SOCIETE
Une belle vie de chien
Sara Chuang
PHOTOS DE HUANG CHUNG-HSIN
>> Les Taiwanais ont de moins en moins d'enfants mais ont
de plus en plus d'animaux de compagnie. La société évolue, un nouveau
marché apparaît

Toute une gamme de produits. Rien n'est
trop bon pour nos amis les bêtes.
« Je voudrais une table pour deux pour midi. »
La réservation confirmée, Anne Chen referme d'un geste sec son portable
dernier cri, installe sa « fille », un minuscule chihuahua dans son cabas
Louis Vuitton, et saute dans un taxi. Destination : un restaurant de cuisine française
à Taipei. Alors qu'une serveuse souriante les accueille à l'entrée,
les yeux du chihuahua s'illuminent de joie à la vue des teckels qui gambadent
dans le restaurant. D'un bond, il les rejoint.
Anne Chen, qui parle de son chien comme de sa propre fille, aurait passé autrefois pour une excentrique. Mais aujourd'hui, dans un pays où la population vieillit, les animaux domestiques sont devenus des compagnons intimes, en particulier dans les grandes villes. Il n'est pas surprenant, avec un revenu annuel moyen par habitant d'environ 400 000 dollars taiwanais, que de plus en plus de gens dépensent sans compter pour le bien-être de leurs « enfants ». Il y aurait au moins deux millions de chiens domestiques et plus de 200 000 chats à Taiwan selon le ministère de l'Agriculture. On estime également à 2,3 milliards de dollars taiwanais les dépenses annuelles en aliments pour animaux domestiques, en soins vétérinaires et de toilettage, ainsi qu'en divers accessoires.

Un créneau spécial en restauration :
le restaurant pour chiens.
Cette somme énorme suggère le vaste potentiel commercial de ce marché.
« Il y a vingt ans, on élevait des chiens pour qu'ils montent la garde,
mais aujourd'hui, ils sont traités comme des enfants, comme des membres de la
famille », note Lance Lin, propriétaire du restaurant PuppyDog Zone.
Situé à Yangmingshan, un quartier périphérique de Taipei, PuppyDog
Zone se distingue des nombreux autres restaurants pour chiens de l'île, parce
qu'il offre non seulement de la cuisine française, mais aussi un espace où
les chiens et leurs maîtres peuvent apprendre à mieux se connaître
et se faire de nouveaux amis.
PuppyDog Zone a ouvert ses portes en avril 2005, mais l'idée est née en 2003 d'un forum Internet sur les teckels à poils longs, un chatroom qui compte aujourd'hui plus de 5 000 membres. Lance Lin, un expert des « saucisses » à poils longs, a visité plusieurs restaurants pour chiens à Taiwan avant d'ouvrir le sien, et il a constaté que la plupart d'entre eux favorisaient leurs clients humains au détriment de la gent canine en imposant des restrictions à ces derniers. A PuppyDog Zone, tout est permis, ou presque. Les chiens peuvent courir en toute liberté dans le res taurant ou dans le jardin attenant qui fait 1 652 m2 de superficie. Comme leurs maîtres, les chiens y dégustent de la « cuisine française » : pâté de campagne maison, poulet chasseur ou encore steak grillé avec, en dessert, des « gâteaux de lune » (une spécialité taiwanaise) conçus spécialement pour les toutous.
Lance Lin organise également des séminaires, des expositions et des activités en plein air consacrées au meilleur ami de l'homme. Il explique que lorsque l'établissement a ouvert, il a été choqué de constater que 90% des clients non seulement ne comprenaient pas leurs propres chiens mais aussi que ces derniers n'étaient pas dressés. « Je veux que mon restaurant serve d'espace éducatif pour les propriétaires de chiens, dit-il. Ceux-ci doivent prendre l'initiative de dresser leur animal et apprendre à mieux le contrôler dans les lieux publics. »
Maintenant que PuppyDog Zone a acquis une réputation de pre mier
plan sur le créneau, Lance Lin s'est lancé dans la vente de vêtements
et accessoires pour animaux et de suppléments alimentaires. Il collabore avec
la designer Rabbit Lin, l'une des rares à travailler dans ce domaine, afin de
créer une collection originale d'objets en cuir qu'ils espèrent un jour
exporter. « Tous les articles PuppyDog sont fabriqués à la main
à partir de cuir de vachette importé, de fil de lin et de colorants 100%
naturels, c'est-à-dire sans aucune substance toxique, pointe la créatrice.
De même, toutes les parties métalliques importées du Japon sont
non irritantes et inoxydables. » Lance Lin propose aussi des ar ticles sur
mesure comme des vestes en cuir, des sacs, des colliers ou des jouets.
Service de toilettage
et soins vétérinaires. On trouve tout dans ces nouveaux supermarchés
pour chiens.
Avec son associée Arwen Hu, Lance Lin a ouvert d'autres établissements ciblant les propriétaires d'animaux de compagnie. Doggy House Boutique Salon, à Tianmu, un quartier résidentiel de Taipei, s'adresse aux personnes désireuses d'offrir un traitement royal à leur compagnon à quatre pattes. Il y a un autre restaurant Doggy House, à Tianmu, ainsi qu'un magasin spécialisé dans les accessoires pour chats, Catty House Life Plazas, à Neihu, qui propose aussi des services de garderie et de toilettage ainsi que des consultations vétérinaires, ce qui est habituel pour ce genre de commerce à Taiwan.
Doggy House Boutique Salon s'est spécialisé dans les services de relaxation et de soins de beauté canins et offre une large gamme d'articles d'importation. L'architecte d'intérieur et une partie du personnel de toilettage ont été recrutés au Japon, afin que la nombreuse clientèle japonaise habitant le quartier se sente à son aise. Le salon a connu un succès immédiat. « Dans ce secteur, Taiwan est en train de rattraper le Japon , explique Cindy Tsai, la directrice du salon. Nous avons choisi d'adopter les standards japonais pour proposer des services de première qualité. »
Les nouveaux clients sont souvent surpris par la vaste gamme de produits de beauté
japonais qui emplissent les rayons chez Doggy House produits que les chiens peuvent
partager avec leurs maîtres, car ils sont tous 100% naturels. Votre toutou a
la peau sensible ou le poil trop frisé ? Il recevra un soin traitant à
base de boues marines et d'huiles essentielles, suivi d'un bain relaxant dans un
jacuzzi. Doggy House propose aussi un service de garderie. Ainsi, si vous devez vous
absenter quelques jours sans pouvoir emporter Médor, il vous suffit d'appeler
le salon qui enverra quelqu'un le chercher chez vous. Il sera chouchouté chez
Doggy House pendant toute la durée de votre absence.
Mme Huang amène régulièrement ses deux caniches chez Doggy House pour
une « mise en plis ». Elle adore voir ses deux chéris se faire toiletter.
« C'est tellement agréable d'avoir un salon dans le quartier. Je peux
ainsi passer l'après-midi à regarder mes "enfants" se faire chouchouter,
ou bien je prends un café en attendant qu'ils aient terminé, dit-elle.
La prochaine fois, je crois que je vais les faire teindre. »
Le secteur connaît un tel boum que la demande de toiletteurs diplômés
a explosé. Wang Ching-chih, le fondateur de l'Association des toiletteurs d'animaux
de compagnie (PGA), se souvient du temps où il a ouvert son école. «
Il n'existait en 1986 aucune association comme la PGA. Personne ne s'intéressait
à l'aspect esthétique ou physique du toilettage pour animaux. J'ai dû
établir moi-même les critères de soins pour chaque race. »
L'accueil de la clinique pour animaux Fu Lin.
Aujourd'hui, la PGA organise régulièrement des concours de tonte et des cours de toilettage, et elle invite des professionnels étrangers à faire la démonstration de leur savoir-faire. La profes sion de toiletteur est réglementée par la PGA qui distingue trois niveaux de qualification, A, B et C. Les programmes intensifs, qui permettent d'obtenir un certificat de niveau C en deux à cinq mois à peine, sont extrêmement prisés.
Le toilettage est la partie la plus rentable de l'industrie des animaux de compagnie, générant 70% des revenus. La profession souffre néanmoins d'un fort taux de rotation du personnel. Chang Ming-ru, qui travaille à l'hôpital vétérinaire Fu Lin de Shilin, à Taipei, explique par exemple que sur les 13 personnes qui ont suivi la formation en même temps que lui, seules deux travaillent encore dans la profession une année après avoir obtenu leur diplôme.
Pourtant, les jeunes se pressent aux portes des écoles de toilettage. Ils semblent ne pas être conscients des risques du métier. « Toiletter un animal est un peu comme polir un diamant on ne devient vraiment bon que si on pratique beaucoup, explique Wang Ching-chih. C'est un travail qui demande une grande force physique et exige de passer de longues heures debout. Les toiletteurs risquent aussi d'attraper des maladies de peau, comme la gale, et de se faire mal au dos, sans compter les blessures aux mains. »
Si les salons prennent modèle sur le Japon, Taiwan est à la pointe quant
à l'aspect haute technologie. PetLine Net Co., le premier fournisseur à
Taiwan de puces électroniques d'identification pour animaux et de lecteurs pour
ces puces, est le premier à proposer un service de localisation grâce à
un GPS (positionnement par satellite) pour les animaux de compagnie. Le directeur
de la société, Daniel Shu, explique qu'il suffit d'envoyer un message texte
au centre de contrôle PetLine pour que celui-ci vous donne la position exacte
de l'animal.
Un chauffeur est au service de Médor
pour l'emmener chez son toiletteur.
Les téléphones portables 3G et les services multimédia
devenant de plus en plus répandus, PetLine propose également à ses
abonnés un service de surveillance. Il suffit d'installer chez soi, par exemple,
une caméra vidéo bon marché, ou bien lorsqu'on part en voyage, de
mettre son animal de compagnie dans un « hôtel » spécialisé
équipé de caméras de surveillance. On peut alors l'observer à
toute heure en utilisant son téléphone portable 3G, même depuis l'étranger.
Alors que les propriétaires d'animaux sont submergés par les gadgets, les vétérinaires, eux, se battent pour obtenir le respect du public. Les Taiwanais commencent à s'habituer aux mégastores qui offrent de nombreux services, dont celui d'un vétérinaire. « Les cliniques vétérinaires jouissent de moins de considération que ce genre de magasins, se plaint Jiang Ren-jong, un vétérinaire à Fu Lin. Nous ne bénéficions pas d'un statut social élevé, à la différence de nos collègues japonais ou australiens, par exemple. »
Pourtant, poursuit le vétérinaire, la profession est en pleine transformation, que ce soit au niveau des relations avec les propriétaires d'animaux, du matériel médical dont s'équipent les cliniques ou du genre des interventions chirurgicales effectuées. Mais les choses évoluent moins vite que dans le business du toilettage, dit-il, à cause de la façon dont le métier est enseigné, et aussi des préjugés, qui ont la vie dure. « Les gens croient souvent que les cliniques ne comptent qu'un vétérinaire. Et ils ne comprennent pas que pour soigner les animaux, nous avons besoin d'équipements sophistiqués. » Jiang Ren-jong est néanmoins persuadé que sa profession finira par être mieux appréciée, comme aux Etats-Unis ou en Europe.
Ce secteur économique en plein essor, le ministère de l'Agriculture fait de son mieux pour l'encadrer. La réglementation et la législation ont été étoffées, notamment pour améliorer la protection des animaux. Une sorte de « contrat » est ainsi proposé aux personnes achetant un animal, afin de leur rappeler leurs responsabilités. « Cela fait partie de la nature humaine que d'avoir envie d'un chien, dit Daniel Shu. Rappelez-vous, lorsque vous étiez enfant, vous avez sûrement supplié vos parents de vous en acheter un, non ? »