DOSSIER
CÉLÉBRITÉS, ASTROLOGIE ET FEUILLETONS ÉTRANGERS
Kelly Her
Les émissions populaires reflètent les goûts du public
C’est écrit dans les étoiles,
une émission qui parle
de feng shui et d’astrologie,
dépoussière le genre.
(HUANG CHUNG-HSIN /
TAIWAN REVIEW)
Qu’elle soit allongée de façon languissante sur les parois des bus de la ville dans une publicité de cosmétiques ou que ses amours fassent la une de la presse à sensation, Petite S (Xiao S), le surnom de Hsu Hsi-ti, surfe sur la vague du succès médiatique. La gloire est survenue avecVoici Kang Hsi !
Rien à voir avec l’empereur mandchou du même nom : il s’agit de l’émission de variétés qu’elle anime avec Tsai Kang-yung — le titre de l’émission est composé du premier caractère de leurs deux prénoms. C’est l’un des nombreux shows qui ont le vent en poupe actuellement et qui sont, à ce titre, très révélateurs de l’intérêt du public taiwanais pour tout ce qui concerne les stars, le surnaturel et les séries télévisées étrangères.
Perdue dans les étoiles
Depuis que l’émission a été lancée en janvier
2004, Petite S a bavardé avec un nombre impressionnant de célébrités,
depuis la vice-présidente de la République Lu Hsiu-lien jusqu’à la
superstar de la chanson Jay Chou. L’émission a un succès fou et bat régulièrement
des records d’audimat. Son show est aujourd’hui renommé pour son style relax.
Petite S fait plutôt l’idiote, tandis que son partenaire, malgré ses airs
de clown, pose les questions pertinentes. Ensemble, ils arrivent à soutirer
de leurs invités des petits secrets de leur vie privée ou de leur carrière.
L’entrain des deux animateurs sur le plateau est sans doute la clé du succès de leur émission, dit Chen Hao, le vice-président de CTI Television Inc. Il pense que Voici Kang Hsi ! est typique de la nouvelle génération d’émissions qui divertissent et détendent, loin des rigueurs de l’actualité politique et sociale.
« Les programmes télévisés doivent donner la priorité à l’amusement, puisque c’est cela que recherchent les spectateurs, poursuit Chen Hao. Il y avait trop de tribunes politiques, et le public en est rassasié. C’est pourquoi nous avons conçu une émission amusante, jeune, agréable et apolitique. »
Le show est destiné aux spectateurs de 15 à 50 ans avec une prédominance féminine, la cible principale des gros annonceurs. En 2004, Voici Kang Hsi ! a été citée parmi les émissions de divertissements les plus populaires à Hongkong et à Singapour par l’hebdomadaire chinois New Weekly.
Attraction fatale
Alors que le culte des célébrités a vraiment gagné
en importance sur les chaînes câblées, le surnaturel a aussi fait
une percée. A ce titre, l’émission lancée en 2000 par la chaîne
Eastern TV, C’est écrit dans les étoiles a innové à
l’heure de grande écoute. « Avant, dans ce type de programme, les
animateurs mettaient surtout l’accent sur les forces occultes, les troubles qu’elles
occasionnent, le sublime et le surnaturel, généralement soulignés
par un décor et un fond sonore lugubres, dit Pan Su-chuan, vice-présidente
d’Eastern Power Co. Nous avons essayé de rompre avec les conventions en proposant
une formule plus agréable, informative et distrayante. »
Pan Su-chuan assure que l’émission cible la même catégorie de téléspectateurs que Voici Kang Hsi ! Sur le plateau de C’est écrit dans les étoiles, un animateur bavarde avec des astrologues, des numérologues et des artistes de variété à propos de leur carrière, de leur chance, de leur santé et de leurs amours… les sujets qui intéressent le plus le public.
« Auparavant, dans les programmes parlant d’astrologie et d’horoscope, on traitait un cas particulier, une maison hantée, on interrogeait un maître de feng shui qui expliquait comment la malchance s’était acharnée sur toute une famille. On s’est finalement rendu compte que ces émissions laissaient une impression désagréable aux téléspectateurs, dit Pan Su-chuan. Pour changer, la nôtre parle de choses qui intéressent directement le public. »
Présenté dans un décor moderne et coloré, le show est dynamique. Pan Su-chuan demande aux astrologues et numérologues invités d’éviter le vocabulaire ésotérique et d’expliquer de manière intelligible tel ou tel phénomène. Les maîtres du feng shui proposent de temps à autre un truc simple et peu coûteux pour s’attirer la bonne fortune ou résoudre un problème sentimental, ajoute-t-elle.
« Les spectateurs n’ont pas besoin de croire à ce qui est dit sur le plateau, mais cela peut les aider, notamment quand ils dépriment ou sont confrontés à un choix difficile, poursuit Pan Su-chuan. Dans un sens, l’émission apporte conseil et réconfort à ceux qui ont des problèmes. »
En plus d’un thème astral et de tests intellectuels, des conseils sont proposés pour adapter son comportement aux circonstances ou pour améliorer ses relations avec autrui et sa chance.
La stratégie de Pan Su-chuan semble avoir atteint son objectif, puisque AC Nielsen relève pour C’est écrit dans les étoiles de hauts scores d’audience. La formule plaît: 6 autres émissions s’en sont inspirées et elle est rediffusée en Amérique du Nord, à Hongkong et en Chine par satellite. « La durée de vie des programmes télé populaires est en moyenne de 2 à 3 ans, dit Pan Su-chuan, aussi notre émission fait-elle figure d’exception avec ses 5 ans d’âge. »
Le facteur du succès de cette émission semble être une croyance profondément enracinée dans la culture taiwanaise en la chance et le destin, lesquels reposeraient sur l’heure de la naissance, le signe du zodiaque chinois, les lignes du visage et celles de la main. « Si vous demandez à 10 Taiwanais s’ils ont consulté un astrologue, 8 d’entre eux vous répondront par l’affirmative, dit-elle. Ici, “Quel est votre signe du zodiaque ?” sert parfois d’entrée en matière entre les personnes qui se voient pour la première fois. »
Pan Su-chuan pense que la popularité des émissions liées à l’astrologie repose aussi sur les changements qui ont affecté la société insulaire dans son ensemble. Ces dernières années, en particulier, la récession économique provoque une certaine anxiété dans la population quant à leur présent et leur avenir, pense-t-elle. « Les gens se demandent s’ils doivent changer d’emploi, investir ou partir en Chine à la recherche d’opportunités meilleures. Ils cherchent alors un réconfort et un conseil en écoutant les astrologues à la télé », poursuit-elle.
L’obsession Séoul
Une autre tendance actuelle est l’invasion de séries télévisées
produites en Corée du Sud. Ainsi, les acteurs principaux d'All About Eve,
Chae Rim et Jang Dong Gun, sont pourchassés par des nuées de fans dès
qu’ils débarquent à l’aéroport international de Taipei.
James Yeh, de Videoland Television Network, explique que sa chaîne s’est mise à importer des feuilletons télévisés sud-coréens en vue d’accroître son audience et aussi sa part de marché. All About Eve, diffusé en première en 2001, s’est avéré un tel succès que la chaîne a ajouté d’autres séries du même pays entre 19 h et 22 h.
James Yeh remarque que l’audience reste fidèle aux feuilletons sud-coréens et que la demande a dépassé les attentes. Videoland importe aujourd’hui chaque année de 15 à 20 séries télévisées sud-coréennes sur toute une gamme de thèmes, des histoires d’amour aux épopées historiques.
Grâce au soutien de l’Etat, l’industrie de la télévision sud-coréenne a considérablement relevé son niveau et ses capacités de production. Des investissements de l’ordre de 1 million de dollars taiwanais par épisode ont pour résultat une meilleure qualité. Les thèmes attirants et les intrigues bien construites sont sans doute des facteurs de succès importants, poursuit James Yeh.
Les chaînes de télé insulaires ont toutes pris le train en marche ; et maintenant, au moins 5 comédies sud-coréennes sont diffusées chaque jour sur le petit écran.
En raison de la forte demande à Taiwan et dans les autres pays asiatiques, les téléfilms de Séoul ont vu leurs prix augmenter, en partie parce que la production est limitée — seulement trois studios réalisent ce genre de séries. Mais, des taux d’écoute élevés font qu’ils intéressent les annonceurs et donc que les investissements sont rapidement rentabilisés.
La vague de ces importations a déclenché ici des réactions mitigées. Les détracteurs estiment que les heures de grande écoute sont accaparées par ces séries étrangères. Et les partisans de rétorquer que la présence des séries sud-coréennes est la conséquence inévitable de la libre concurrence, tout en incitant l’industrie de la télévision insulaire à s’améliorer.
Cheng Tzu-leong, professeur au département de la Publicité à l’université nationale Chengchi (NCU), à Taipei, constate que les programmes télévisés les plus regardés sont les divertissements.
Il estime que Voici Kang Hsi !, par exemple, tient sa popularité du fait que les téléspectateurs se sentent de meilleure humeur après le show. Cet élan dénote d’une plus grande ouverture d’esprit de la part de la jeune génération, dit-il. Il en déduit une remise en cause de l’autorité traditionnelle des aînés dans l’interprétation des valeurs sociales. « C’est une bonne chose, dit-il, d’autant plus que ces programmes, ne sont que des divertissements sans grande portée sur la société. »
Cheng Tzu-leong s’inquiète plutôt de la popularité croissante des programmes concernant l’astrologie et l’horoscope. Selon lui, ils encouragent l’irrationalité et faussent les prises de décision importantes. « L’entretien d’une superstition et d’une mentalité antiscience n’est certainement pas bon pour la société taiwanaise », se plaint-il.
Quant aux comédies sud-coréennes, Cheng Tzu-leong pense que les raisons de cet engouement se situent au-delà du divertissement et traduisent plutôt une volonté d’enrichir ses connaissances sur le monde, en comprenant mieux à travers ces séries l’histoire, la société et les aspirations du peuple coréen.
Célébrités, superstition et feuilletons étrangers ont su captiver l’imagination des Taiwanais qui restent collés devant leur téléviseur. La télé offre désormais aux spectateurs le simple luxe d’un plus grand choix.