs souvent des réactions différentes face à la fugue de leur enfant. Ils paniquent, ils sont en colère, ils ont le cur brisé... Certains incriminent ses fréquentations, d'autres ses copains de classe. En d'autres termes, ils trouvent toujours une cause externe sans jamais vraiment se demander si ce qui a réellement poussé l'enfant à partir ne vient pas de la famille même.
Huang Jui-jung renchérit en affirmant que les enfants sont très sensibles aux sentiments que peuvent avoir leurs parents et que, s'ils fuguent, c'est avant tout pour attirer leur attention. Certains parents connaissent si mal leurs enfants qu'ils ne savent même pas qui ces derniers fréquentent, quels sont leurs lieux favoris, les choses qu'ils aiment... Les parents doivent prêter davantage attention, car les enfants ne deviennent pas fugueurs en une journée. La plupart ont des parcours difficiles, pleins de conflits, depuis longtemps.
Quand l'enfant a disparu, les parents paniqués contactent la po lice. « Les 7 premiers jours sont très importants » , confirme Huang Jui-jung, car plus le temps s'écoule, plus il est difficile de ramener l'enfant chez lui. Après cette période cruciale, le risque est grand que le fugueur se retrouve dans une situation inextri cable.
Ce n'est pas seulement la famille qui souffre mais aussi l'enfant lui-même. Pour autant, beaucoup de parents n'arrivent pas à se remettre en question et souvent préfèrent ne pas communiquer sur le sujet. Quoi qu'il en soit, la fugue a parfois le mérite de pousser les familles à une remise en cause salutaire.
Il n'y a pas à Taiwan comme aux Etats-Unis de centres qui accueillent 24 h sur 24 des enfants en détresse. La Fondation des citadins à Luchou, dans le district de Taipei, a créé un lieu où les adolescents en difficulté ou qui l'ont été peuvent partager leurs expériences.
« Ces enfants ne veulent pas qu'on leur fasse encore la morale » , déclare Chu Chin, et c'est seulement en établissant des contacts et des échanges que l'on parvient à leur transmettre un message.
ECPAT Taiwan, une association créée il y a 11 ans dans la foulée de la Campagne internationale pour mettre un terme à la prostitu tion enfantine due au tourisme en Asie (ECPAT International), a vite compris qu'il ne suffit pas de retrouver les enfants mais qu'il faut aussi leur offrir un moyen de s'en sortir ensuite. C'est ainsi qu'a été lancé le programme Ailes, il y a deux ans, qui offre aux jeunes adolescentes un endroit où se loger et un travail pour se sortir de la prostitution, par exemple.
La famille n'est pas toujours le havre de paix et d'amour que l'on peut imaginer. Aussi est-ce souvent à la société de prendre le relais en proposant une alternative et surtout un soutien, de l'aide et de l'amour. Sommes-nous prêts ?