International
UN SYNDROME IRAKIEN POUR TAIWAN
Philippe Paquet
©Philippe Paquet, 2005
(PHOTO AIMABLEMENT
MINISTÉRE DE LA DÉFENSE)
Un colloque international a examiné, à Londres et à Bruxelles, l’avenir des relations entre Pékin et Taipei. Pour les uns, la montée en puissance de la Chine et de son armée rend inévitable sinon un conflit, du moins une réunification par la force aux conditions de Pékin. Pour d’autres, au contraire, l’enlisement des Américains en Irak montre aux autorités chinoises ce qu’il ne faut surtout pas faire à Taiwan…
Pour sa première visite à Pékin en octobre dernier, le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld n’a pas craint de vexer ses hôtes. A plusieurs occasions, et notamment dans un discours prononcé devant les étudiants de l’Académie des sciences militaires de Chine, il a dénoncé le développement des capacités militaires chinoises, en particulier dans le domaine nucléaire. Et d’ajouter que si cette expansion se faisait dans la transparence, elle susciterait sans doute moins l’inquiétude des pays voisins et du monde en général, mais que tel n’était manifestement pas le cas.
La montée en puissance de la Chine et de son armée était précisément au centre du débat animé par des experts de diverses nationalités que l’Ecole d’études orientales et africaines, à Londres, et l’Institut européen d’études asiatiques, à Bruxelles, avaient conviés, les 18 et 20 octobre respectivement, à un séminaire en deux parties. L’objectif était d’examiner l’état des relations dans le détroit de Taiwan et de définir le rôle que l’Union européenne pourrait éventuellement jouer pour réduire la tension, dans un contexte diplomatique dominé par le vote par le Parlement chinois, au printemps 2005, d’une loi proscrivant la sécession de l’île et par la controverse, provisoirement gelée, sur la possible levée de l’embargo sur les ventes d’armes européennes à Pékin.
A en croire l’analyse du professeur Masako Ikegami, directrice du Centre d’études de l’Asie et du Pacifique à l’université de Stockholm, le temps ne joue pas en faveur de Taiwan si l’on s’en tient à l’évolution du rapport des forces dans le détroit. Certes, en chiffres absolus, les dépenses militaires chinoises sont encore relativement modestes pour un pays de cette taille : quelque 35,4 milliards de dollars américains par an, très loin derrière les 455,3 milliards de dépenses américaines, et un cinquième rang mondial, après les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et… le Japon (nation qu’une Constitution « pacifique » n’empêche pas de consacrer annuellement 42,4 milliards de dollars à sa défense). Si l’on opte, cependant, pour la parité de pouvoir d’achat, considérée par les économistes comme un bien meilleur indice de comparaison entre Etats, la Chine est propulsée à la deuxième place derrière les Etats-Unis avec, cette fois, des dépenses estimées à 161,1 milliards de dollars.
Les spécialistes ont souvent relevé que les dépenses réelles de Pékin dépassent de très loin le budget officiel de la Défense. Beaucoup d’activités relevant de ce secteur sont, en effet, imputées à d’autres ministères comme ceux de la Recherche scientifique, de l’Industrie, des Transports, etc. Si bien, souligne Masako Ikegami, que les dépenses militaires chinoises atteignent probablement un montant deux ou trois fois plus élevé que le budget de la Défense. Et, note-t-elle, la tendance est à la hausse puisque, après avoir acheté beaucoup d’armements à la Russie, la Chine donne maintenant la priorité aux hautes technologies (la première intervention américaine en Irak en 1991 a montré à tout un chacun ce qu’est désormais la guerre moderne) et au développement d’une industrie indigène de l’armement (une orientation dictée également par la fermeture des sources d’approvisionnement américaines et européennes suite à l’embargo décrété en 1989).
Il en résulte que l’équilibre des forces, qui est un des garants de la paix dans le détroit, sera bientôt rompu. En 2020, estime Masako Ikegami, le rapport sera de 2,8 à 1 en faveur de la Chine populaire. Or, remarque-t-elle, les stratèges fixent généralement à un rapport de 3 à 1 le coefficient à partir duquel un agresseur a de grandes chances de gagner un conflit. Si l’on s’en tient aux seules considérations militaires, rien n’empêcherait donc Pékin d’attaquer alors Taiwan en caressant de solides espoirs de succès.
On objectera naturellement que d’autres facteurs – économiques et diplomatiques notamment – doivent être pris en ligne de compte. Cela ne rend pas le professeur Ikegami beaucoup plus optimiste. Elle relève que le soutien dont l’île jouit sur la scène internationale est relatif et fragile, comme l’illustre l’extrême difficulté que Taiwan rencontre pour obtenir un statut d’observateur à l’Organisation mondiale de la santé (malgré les bonnes raisons de le lui accorder et les avantages évidents que cela procurerait non seulement aux 23 millions de Taiwanais mais à la communauté internationale tout entière). Ce soutien, doit-on ajouter, est au demeurant plus le fait des opinions publiques que des gouvernements, lesquels sont moins sensibles aux grands principes, à la promotion de la démocratie et à la défense des droits de l’homme, qu’aux séductions d’un marché aussi puissamment attirant que l’est le marché chinois.
Washington est bien entendu un acteur crucial, et Taipei devrait pouvoir compter sur sa protection. Sans doute mais, relève Masako Ikegami, les forces américaines sont désormais sollicitées sur de trop nombreux fronts : l’Afghanistan, l’Irak et, demain peut-être, l’Iran ou la Corée du Nord, en plus d’une mobilisation diffuse mais exigeante en moyens humains, matériels et financiers dans la lutte globale contre le terrorisme. Les Etats-Unis auront-ils dans ces conditions les ressources pour voler massivement au secours de Taiwan ? En auront-ils surtout le désir ? On en doute d’autant plus volontiers que la guerre en Irak a rendu très impopulaires les interventions américaines à l’étranger. Or, un conflit dans le détroit aurait l’inconvénient supplémentaire de dresser l’Amérique contre une grande puissance – un pays où elle possède, comme une bonne partie de la planète, d’énormes intérêts économiques. La Chine ayant, en outre, un droit de veto au Conseil de sécurité, il serait illusoire pour Washington d’espérer mener une action sous la bannière des Nations unies, ce qui priverait ipso facto celle-ci de légitimité aux yeux du droit international. Enfin, l’Histoire nous rappelle que, confrontés aux crises de Quemoy et Matsu dans les années 1950, les Américains étaient déjà plus que réticents à intervenir ; la Chine de Mao Zedong n’était pourtant alors ni une puissance nucléaire, ni un marché mirobolant.
La société taiwanaise demeure, par ailleurs, politiquement divisée : réunification et indépendance opposent de larges segments de la population, avec de multiples nuances dans la manière d’envisager l’avenir de l’île. Une agression chinoise serait probablement de nature à unifier toutes ces tendances et factions dans une cause commune de résistance à l’envahisseur mais il est douteux que le ralliement précède le déclenchement des hostilités. Il n’est pas sûr qu’il soit facile de convaincre les Taiwanais qu’il leur faille prendre les armes pour rester maîtres de leur destinée, a fortiori quand un million d’entre eux vivent et travaillent déjà sur le continent. C’est pourquoi d’aucuns pensent, comme Masako Ikegami, qu’une guerre ne sera même pas nécessaire : la menace suffira, éventuellement assortie de mesures d’intimidation telles que le blocus des ports taiwanais, le chantage nucléaire, voire des « frappes chirurgicales » contre certaines cibles stratégiques ou symboliques…
Le regretté Koo Chen-fu (à g.) ,
qui fut longtemps secrétaire
général de la Fondation des
échanges entre les deux rives (SEF),
entretenait de bons rapports
avec son homologue chinois,
Wang Daohan. Une entente
qui inaugura une percée dans
les relations avec la Chine.
(PHOTO : CHIAO TE-HSIN / SEF)
Dans cette logique, le sort de Taiwan pourrait être réglé par Pékin dans dix ou quinze ans, prédit le professeur Ikegami. La Chine menacera de recourir à la force si les dirigeants de l’île ne consentent pas à négocier les modalités d’une réunification, et à le faire aux termes de Pékin. L’Occident, aveuglé par un « grand marché chinois » devenu encore plus grand, fera mine de ne rien voir, les Etats-Unis ayant, pour leur part, à la fois trop d’intérêts à préserver en Chine continentale et bien d’autres chats à fouetter ailleurs. L’Onu, dont Taiwan ne fait pas partie, n’aura pas voix au chapitre, et les milieux d’affaires, ceux de Taiwan y compris, feront valoir qu’un conflit, perdu d’avance, n’apportera rien à personne.
Ce scénario catastrophe est-il couru d’avance ? Les premiers à affirmer le contraire sont, de façon pour le moins inattendue, les Chinois eux-mêmes. Et, à l’instar de Ding Xinghao, président de l’Association des instituts d’études américaines de Shanghai, ils retournent, pour le démontrer, les arguments invoqués par leurs adversaires. Ils tirent eux aussi les leçons de la guerre en Irak, mais d’autres leçons ! Si l’impopularité de leur intervention à Bagdad est susceptible de dissuader les Américains de s’engager dans une autre aventure du même type, l’enlisement de la plus fort armée du monde, continuellement harcelée par des ennemis invisibles ou insaisissables, suggère ce qui pourrait arriver à une armée chinoise déployée à Taiwan contre le gré de ses habitants. Ce serait même pire qu’en Irak, assure Ding Xinghao en s’appuyant sur la thèse offficielle de Pékin qui considère l’île comme une province chinoise, puisqu’il ne s’agirait pas d’un conflit à l’étranger.
Tout en rappelant que les dépenses militaires chinoises n’ont absolument rien de démesuré pour un pays aussi vaste et aussi peuplé que la Chine, avec des frontières et des côtes aussi longues à défendre, le professeur Ding Xinghao s’inscrit en faux contre l’analyse de Masako Ikegami. Il ne faut pas se limiter aux seuls aspects militaires, insiste-t-il, en épinglant la détente politique qui prévaut depuis six mois entre les deux rives et en rappelant que Pékin n’a pas de calendrier pour le règlement de la question taiwanaise. Si elles ne se font guère d’illusions sur le gouvernement actuellement au pouvoir à Taipei et si elles aspirent certainement à un changement, les autorités chinoises n’en mènent pas moins, à l’en croire, un travail d’introspection pour réévaluer la politique menée à l’égard de Taiwan et de ses habitants.
Dans l’euphorie de l’accord intervenu en 1992 entre les deux parties sur le concept d’« une seule Chine », préliminaire obligé, selon Pékin, à toute négociation sur le fond, les autorités chinoises ont péché, selon Ding Xinghao, par excès d’optimisme, allant jusqu’à imaginer que le problème de Taiwan pouvait être réglé à brève échéance. Sans doute le transfert de souveraineté sur Hongkong, négocié et réalisé en quinze ans à peine, a-t-il contribué à nourrir cette illusion. C’est ce que tend à suggérer, à nos yeux, l’insistance mise par Pékin à vouloir appliquer à Taiwan la formule « un pays, deux systèmes », même s’il est vrai que Deng Xiaoping élabora cette théorie pour faciliter l’intégration de Taiwan dans la République populaire de Chine, avant de l’imposer pour définir le futur statut de la colonie britannique.
Erreur d’analyse aussi, poursuit Ding Xinghao, dans l’évaluation de la situation dans l’île. Triple erreur de jugement, en fait : sur les intentions de Lee Teng-hui (initialement perçu comme celui qui, dans le prolongement de la politique du président Chiang Ching-kuo, pouvait favoriser une réconciliation), sur l’influence du monde des affaires taiwanais (dont le rôle et la représentativité ont été exagérés alors que Pékin rêvait d’en faire la tête de pont de la réunification), sur les sentiments de la population (que l’occupation japonaise et « des décennies de propagande anticommuniste » ont conduit à s’identifier à l’île plutôt qu’au continent).
Les autorités chinoises ont, enfin, sous-estimé « l’influence négative » exercée par les Etats-Unis, constate Ding Xinghao. « La relation sino-américaine est unique, et la source de cette singularité est Taiwan, note-t-il. Voici deux pays qui ont des relations normales mais dont les stratégies militaires sont dirigées l’une contre l’autre ! »
Le diagnostic ainsi posé, les remèdes ont été définis, et ils ne vont pas, indique le professeur Ding Xinghao, dans le sens d’une confrontation militaire. Ils sont, au contraire, frappés au coin du pragmatisme, tant dans leur dimension stratégique (garder l’objectif à long terme de la réunification mais œuvrer, dans l’intervalle, à un rapprochement concret) que dans leurs dispositions tactiques. Il s’agit dorénavant de mieux comprendre la réalité taiwanaise et de conquérir les cœurs (et plus seulement ceux des hommes d’affaires…). C’est dans cet esprit qu’ont été invités sur le continent les chefs de file de l’opposition, Lien Chan et James Soong. Dans le même temps, la question taiwanaise est plus que jamais un enjeu dans les relations globales entre Pékin et Washington avec le souci de voir la Maison-Blanche couper les ailes aux indépendantistes à Taipei.
C’est donc, selon les termes mêmes de Ding Xinghao, la carotte qui prévaut maintenant sur le bâton. C’est assez dire que la campagne de séduction menée auprès des Taiwanais n’a rien de désintéressé. Il n’est pas certain non plus qu’elle soit promise à de meilleurs résultats. A ce titre, on comprend mal Ding Xinghao quand il perçoit, dans le voyage de Lien Chan et de James Soong à Pékin, « un signal clair envoyé au [président] Chen Shui-bian pour lui faire savoir que le continent n’a pas fermé la porte à la négociation et à la coopération avec lui ». Il semble plus logique d’y voir une manœuvre pour isoler les « séparatistes » avec lesquels il est exclu pour Pékin de parler.
A tout le moins peut-on prendre note des raisons que Ding Xinghao invoque pour affirmer qu’une guerre dans le détroit de Taiwan n’est pas à l’ordre du jour. Pas plus aujourd’hui que du vivant de Deng Xiaoping, souligne-t-il. « Deng Xiaoping était très smart. Il voulait laisser aux générations futures le soin de régler la question de Taiwan si on ne pouvait y parvenir plus tôt. Nous avons déjà attendu cinquante ans. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous permettre d’attendre cinquante ans de plus ? »