DOSSIER
LE NOUVEAU SOUFFLE DE L’ANIMATION
Pat Gao
Après avoir parfait leurs compétences en sous-traitant pour l’étranger, les studios d’animation taiwanais présentent leurs propres créations
Le prix du Meilleur film d’animation du festival du Cheval d’or est l’un des plus difficile à attribuer. Sur les cinq années passées, par trois fois, il n’a pas été décerné, tandis que deux histoires de McDull, un personnage créé par un studio de Hongkong, étaient récompensées en 2002 et 2004. McDull est un petit cochon qui vit la vie de monsieur Tout-le-monde dans l’ancienne colonie britannique.
Pourtant, en 2004, les aventures de McDull ont été sérieusement concurrencées par Les amants papillons, une émouvante histoire d’amour dans une école chinoise traditionnelle. Déguisée en garçon pour y suivre des cours, une jeune fille ne tarde pas à faire naître un tendre sentiment chez un de ses camarades. Produit par Central Motion Picture, la plus importante et la plus ancienne maison de production de Taiwan, dont plusieurs films ont été couronnés dans le passé à Berlin, à Cannes et à Venise, le succès des Amants papillons marque une nouvelle étape dans l’industrie cinématographique insulaire.
Le cinéma taiwanais est en perte de vitesse avec seulement 24 longs-métrages produits en 2003-2004. Il est surtout peu rentable. Les recettes des films taiwanais, en effet, ne comptent que pour 2% du box-office insulaire.
L’espoir se porte actuellement surtout sur le secteur de l’animation. Les films d’animation semblent pouvoir désormais surfer sur la vague de succès lancée en ce début d’année par le documentaire Life, qui a pour sujet le séisme dévastateur de septembre 1999, et par la comédie musicale La saveur de la pastèque du réalisateur Tsai Ming-liang.
Cette tendance s’est illustrée avec la sortie en août dernier de Boule-de-feu, un dessin animé en 3 D produit par le plus important studio de l’île, Wang Film Productions. Boule-de-feu s’inspire du classique de la littérature chinoise Le voyage vers l’ouest. Le film a déjà rapporté près de 4 millions de dollars taiwanais avant d’être à l’écran, surpassant ainsi en quelques mois la totalité des recettes en salle des Amants papillons.
Un nouveau modèle
Comme dans la plupart des autres secteurs économiques insulaires
en mutation, les studios d’animation taiwanais ont commencé par peaufiner leur
savoir-faire en travaillant pour des entreprises étrangères, avant de lancer
leurs propres projets.
Créée en 1978, Wang Film Productions entretient d’étroites relations avec les studios américains et, en particulier, avec Disney. Le studio a contribué au succès de films tels que La panthère rose, La petite sirène ou Stitch.
De la fin des années 70 jusqu’au début des années 90, les maisons de production de Taiwan travaillèrent principalement pour des studios japonais et américains. C’est alors que l’île devint le premier exportateur mondial de produits dérivés des films d’animation.
Dès ses débuts en tant que maison indépendante, Wang Film Productions a vu ses efforts couronnés par un prix du Meilleur film d’animation au festival du Cheval d’or, en 1999, en nous contant l’histoire d’un jeune aborigène du nord-est de Taiwan. Un autre studio insulaire, Rice Film International, a gagné une reconnaissance internationale pour le film Grand-mère et ses fantômes, l’histoire d’une prêtresse taoïste. Conçu avec un budget de 40 millions de dollars et diffusé dans des festivals au Canada, à Hongkong, à Singapour et aux Etats-Unis, ce dessin animé de 80 mn a été salué comme une réussite esthétique, et le succès commercial a été au rendez-vous.
Boule-de-feu a bénéficié d’un investissement trois fois supérieur et Wang Film Productions escompte bien faire un tabac avec ce film d’animation. Ku Li-hung, assistant du vice-président administratif de la maison de production, explique que le projet a demandé de gros efforts de planification, de marketing et de distribution : « Cela n’a plus rien à voir avec la sous-traitance ! »
La structure interne du studio s’est adaptée pour suivre l’évolution de l’activité. Une partie du travail de réalisation a été délocalisée en Chine et en Thaïlande, tandis que Taiwan conserve le pôle de créativité.
Avec une sortie prévue en 2007, le dernier projet du studio est un film qui raconte la vie de Lin Wang, un éléphant que les troupes nationalistes chinoises amenèrent de Birmanie en Chine à la fin la Seconde Guerre mondiale, avant de l’emmener avec elles à Taiwan. Lin Wang a fini ses jours au zoo de Taipei en 2003, à l’âge vénérable de 86 ans. « Lin Wang était devenu une mascotte pour les Taiwanais, explique Ku Li-hung. J’espère que l’affection qu’on lui portait dépassera, à travers le film, les frontières de l’île. »
A l’heure locale
La maison de production Jamar Idea semble privilégier les thèmes
locaux. Créée en 2001, elle s’est spécialisée dans la recherche
de studios d’animation travaillant sur ordinateur, afin de leur confier des projets
inspirés des enseignements des philosophes chinois ou de la mythologie des aborigènes
de Taiwan. Pour Yufu, directeur de Jamar Idea, certains sujets très locaux ont
un contenu universel comme l’amour ou la lutte pour la survie. « Mais avant
de conquérir le monde, il faut connaître ses racines », ajoute-t-il.
Jamar Idea vient tout juste de terminer Viser le soleil, une œuvre adaptée d’un mythe de la tribu des Atayal, et Terre des femmes, d’après un conte de la tribu des Ami. Les histoires sont chacune relatées dans la langue de ces tribus. Pour l’anecdote, Yufu se souvient qu’un des acteurs était si ému de pouvoir s’exprimer dans sa langue ancestrale qu’il fallut refaire plusieurs fois la prise de son tellement sa voix tremblait.
Pour les producteurs, il ne s’agit pas seulement de remettre au goût du jour les histoires indigènes, mais surtout de développer un potentiel commercial. Les ventes de ces films, qui répondent à des besoins éducatifs mais aussi commerciaux tant à Taiwan que dans le reste du monde, permettent de réunir de nouveaux capitaux, prêts à être investis dans de plus ambitieux projets. C’est ainsi que Jamar Idea Production réalise en ce moment une série 3D basée sur une autre histoire aborigène et destinée à être diffusée à la télévision. Yufu a à cœur de réussir un autre projet : mettre en animation l’histoire de Zheng Chenggong, ou Koxinga, le célèbre général qui bouta les Hollandais hors de Taiwan, au début des années 1660.
Le directeur de Sofa Studio, Vick Wang, s’appuie également sur le riche héritage culturel de l’île, mais il cherche à en dégager des éléments universels plutôt qu’à mettre en avant ses spécificités. Le personnage de Nobo, développé par le studio Sofa, sera le héros d’un long métrage d’animation 3D de 90 mn. Nobo est un petit robot bancal, qui, en poursuivant un papillon, fait une découverte incroyable. « Plutôt que de raconter de vieilles histoires que les jeunes ont parfois du mal à apprécier, nous présentons un produit nouveau, fruit de notre expérience et de notre environnement, tout en gardant une couleur locale », précise-t-il.
Construire une image
Fruit de la fusion de deux entreprises, Sofa Studio produit également
des effets spéciaux et des animations pour la publicité, le cinéma
et les jeux vidéo et assiste des entreprises taiwanaises et étrangères
dans le développement de leurs produits. Les bons résultats et les profits
ne sont pas toujours immédiats et les risques doivent être soigneusement
calculés.
Pour Vick Wang, s’il est essentiel que l’équipe créative puisse développer et expérimenter de nouvelles idées, il est tout aussi important de lui adjoindre les services d’une équipe commerciale qui assurera que les produits trouveront leur place sur le marché. Il pense que, dans un futur proche, les studios d’animation vont connaître une activité prospère à Taiwan, et il souligne l’importance de la communauté créative insulaire. « Il est essentiel de développer la coopération entre les professionnels de l’animation et ceux des affaires commerciales et juridiques », insiste-t-il.
Pour Yu Wei-cheng, directeur de l’Institut d’animation de l’université des beaux-arts de Tainan, la diversité de formation des futurs professionnels est toute aussi importante que l’ouverture de la profession à d’autres secteurs d’activité. « Le cinéma, les beaux-arts, la musique et le théâtre font partie de la formation de nos étudiants », précise-t-il, ajoutant que le regard des Taiwanais sur la culture populaire et les artistes doit évoluer. En effet, ces derniers ne sont pas considérés comme ils devraient l’être – à savoir comme des professionnels.
Heureusement, la prometteuse expansion du marché de l’animation, à Taiwan et à l’étranger, encourage les investissements dans ce secteur. D’après le ministère de l’Economie, les capitaux investis ont triplé sur les quelques années passées pour s’élever à plus de 1,1 milliard de dollars en 2004. Par ailleurs, les pouvoirs publics ne ménagent pas leurs efforts pour promouvoir le secteur.
« Nous sommes en train de passer du statut de sous-traitants à celui de créateurs. C’est une évolution majeure, que d’autres secteurs industriels de l’île ont connue », analyse Huang Guo-jyun, le directeur de l’office de la Promotion des industries numériques au ministère de l’Economie. « Dans la sphère d’influence chinoise, explique-t-il, Taiwan bénéficie de nombreux atouts : une grande créativité, une société ouverte et libérale, ainsi qu’une tradition culturelle qui mélange allègrement les influences aborigène, chinoise, européenne et japonaise. »
Le soutien public se manifeste également à travers des crédits du ministère de l’Information qui subventionne en priorité les films d’animation comme Boule-de-feu.
Depuis 2003, un festival international du film d’animation parrainé par ce ministère est organisé chaque année avec le concours des Archives cinématographiques de Taipei.
Lors de la première édition, Vick Wang a été sollicité, ainsi qu’un professeur du département multimédias et animation des beaux-arts de l’université nationale de Taiwan, pour sélectionner les œuvres projetées dans le cadre du festival. Pour lui, il ne fait aucun doute qu’à Taiwan, on encourage désormais la créativité.
Vick Wang contribue à sa façon à diffuser les connaissances dans ce domaine, puisqu’il enseigne au département arts et technologie des beaux-arts de l’université nationale de Taiwan, ainsi qu’à l’Institut du contenu numérique, une institution financée par le ministère de l’Economie. « Il n’y a pas si longtemps encore, il n’y avait rien pour ceux qui étaient intéressés par l’animation, se souvient le créateur de Nobo. Aujourd’hui, les jeunes ont la chance d’avoir accès à d’excellentes ressources éducatives, et je souhaite qu’ils en profitent au maximum. »