Sports
TESTER SES LIMITES
Oscar Chung
A Taiwan, les sports extrêmes prennent leur essor, transportant au-delà de leurs attentes ceux qui s’y adonnent
(PHOTO
AIMABLEMENT
FOURNIES PAR
L’ASSOCIATION
DES SPORTS
EXTREMES
DE TAIWAN)
Enfant, Candice Liu rêvait de planer au-dessus de la terre, à la manière d’un oiseau, et cela la rendait euphorique. Il y a quatre ans de cela, alors en vacances à Wanli sur la côte nord-est de Taiwan, elle découvrit un spectacle fabuleux – des parapentes de toutes les couleurs virevoltant avec grâce, au-dessus et autour des collines. Elle n’avait jamais vu de parapentes auparavant, et ils lui firent l’effet de méduses flottant dans les airs. Elle se précipita alors en haut de la colline. Là, elle découvrit une piste de décollage pour parapentes et une bande de rêveurs – dont elle fait partie aujourd’hui. « Ce que j’aime, c’est simplement le fait de pouvoir voler par moi-même », dit-elle.
Candice Liu fait partie de ces Taiwanais – ils sont de plus en plus nombreux – qui ont le goût des sports extrêmes. Le terme recouvre des sports très différents, mais il suggère toujours un défi et, c’est certain, quelque chose d’un peu différent du golf ou du badminton. Il s’applique à tous les sports qui, à première vue, paraissent dangereux – comme voler dans les airs suspendu à une bâche en plastique, sauter d’une falaise avec seulement une corde élastique pour toute assurance contre la mort, escalader un précipice –, mais aussi aux acrobaties à vélo, avec des rollers aux pieds ou avec un skateboard.
Le grand public a découvert les sports extrêmes en 1995, lorsque la chaîne de sports ESPN a lancé « X Games », un programme dans lequel les concurrents tentaient leur chance dans vingt-sept épreuves allant du saut à l’élastique aux figures en skateboard, en passant par l’escalade – des sports jusque là réservés aux gamins dérangés ou aux casse-cou. Mais comme l’a compris Candice Liu, ils peuvent aussi procurer le bonheur indicible de surmonter ses peurs et de satisfaire son imagination.
Désormais, la jeune femme vient quatre fois par semaine à Wanli pour faire du parapente et pour seconder Peter Liu, le moniteur en chef du club de parapente auprès duquel elle a appris ce sport. La pratique du parapente demande, et ce n’est pas surprenant, une initiation. Avant de se lancer dans les airs en solo, il faut apprendre à décoller, à contrôler la voile et à se poser gracieusement, à la manière d’un goéland. Ceux qui pratiquent ce sport doivent également devenir de fins observateurs du ciel, apprendre à lire les vents et à prédire le mauvais temps. Les adeptes peuvent acheter leur propre équipement pour un minimum d’environ 120 000 dollars taiwanais ou bien le louer pour un millier de dollars de l’heure.
Aujourd’hui, la vue de ces méduses flottantes multicolores fait partie du paysage quotidien de Wanli. Pourtant, ce sport reste inconnu de la plupart des gens. Son côté extrême fait qu’on l’adore ou que l’on en reste à l’écart. Pour certains, la montée d’adrénaline que procurent le parapente et les autres sports extrêmes est une récompense en soi. Mais pour la grande majorité, l’idée de voler à des centaines de mètres au-dessus de la terre ferme et de voir sa vie tenir à quelques fils est plus terrifiante que divertissante. « Il y a toujours des risques, mais si vous suivez les consignes de sécurité, cela n’est vraiment pas dangereux, dit Candice Liu. Tous les accidents sont le résultat d’une erreur humaine. » Elle ajoute en faisant la grimace que les cimes des arbres offrent un atterrissage en douceur lorsque les choses tournent mal. « Un atterrissage forcé dans les arbres est rarement mortel », affirme-t-elle.
C’est peut-être cette attitude blasée et sans concessions qui fait que ces sports sont aujourd’hui à la mode. Quoi qu’il en soit, les sports extrêmes ne sont pas nouveaux. La varappe existait bien avant qu’on invente cette catégorie. Le saut à l’élastique a débuté sur une petite île du Vanuatu, dans le Pacifique, il y a plusieurs siècles, sous la forme d’un rituel. Il a pris sa forme moderne grâce au Néo-Zélandais A. J. Hackett qui l’a rendu célèbre en sautant de la tour Eiffel en juin 1987. Il s’est, depuis, étendu à travers le monde entier.
Les premiers Taiwanais à avoir goûté aux sports extrêmes l’on fait alors qu’ils étaient à l’étranger et la communauté étrangère de l’île a joué un rôle important dans l’essor de ces activités. Le saut à l’élastique, par exemple, a été introduit à Taiwan en 1991 par Cortney Smith, un Américain. Depuis, ils sont plus de 30 000 à avoir expérimenté le frisson de la chute libre, principalement sur deux sites situés dans le nord de l’île. Meg Luo a, pour sa part, trouvé cette expérience à la fois déconcertante et passionnante lorsque qu’elle a sauté pour la première fois en août dernier. « On a l’impression que cela prend un temps assez long avant d’atteindre le point le plus bas de la chute, dit-elle. C’est peut-être parce que je voulais que cela se termine le plus rapidement possible. » Meg Luo a sauté avec une corde attachée autour de la taille, comme la plupart des débutants. Une fois arrivée en bas, elle a tout de suite eu envie de recommencer. « Je n’en avais pas eu assez », explique-t-elle. La prochaine fois, elle voudrait sauter avec une corde attachée aux chevilles et faire face au danger la tête la première.
Un parapente survole
la côte près de Wanli.
(HUANG CHUNG-HSIN /
TAIWAN REVIEW)
Il fut un temps où, à Taiwan, les sports étaient considérés comme un détournement inutile des études ou du travail. Mais avec la prospérité, un intérêt s’est développé pour les loisirs et, de nos jours, les esprits athlétiques repoussent les limites.
Aujourd’hui, de tous les sports extrêmes, ce sont peut-être les 3B (pour Board, Blade and BMX en anglais, une appellation qui regroupe le skate, le roller et le vélocross) qui sont les plus populaires. C’est d’ailleurs l’un des principaux centres d’intérêt de l’Association des sports extrêmes de Taiwan. Chiang Chih-ming, le directeur, pratique le roller avec enthousiasme depuis des années. C’est à la télévision qu’il vit pour la première fois les rampes incurvées qui font les délices des adeptes des 3B. Le skate ne lui avait jamais semblé aussi amusant. Plus tard, à Bangkok, il a eu l’occasion d’essayer ces structures qui permettent d’atteindre des vitesses élevées dans un espace réduit et de réaliser les figures téméraires qui rendent ce sport si plaisant à regarder. Chiang Chih-ming en voulait une pour Taiwan, et c’est grâce à lui que les premières pistes professionnelles de l’île ont été ouvertes au public en 2000. L’association qu’il dirige a été créée l’année suivante.
Les 3B sont très populaires chez les jeunes de moins de 25 ans qui y trouvent une façon de s’exprimer, de développer un style personnel, d’impressionner l’assistance avec des acrobaties de leur invention. « Ce sont des sports assez créatifs. La difficulté technique évolue continuellement, de même que les installations qui vont à la rencontre des besoins des athlètes », remarque Chiang Chih-ming.
Il existe à Taiwan aujourd’hui vingt-neuf sites pour la pratique des 3B, et Chiang Chih-ming leur attribue un rôle dans l’intérêt croissant que suscitent ces sports. « Ces lieux sont comme des aimants pour les aficionados des 3B, dit-il. Ils aident à populariser les 3B en proposant un espace où l’on peut regarder les sportifs en action. » La finalisation du premier terrain dédié aux 3B a permis à Taiwan d’accueillir sa première compétition internationale en 2002.
La varappe possède une histoire plus longue à Taiwan. Il y a une vingtaine d’années, l’Association alpine de Taiwan, le principal promoteur et organisateur des activités d’escalade en montagne, organisait une compétition qui consistait en une course d’obstacle verticale sur une falaise artificielle, la toute première du genre. Le 7e Championnat asiatique de sports d’escalade, en 1998, fut dans cette discipline le premier événement international à se dérouler à Taiwan. Mark Ma, un moniteur de varappe, estime que le nombre des murs d’escalade installés dans les lieux publics tels que les parcs ou les écoles a triplé après ce championnat, et qu’il y en a aujourd’hui plus de 300 à travers l’île.
Il pense que l’intérêt croissant pour les sports extrêmes reflète un besoin de relâcher la pression et de s’évader du monde du travail. Il a constaté que les nouveaux adeptes sont souvent des hommes d’affaires et des ingénieurs. « Ils ont besoin d’un peu d’excitation pour se libérer du stress qu’ils accumulent au travail », dit-il.
La libération des grimpeurs vient pour partie du fait qu’ils parviennent à faire des choses dont ils se croyaient incapables. « Je croyais que la varappe était quelque chose de trop difficile pour moi, mais maintenant je sais que j’en suis capable, dit Ano Law qui fait de l’escalade une fois par semaine en compagnie de son épouse. Je connais mieux mon corps depuis que je me suis lancé dans ce sport. »
Originaire du Vanuatu ,
le saut à l’élastique est
une façon différente
d’évacuer le stress et le
manque de confiance en soi.
(PHOTO AIMABLEMENT
FOURNIE PAR LE
CLUB DE BUNJEE
JUMPING DE TAIWAN)
Ces avantages ne sont pas évidents aux yeux des parents qui voient le mot « extrême » comme un énorme panneau « danger ». « Ils ont peur que leurs enfants se fassent mal, dit Chiang Chih-ming.L’étiquette “extrême” peut être un handicap pour le développement de ces sports. »
Même s’ils attirent, les sports extrêmes sont loin d’atteindre la popularité du basket ou du foot – entre autres parce que ce sont des activités très individualistes par nature, mettant une personne en face de ses propres peurs. Même les moniteurs, note Mark Ma, peuvent être davantage intéressés par leurs propres performances que par le fait de promouvoir leur sport de prédilection… Il indique qu’il existe des centaines de moniteurs de varappe accrédités, mais que peu d’entre eux enseignent. « Beaucoup obtiennent une licence principalement pour le sens d’accomplissement qu’ils en retirent, dit-il, pas vraiment dans le but d’enseigner. »
Chiang Chih-ming insiste sur le fait que les sports extrêmes sont encore relativement jeunes, tout comme le sont la plupart des membres de l’association et des dix clubs affiliés répartis à travers Taiwan. « Ils sont trop jeunes pour avoir une attitude sérieuse vis-à-vis de l’aspect promotionnel, et sont davantage à la recherche de sensations que procurent les sports. »
Néanmoins, l’intérêt est croissant. Les 3B, par exemple, étaient au programme des premiers Jeux asiatiques en salle, un nouvel événement sportif majeur dans la région, qui s’est tenu à Bangkok en octobre. Chiang Chih-ming fait également pression sur le ministère des Sports pour que les 3B soient inclus dans les Jeux nationaux de Taiwan. Et l’an passé, le premier Open de parapente s’est tenu à Taitung dans le sud-est de Taiwan. Cet événement a, début août, attiré 110 sportifs, dont plus de 80 venus de l’étranger, alors que ceux-ci n’étaient qu’une vingtaine en 2004. Depuis l’année dernière, l’Association des sports aériens de Taiwan a également ouvert de nouveaux bureaux afin de promouvoir le parapente, et les parapentistes espèrent que leur sport sera inclus dans les Jeux mondiaux qui se dérouleront en 2009 à Kaohsiung, dans le sud de l’île. Les organisateurs des Jeux mondiaux ont d’ores et déjà ajouté la varappe à la liste des sports de compétition.
L’extrême semble peu à peu toucher le grand public.« Vous ne pouvez pas attendre du vent qu’il soit toujours au rendez-vous, déclare avec philosophie la parapentiste Candice Liu, regardant l’océan à l’horizon depuis les hauteurs de Wanli. Mais si vous êtes patient, vous serez récompensé tôt ou tard. »