Peinture

KUO JEN-CHANG : LE CHOC ESTHÉTIQUE

William Meldrum
PHOTO : AIMABLE CREDIT DE MAIN TREND

Les œuvres de Kuo Jen-chang, peintre taiwanais contemporain, ne laissent pas indifférent. Elles transcendent la banalité du réel et nous entraînent dans un univers fantastique

La bordure noire de ses silhouettes blanches souligne le côté théâtral de son travail. Un examen plus attentif permet de distinguer un corps incliné, une jambe repliée, quelqu’un dormant sur sa table de travail ou peut-être regardant la télévision. Les corps, que l’on voyait nettement se détacher sur un fond multicolore, sont en fait réalisés à partir de collages et d’assemblages d’une multitude d’encarts publicitaires, de griffonnages et de vieux journaux. Une auréole nimbe les têtes et une expression d’affable bienveillance s’affiche sur les visages. Il s’agit de la dernière série de Kuo Jen-chang, intitulée 18 Luohan.

Elle est composée de 31 immenses tableaux. Les dix-huit luohan sont représentés ensemble sur deux toiles de 200 cm sur 430 cm, tandis que 29 autres tableaux de 200 cm sur 130 cm sont les portraits individuels des sages, entre autres. L’ensemble produit un véritable choc visuel. Le nombre des toiles et leur dimension monumentale nous projettent dans un époustouflant carnaval religieux.

C’est bien l’impression qui est recherchée. Dans le bouddhisme, un luohan — ou arhat en sanscrit — est un sage qui est arrivé au seuil du nirvana, c’est-à-dire qu’il a franchi tous les degrés de la perfection, sauf le dernier qui aurait fait de lui un bouddha.

Dans la tradition picturale chinoise, les luohan, toujours des hommes, sont représentés sous les traits d’ascètes ou de moines. Chauves, émaciés et assis en position du lotus, leurs visages sont souvent expressifs, affichant un douloureux tourment intérieur ou une sagesse universelle. On leur prête des pouvoirs surnaturels, et c’est pour cela que leurs représentations sont souvent placées à l’entrée des temples, pour en protéger l’accès. Ils sont donc très populaires et fort respectés des Taiwanais.

« Le bouddhisme véhicule la notion d’amélioration personnelle, c’est un concept que j’ai voulu utiliser, déclare Kuo Jen-chang. Il s’agit de l’idée du dépassement de soi-même. Cependant, actualiser ce thème était une gageure ! » Les luohan qu’il dépeint paraissent plus proches parce qu’ils font de la gym, flânent ou tout simplement sourient. Leur divinité est incarnée, et on peut les croiser attablés dans un café, au coin d’une rue ou sur un plateau de show télévisé, tous ces endroits qui font Taiwan aujourd’hui — sauf que leur auréole a disparu.

D’ailleurs, en ce qui concerne cet accessoire capital, Kuo Jen-chang se montre magnanime : « Saint-Paul a une auréole, les dieux chinois aussi, alors je me suis dit que j’en donnerais une à tout le monde. Chaque personne sur cette terre est utile, a ses propres idées et le droit de vivre. Je crois qu’il y a un dieu en chacun d’entre nous et que tout le monde a droit à une auréole. Mes peintures montrent les luohan qui vivent parmi nous. »

Luohan 7,
matériaux divers, 2003,
200 cm x 130 cm.

Il affiche une opinion tout aussi tranchée lorsqu’il s’agit d’évoquer l’art. « Si un courant culturel est devenu dominant, c’est qu’il est déjà dépassé ! », clame-t-il. En 1974, Kuo Jen-chang a commencé à travailler sur les arts populaires de Taiwan, grâce à une bourse de la Fondation Asie, aux Etats-Unis. Une partie de ses recherches fut publiée dans le magazine Lion Art entre 1978 et 1980. Il se rappelle qu’alors, il collectionnait discrètement de petites plaques d’impression en bois des années 30 transportées clandestinement de Chine et bannies par les autorités ici comme de la propagande communiste. Il est vrai que les différents médias qu’il utilise s’entrechoquent sur ses toiles, représentant chacun une des « sous-cultures » ou des styles de vie qui composent la culture taiwanaise.

L’idée que des personnes ordinaires puissent avoir un caractère divin peut paraître anticonformiste, un paradoxe qui se matérialise dans ses œuvres au moyen de l’accumulation de contrastes. Les sombres silhouettes des luohan de Kuo Jen-chang rappellent les contours de ces plaques d’impression en bois d’autrefois. En réalité, elles sont le résultat de coups de pinceau autoritaires.

Le plastique brillant d’un ballon de plage capture le regard. Le ballon semble projeté hors du tableau. Silhouette et ballon, parés de vrais faux bijoux collés à même la toile, semblent enchâssés dans un écrin de cordons de chanvre doré, arrangés de façon brouillonne sur la toile. Kuo Jen-chang fait coexister le côté kitsch du pop art des années 60 avec la simplicité et la grâce artisanale des gravures sur bois. Il assortit allègrement les perles clinquantes et la rusticité de la corde, rehaussée avec sophistication par la couleur dorée. Le peintre juxtapose ainsi modernité et tradition, kitsch et déchets recyclés.

La place de l’écrit dans les œuvres de Kuo Jen-chang est tout aussi importante. Des journaux en chinois et en anglais recouvrent le corps du Luohan 2, tandis que le fond est parsemé de caractères chinois manuscrits et imprimés, autour d’une chaise d’un monotone orange crémeux. Dans Luohan 7, un fatras de signes — symboles phonétiques chinois, lettres grecques, chiffres arabes — s’entremêlent sur la toile pour former les pétales délicatement ombrés d’une énorme fleur rose. Quant au Luohan 16, il est drapé dans un de ces tissus à motif de chrysanthèmes qu’on utilisait autrefois pour recouvrir les édredons.

Le résultat est un assemblage d’éléments visuels issus de multiples courants culturels de Taiwan, tout comme la musique pop n’hésite pas à emprunter à d’autres cultures ou genres musicaux.

Pour Ruan Qing-yue, écrivain et conférencier sur l’architecture, c’est justement la dynamique créée par le mélange des médias utilisés, ainsi que la particularité des sujets des toiles de Kuo Jen-chang, qui font la force de son œuvre. « Il réussit à mêler le classique et le tape-à-l’œil. Ses personnages sont très humains. Il passe sans cesse du divin au terre-à-terre. Il met sur un piédestal des personnages faibles ou mauvais ou au contraire, les abaisse, analyse Ruan Qing-yue. Kuo Jen-chang est un homme équilibré, il a un bon aperçu de ce qu’est la société taiwanaise, et en plus, il est très sérieux à propos de son travail de peintre. »

Kuo Jen-chang a commencé la peinture au début des années 70. En 1981, fatigué par des années de vaches maigres, il se résolut à prendre un emploi dans une imprimerie. Il continue bien sûr de peindre pendant son temps libre, mais ce n’est qu’en 1987 qu’il expose de nouveau. Deux années plus tard, ses œuvres sont encore présentées au public, et depuis, tous les deux ans, il fait une exposition. « On me demande comment je fais pour être aussi créatif, à près de 60 ans. Ma méthode, c’est d’abord de bien réfléchir à ce que je veux exprimer. Une fois que je me suis décidé, je me mets devant la toile, et je peins. C’est ça mon travail, c’est comme ça que je fonctionne », confie l’artiste.

18 Luohan-1,
matériaux divers, 2004,
200 cm x 430 cm.

Les thèmes qu’il traite témoignent de son appétit pour la vie. Pour Kuo Hsiu-ling, curatrice au musée des beaux-arts de Kuandu, à Taipei, Kuo Jen-chang présente les fragments de la société qu’il rencontre dans sa vie. « Je ne crois pas qu’il soit cynique quand il peint des scènes kitsch, explique-t-elle. Au contraire, il veut montrer que, malgré leur clinquant et leur côté bas de gamme, ces choses existent et qu’elles méritent une place. » C’est ce concept qu’il a approfondi dans ses séries Vraie vie, Saint Taiwan et Prêt à ce que ça arrive, où il dépeint à grands traits des Taiwanais saisis dans leur univers quotidien.

L’œuvre de Kuo Jen-chang est complexe, ajoute Iris Hsu, de la galerie Main Trend qui représente l’artiste. « Il combine tant de styles et de matériaux différents ! Ce qu’il veut nous montrer, c’est que son œuvre, tout comme Taiwan, est un creuset de cultures diverses… et que c’est compliqué ! » La jeune femme passe du temps avec les acheteurs potentiels pour leur expliquer le travail de l’artiste et replacer les différents éléments qui le composent dans un contexte compréhensible pour eux. « Kuo Jen-chang essaie de réduire le fossé qui sépare la culture dominante, chinoise, des variations de la culture locale taiwanaise. De son point de vue, toutes les cultures se valent, il n’y a pas de hiérarchie », ajoute-t-elle.

Tout comme le dialogue entre culture dominante et cultures sous-jacentes, tout comme la juxtaposition des oppositions dans n’importe quelle société, les peintures de Kuo Jen-chang font s’entrechoquer les sens et sont à déconseiller aux âmes sensibles ! Ce n’est pas le genre de tableaux que l’on trouve dans les salons de la bonne société. Iris Hsu révèle que les acheteurs ne manquent pas mais que les toiles ne sont pas souvent montrées. En effet, le côté investissement intéresse parfois plus que le mérite artistique, puisque les toiles de Kuo Jen-chang se vendent bien. Certaines ornent les halls de grandes entreprises. Le musée Hara d’art contemporain, à Tokyo, et la Bourse de Taiwan figurent parmi les collectionneurs institutionnels de ses œuvres.

Kuo Jen-chang se départit rarement de son sens de la provocation. « Les collectionneurs de Taiwan connaissent mon travail mais n’en veulent pas dans leur salon, s’exclame-t-il. Pas de problème. Je ne peins pas pour répondre aux besoins du marché. D’autres le font très bien, pourquoi irais-je perdre mon temps ? »