DOSSIER

LES ÉTOILES BRILLENT AU FIRMAMENT

Oscar Chung

Après avoir acquis la popularité chez eux et en Chine, les artistes taiwanais de la jeune génération visent de plus en plus haut

Soudainement, le noir total. Seules sont visibles les baguettes fluorescentes balancées à bout de bras. Les spots se rallument. Entre la star vêtue de noir, avec la mèche de cheveux décolorée qui est devenue son signe distinctif. L’apparition de Jay Chou déclenche un délire de cris et de hurlements, une vague qui ne s’atténue qu’aux premières paroles de sa chanson Au nom du père.

Nous sommes en novembre 2004, et des milliers de fans taiwanais sont là pour ce concert au Coliseum de Hongkong. Jessie Wang est venue de Taiwan. Avec elle, trois de ses amies, membres du même club de fans de Jay Chou. « Ses chansons me font vibrer, dit la jeune femme. Elle font naître en moi des images très vives. » Avec ses copines, quatre soirs à la suite, Jessie Wang n’a manqué aucun des concerts de la star à Hongkong.

La passion de la jeune femme pour l’auteur-compositeur taiwanais est restée constante depuis qu’il a commencé à se faire connaître dans le milieu, il y a 5 ans environ. Aujourd’hui, Jay Chou est le chanteur le plus populaire dans le monde chinois, et son succès pourrait peut-être bien aller au-delà.

Un style fusion
« Il excelle à mélanger les styles », confirme Yang Jun-rong, le directeur d’Alfa Music International, la maison qui distribue ses disques. Une musique tellement unique que, quand il l’a entendue pour la première fois, Yan Jun-rong, lui-même autrefois chanteur, a décidé de prendre la carrière de Jay Chou en main.

La vedette taiwanaise est présentée comme un génie : interprète, auteur, compositeur et musicien à l’aise sur plusieurs instruments.

Avant de sortir de l’ombre, Jay Chou écrivait pour les autres stars de la pop musique chinoise. « Il est très bon au piano classique qu’il a appris depuis l’enfance, explique son agent. C’est pour cela qu’il fait de la bonne musique ! »

En raison de la forte influence rythm’n blues qu’on perçoit dans sa musique, les critiques l’assimilèrent au début à d’autres chanteurs, éduqués à l’étranger, croyant à tort qu’il avait le même profil. Ils changèrent d’avis lorsqu’ils virent que Jay Chou excellait dans tous les genres, qu’il s’agisse du rap, du rock, du classique chinois…

Le succès de son premier album fut fulgurant. Son titre, Jay, affirme l’assurance du chanteur qui n’hésite pas à donner de lui-même une image forte.

« Le rap, chez lui, n’est plus américain, il est chinois », commente Ko Yu-fen, assistante au département de journalisme à l’université nationale Chengchi, à Taipei, qui s’est décidée à acheter un disque de l’artiste après avoir entendu Epouse, une chanson teintée de poésie classique chinoise. Elle fut séduite tout de suite.

« Jay Chou est jeune et talentueux. Il est la seule star taiwanaise qui ait des chances de percer dans le monde », assure Lan Tsu-wei, un animateur radio, qui souligne que le nom de l’artiste est l’un des rares dans la chanson taiwanaise à être connu au-delà des frontières du monde chinois. Il s’est produit en concert en Thaïlande, par exemple, et ses chansons sont diffusées sur des radios européennes, ce qui est rare pour un artiste asiatique.

Il interprète un rôle au grand écran pour la première fois cette année, dans Initial D., un film hongkongais tiré d’une bande dessinée japonaise. Le public ciblé est chinois, mais pas seulement — japonais aussi.

Le look qui tue
La reine de la mode dans le monde de la chanson, c’est Jolin Tsai. « Vous n’imaginez pas l’importance qu’il y a dans cette industrie à toujours apparaître avec un look nouveau », clame Howard Chiang, le directeur d’ERA Integrated Marketing, l’agence qui représente Jolin Tsai, avant de lâcher : « Les artistes qui ne s’adaptent pas aux tendances sont vite remplacés. »

Lorsqu’elle arriva sur scène en 1999, Jolin Tsai affichait une image d’innocence. En 2003, après une année loin des spots et des flashes, elle réapparut plus fine, plus sexy, avec un nouveau look de « mangeuse d’homme ». Immédiatement, son nouvel album Regarde-moi de 72 façons, fut un hit.

« Fini le laisser-aller. Elle fait très attention à sa ligne, à son physique », continue Howard Chiang qui souligne qu’elle a aussi appris à bouger devant le public, au point d’impressionner par ses performances sur scène. Elle a atteint un niveau international qui lui permet même de se lancer dans des collaborations avec, par exemple, le groupe américain Destiny’s Child.

Ils font rêver
Juste avant que Jay Chou ne se voit attribuer le titre de « roi de la pop asiatique », c’est Ah-mei — Chang Hui-mei — qui tenait le haut du pavé. En 2002, la chanteuse taiwanaise d’origine aborigène était consacrée par le magazine Time, dans son édition asiatique, comme l’une des personnalités les plus populaires d’Asie.

D’autres artistes nés aux Etats-Unis comme Wang Lee-horn, ou venus de Singapour comme Sun Yanzi, ont su aussi percer sur la scène taiwanaise. Le Taiwano-Japonais Takeshi Kaneshiro est un autre exemple d’une réussite qui dépasse les frontières. Déjà célèbre dans la chanson à Taiwan, son succès au cinéma en a fait une icône. On l’a vu dans Chungking Express, de Wong Kar-wai, et dans plusieurs films japonais ou séries télévisées. Il a joué en 2004 aux côté de Zhang Ziyi et d’Andy Lau dans Le secret des poignards volants, de Zhang Yimou.

C’est l’expérience contraire, d’abord le petit écran puis la chanson, qui a marché dans le cas du groupe pop F4 si populaire chez les ados de l’île. C’est leur apparition à la télé dans la série Meteor Garden qui les a lancés, avant qu’en 2001, ils n’entament une carrière musicale avec Meteor Rain. Leur public est partout en Asie, notamment en Chine, en Corée du Sud et au Japon — un pays qui a une grande influence sur les artistes taiwanais. Aujourd’hui, chacun des quatre membres du groupe a sorti son propre album en solo.

Le prix des pirates
Inspirés par le succès à l’étranger de F4, les producteurs taiwanais tentent de reproduire la recette. Pourtant, l’industrie insulaire de la musique populaire est sur le déclin. Elle n’a pas le dynamisme, par exemple, des produits de la culture populaire sud-coréenne, lesquels s’exportent très bien dans toute l’Asie.

Autre difficulté, le piratage et la violation des droits de la propriété intellectuelle. Etant donné le taux de pénétration de l’Internet et le niveau d’équipement informatique dans l’île, les téléchargements illicites sont monnaie courante, surtout entre jeunes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes concernant les pertes qui en découlent pour l’industrie du disque et les artistes : en 1996, le premier album d’Ah-mei avait été diffusé à plus d’un million d’exemplaires, tandis que Jay Chou vend en moyenne aujourd’hui seulement 330 000 exemplaires par album, la différence résultant de la copie sauvage.

Alors que les profits diminuent, l’industrie ne peut plus entretenir les talents comme elle le faisait avant. « Dans le passé, les auteurs-compositeurs travaillaient à plein temps pour les maisons de disques. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux doivent exercer un autre métier pour survivre, souligne Howard Chiang. Si rien ne change, il sera de plus en plus difficile de trouver de bonnes chansons, de bons artistes. »

Taiwan, la case départ
Actuellement, le développement obligé d’une carrière d’artiste passe par la Chine. Et, là-bas, même si les pirates sont rois, l’immensité du marché permet encore aux chanteurs d’écouler les albums par millions. Selon Howard Chiang, le marché chinois est, en termes de revenus, 8 fois plus important que celui de Taiwan. « Sans la Chine, je n’aurais plus qu’à mettre la clé sous la porte, confirme Yang Jun-rong. Et puis, il y a les retombées publicitaires. La popularité en Chine permet de faire plus d’argent en vendant son image dans la pub qu’en commercialisant ses disques. »

Le marché taiwanais reste tout de même une étape obligée dans le sens où c’est la première : pour se faire connaître de l’autre côté du détroit, il faut d’abord percer dans l’île. « Si les artistes taiwanais marchent en Chine, c’est justement parce qu’ils sont de Taiwan. La réussite dans l’île est une garantie de qualité », explique Howard Chiang.

Après Taiwan, la Chine, le monde chinois et... En réussissant sur l’autre rive, les artistes taiwanais peuvent prétendre ensuite à aller plus loin. C’est ainsi que Yang Jun-rong table sur le talent de Jay Chou pour que sa popularité dépasse les frontières asiatiques : après la Chine, le monde donc, mais attention, il y aura alors bien peu d’élus !