Arts

SCULPTEUR DE COLLINES

Laurence Marcout
PHOTOS AMABLEMENT FOURNIES PAR LA GALERIE JEFF HSU

Opposant sa modestie à la démesure du projet qui lui avait été confié, le sculpteur taiwanais Shiau Jon-jen a dirigé pendant sept ans la réalisation d’un incroyable parc de sculptures à Guilin, en Chine

Vingt-cinq collines poétiques surgies des rizières en terrasses au cœur de la spectaculaire région de Guilin, en Chine : c’est le cadre onirique de toute œuvre chinoise classique. Mais ici, à Yuzi Paradise, sur ces 660 000 m2 de terrains, carte blanche a été donnée à Shiau Jon-jen pour faire sortir de terre un immense parc de sculptures assorti de tout un ensemble d’infrastructures culturelles, touristiques et hôtelières. Le résultat est un étonnant paysage, mêlant subtilement les dalles de verre et les plans d’eau, les arêtes de ciment et les courbes de la campagne du Guizhou.

Ce projet fou, démarré il y a une dizaine d’années déjà, est à mettre au crédit d’un mécène taiwanais pas comme les autres, Tsao Rhy-chang. L’homme a fait fortune dans un commerce inhabituel : il est à la tête d’un grand groupe immobilier dont certains projets sont destinés… aux défunts. A Taiwan, en effet, l’Etat n’a pas le monopole de l’offre en matière d’inhumation. Le groupe Chin Pao San que dirige Tsao Rhy-chang a ainsi construit à flanc de montagne, à Jinshan, au nord de Taipei, un complexe funéraire d’envergure, centré sur une immense tour qui n’est pas sans rappeler celles qu’occupent les vivants en centre ville.

Les vivants et les morts
Shiau Jon-jen se souvient avoir entendu le promoteur lui expliquer qu’après avoir travaillé pour les morts, il était temps pour lui de« faire quelque chose pour les vivants ». Et quoi de mieux pour cela que de donner un coup de pouce aux arts ?

Grand ami du célèbre sculpteur Ju Ming, Tsao Rhy-chang lui a offert des terrains sur une colline voisine. Ainsi est né le musée Ju Ming, aujourd’hui passage obligé des touristes étrangers.

« J’avais été élève de Ju Ming, raconte Shiau Jon-jen, et c’est lui qui m’a présenté Tsao Rhy-chang en 1988. A l’époque, j’habitais Paris avec le statut d’artiste en résidence, et j’étais rentré pour les vacances. Il m’a d’abord commandé une sculpture pour le complexe funéraire de Jinshan. »

Les commandes se succèdent, tandis que le sculpteur, qui est passé par la Sorbonne et les Beaux-arts à Paris, commence à se faire connaître dans le milieu artistique français. En 1989, après le massacre des manifestants pour la démocratie en Chine, il participe à une exposition de groupe au centre Pompidou sur le thème « Tiananmen, je n’oublierai jamais ». En 1990, année où il expose à la Salpêtrière, une grande galerie parisienne lui propose de le représenter. « J’ai failli signer avec elle et rester à Paris. »

Un projet qui suit
les courbes naturelles
de la campagne du
Guizhou. Ici, un
espace d’exposition.

Le destin en décide autrement. Alors que le magnat du caveau funéraire visite l’Europe, Shiau Jon-jen met ses talents de guide-interprète à son service. Les deux hommes s’apprécient, et Shiau Jon-jen accepte de prendre auprès de lui la succession de Ju Ming – très occupé à créer son propre musée à Jinshan – comme consultant artistique de Chin Pao San.

Suit une succession de grands ensembles de sculptures, dont la tombe de la chanteuse Teresa Teng – disparue prématurément en 1995 – qui devient un site de pèlerinage pour ses millions de fans.

Finalement, en 1997, Shiau Jon-jen prend la barre de Yuzi Paradise.

Titanesque
Pendant les sept années suivantes, le sculpteur dirige le projet pharaonique, s’improvisant tour à tour architecte, organisateur de colloques, conservateur… pour créer à partir de rien, dans une province pauvre et reculée, un centre artistique de classe internationale.

Le site comporte un musée, un hôtel, un centre de conférence, des ateliers pour les artistes – pas seulement les sculpteurs, mais aussi les céramistes, les peintres... –, et les travaux n’en sont qu’à leurs débuts.

« Nous avons organisé onze symposiums, invité des artistes d’une soixantaine de pays, raconte-t-il, presque étonné de l’ampleur de la tâche accomplie. Sans compter les bâtiments qui sont en eux-mêmes remarquables, le parc renferme plus de 130 œuvres, dont une cinquantaine de sculptures signées Ju Ming, mais aussi d’autres artistes internationaux. « Tsao Rhy-chang a investi déjà 5 millions de dollars américains dans le projet, et dix ans plus tard, nous n’en sommes qu’au dixième de sa réalisation. »

Une certitude en tout cas, il ne s’agit pas pour l’entrepreneur taiwanais de générer des profits « Le parc attire très peu de visiteurs chinois. Les Chinois ne sont pas encore prêts pour ce genre d’expérience. Une fois, il y a même tout un car de touristes qui a demandé à être remboursé ! », se souvient Shiau Jon-jen avec un petit rire. Les étrangers, en revanche, sont toujours très élogieux. » Quoi qu’il en soit, les visiteurs sont encore trop peu nombreux pour représenter de réelles rentrées d’argent.

Le Centre d’art
international de
Yuzi Paradise.

Harmonie
Le sculpteur a adoré mettre son imagination créatrice à une échelle différente. De la sculpture à l’architecture, finalement, le pas était plus facile à franchir qu’il ne l’aurait cru. Visiblement, Shiau Jon-jen a pris un immense plaisir à ciseler le ciment, à incruster l’acier dans le marbre et le granit, à jouer avec les reflets des baies vitrées dans les plans d’eau. « J’ai beaucoup d’admiration pour le travail de l’architecte japonais Tadao Ando, dans la texture des murs, par exemple, et dans la hauteur des fenêtres. »

Mais on sent un profond respect des lieux, de l’équilibre entre « l’eau et la montagne » (shanshui) si cher aux Chinois. « J’avais très peur de détruire l’environnement, confie-t-il. C’est très difficile de se renouveler en conservant l’harmonie d’ensemble. »

Pour Shiau Jon-jen, toutefois, l’aventure de Guilin est terminée. Le sculpteur a l’impression d’avoir tout donné à cette œuvre monumentale, et c’est avec un certain soulagement qu’en 2004, il a accepté une offre du maire de Shanghai qui lui a proposé de doter sa ville d’un parc de sculptures – une formule qui plaît…

Ce projet une fois lancé, Shiau Jon-jen a décidé de revenir à sa vraie vocation – et à sa famille, à Taiwan. Une exposition à la galerie Jeff Hsu, dans le quartier de Hsinyi à Taipei, en juin dernier, réunissait ses sculptures et les tableaux de son épouse, Yuan Shu. Une façon de faire le point sur sa vie d’artiste et d’homme. La relation du triangle n°5, l’une des installations qu’il exposait à cette occasion, semble résumer ce cheminement. Elle ramène l’architecte à l’échelle du sculpteur et renvoie son œuvre, en miroir, vers la peinture délicate de Yuan Shu.