Histoire

PERDRE SON ÂME À LA GUERRE

La Rédaction de Sinorama
PHOTOS DE CHUANG KUNG-JU / SINORAMA

Bien qu’ils aient combattu
pour l’empereur Hirohito, les
soldats aborigènes formosans
n’ont reçu qu’une maigre
compensation pour leur
sacrifice. Chen Kan-hsiung,
de la tribu des Atayal, fulmine
toujours à cette pensée.

«Dans les forêts denses où l’on ne discernait aucune piste, ils étaient les meilleurs, en mission de reconnaissance, pour suivre les ennemis. Ils pouvaient distinguer les bruits distants et repérer si l’adversaire avait oui ou non quitté les lieux... Ils mettaient toutes leurs forces dans la guérilla pour porter un coup à l’opposant. Ils étaient le moteur de nos troupes. » Tel est le souvenir d’un soldat japonais sur le comportement des membres du Bataillon des volontaires Takasago – l’appellation japonaise des aborigènes formosans – pendant la Seconde Guerre mondiale.

Entre 1942 et 1945, 4 000 à 8 000 d’entre eux ont combattu dans l’Armée impériale nippone sur les champs de bataille en Insulinde. Plus de la moitié de ces hommes ont été enterrés dans ces terres lointaines. Seuls les plus chanceux d’entre eux sont revenus, hantés toutefois par le souvenir de cette guerre.

Au village aborigène de Meihsi, dans la commune de Puli (district de Nantou), dans le centre de l’île, nous rendons visite à un vétéran qui appartint à ce fameux bataillon, Tseng Yuan-shih. Le vieillard de 83 ans nous confie : « Je me sentais un peu seul. Je suis content de vous voir. »

Retour du front
Lee Chan-ping, chercheur à Taiwan historica, une institution académique, qui a guidé notre visite à Meihsi, se met à fredonner une chanson de guerre japonaise pour aider le vétéran à rassembler ses souvenirs. Soudain, Tseng Yuan-shih qui semblait être à des lustres d’ici, s’exclame : « Ce ne sont pas les bonnes paroles ! » La chanson le ramène bien des années en arrière, à l’époque où il était au front.

S’exprimant tantôt en atayal, tantôt en japonais, il relate son histoire. « Au moment de partir, tout le village nous a souhaité la victoire, mais mes parents avaient le cœur brisé... Quand j’ai appris que le Japon avait perdu la guerre, je me réjouissais à l’idée de retourner chez moi, mais en rentrant, j’ai appris que ma fille avait été tuée dans les bombardements »

Tseng Yuan-shih se souvient aussi de ces moments terribles passés dans la jungle, où il faillit mourir de faim et d’épuisement.

Vers la fin des combats, raconte-t-il, les troupes japonaises commencèrent à être à court de munitions et d’approvisionnement. Affaiblis et désemparés, les survivants se retrouvèrent au milieu des cadavres de leurs camarades tués. Tseng Yuan-shih souligne des cas de cannibalisme. Lui préféra se nourrir de grenouilles, de serpents et de baies sauvages. C’est ainsi qu’il s’empoisonna avec des fruits non comestibles. Tombé en syncope, il fut réanimé par un médecin militaire japonais.

Comme une statue
Sung Tsai-yu, notre interprète, a grandi à Meihsi. Elle se rappelle que, alors qu’elle était enfant, le vétéran de l’Armée impériale qui nous reçoit aujourd’hui avec le sourire a longtemps jeté des cailloux sur les enfants du village qui l’approchaient.

Tseng Yuan-shih travaillait à la champignonnière familiale. Il restait assis pendant des heures, solitaire près du poêle où l’on fumait les champignons, immobile comme une statue.

En fait, dans sa tête, il n’en finissait pas de revivre le conflit. Les enfants qui jouaient non loin l’agaçaient, aussi leur lançait-il des cailloux. Ou encore, lors du Nouvel An chinois, quand il entendait le claquement des pétards, une grande peur le saisissait, et il courait se cacher dans un coin.

« C’est beaucoup plus tard que j’ai vraiment réalisé qu’il nous prenait pour des ennemis et qu’il croyait nous jeter des grenades !», dit Sung Tsai-yu. Personne n’a jamais essayé de l’aider à calmer les terribles cicatrices que lui avait laissées la guerre au fond de l’âme.

Tseng Yuan-shih
n’a jamais vraiment
réussi à échapper au
cauchemar de la guerre.

Quand il avait une de ses crises de folie, il s’en prenait à tout ce qui l’entourait, jusqu’à son oreiller et ses draps qu’il déchirait en lambeaux. Finalement, on a dû l’éloigner de chez lui et le placer dans une institution. Aujourd’hui, le voyant si calme et affable, on a du mal à imaginer que c’est la même personne.

Ce cas est loin de sortir de l’ordinaire, explique Sun Ta-chuen, le doyen de l’Institut de recherche sur le développement des communautés aborigènes à l’université nationale Dong Hwa, à Shoufeng (Hualien), et ancien ministre des Affaires aborigènes, qui a eu dans sa famille trois soldats ayant appartenu au bataillon des Takasago.

Il se souvient qu’à son retour, son oncle avait perdu son dynamisme et son entrain, qu’il était devenu complètement renfermé, refusant de prendre part aux festivités et réjouissances locales. A cette époque-là, il était encore surveillé par le Kuomintang qui le considérait comme un personnage suspect, aussi préférait-il rester à l’écart, passant son temps l’oreille collée à son poste de radio à retranscrire des chansons japonaises.

Vers la fin de sa vie, l’oncle de Sun Ta-chuen a été parfois retrouvé en train de ramper sur le sol au milieu de la nuit. « Personne n’approchait ces vétérans, aussi ne pouvaient-ils pas exprimer leurs émotions », poursuit Sun Ta-chuen.

Des gens sur qui on pouvait compter
En remontant le temps, quand le premier bataillon des volontaires Takasago a été formé en 1942, pas moins de 4 247 aborigènes se sont disputés l’honneur de revêtir l’uniforme des 500 soldats de ce détachement. Ils étaient motivés par l’ambiance guerrière, leur incorporation étant aussi pour eux une façon d’effacer les différences de statut, de ne plus être considérés comme des citoyens de seconde zone dans la société insulaire d’alors. Portant les couteaux de leurs ancêtres à la ceinture et avec des serments d’engagement écrits avec leur sang, ils venaient par vagues successives rejoindre le bataillon.

Les guerriers aborigènes étaient de vaillants combattants, le plus souvent prêts à se battre jusqu’à la mort pour le chef – en l’occurrence l’empereur Hirohito. Les notions de village et de pays se confondaient, l’individu et le groupe auquel il appartenait étaient indivisibles. « La façon dont ces personnes s’identifiaient alors comme membres de leur tribu et comme Japonais montre combien les rapports étaient complexes et ne peuvent se résumer à la simple question de savoir s’ils avaient tort ou raison », ajoute Sun Ta-chuen.

Au front, le dévouement du bataillon des volontaires Takasago était légendaire. Ils auraient préféré mourir de faim pour continuer à ravitailler les autres troupes. Un vétéran japonais qui a été soigné par des soldats aborigènes formosans s’exclame : « Chaque Nouvel An, la première chose qui me vient à l’esprit est de me tourner vers le sud, c’est-à-dire vers Taiwan, et de prier pour eux afin de leur témoigner mon profond respect. »

Mais ceux de ces soldats « loyaux jusqu’à la mort » qui ont survécu n’ont pas reçu les compensations qu’ils méritaient de la part du Japon après la guerre, ce qui leur a laissé une profonde amertume.

« Quand [les Japonais] ont perdu la guerre, ils nous ont promptement oubliés. Y penser me met hors de moi, et s’il y avait ici des Japonais, je les tuerais tous un par un ! », explose Chen Kan-hsiung, un ancien soldat Takasago, qui vit avec sa femme dans un logement en préfabriqué depuis le terrible tremblement de terre du 21 septembre 1999. Sur la cloison de la pièce principale, trône une photo de lui prise il y a 60 ans avant son départ pour l’Insulinde.

Partager leurs souvenirs
Ce qui est arrivé durant cette période a eu des implications graves pour les anciens combattants aborigènes et aussi pour leur famille, voire pour le village tout entier.

« En pensant aux années de mon enfance, je me rappelle avoir été très ému lorsqu’un pasteur nous a parlé du Christ donnant sa vie pour nous. Je comprends maintenant combien nous avons été influencés par les Japonais et leur esprit de sacrifice pour la patrie », réfléchit Sun Ta-chuen.

Après la guerre, comme la République de Chine prenait pied à Taiwan, la loyauté des soldats Takasago vis-à-vis des Japonais fut considérée presque comme une trahison et un crime. Leurs souvenirs de cette épopée et même leur histoire sont alors devenus un cauchemar qu’il leur était presque interdit de partager.

« Je crois que ce dont ces vétérans ont besoin aujourd’hui, c’est de notre compréhension et de notre soutien. Nous ne devons pas les laisser quitter notre monde enveloppés dans ce silence. » C’est le plus grand souhait de Sun Ta-chuen.