Cinéma
UN FESTIVAL EN QUÊTE D’IDENTITÉ
Laurence Marcout
Fin septembre, entre pluie et soleil, Kaohsiung faisait son cinéma, sur sa « Croisette », au bord de l’Amour. L’occasion de faire le point sur l’avenir d’une industrie en quête de financements et de repères
La médiathèque
de Kaohsiung.
Comme Nantes, la
ville portuaire du Sud
de l’île souhaite
s’ouvrir davantage sur
le monde extérieur par
le biais du cinéma.
(AIMABLE CREDIT DE
LAURENCE MARCOUT)
Une ville, dix festivals : cela semble être le leitmotiv des autorités locales ces dernières années. La difficulté est de faire vivre et s’épanouir des manifestations qui ne s’appuient pas toujours sur un trait culturel dominant de la région.
Heureusement pour le Festival du film de Kaohsiung (KFF), créé en 2001, il a bénéficié d’un contexte favorable, la mairie ayant décidé de rénover l’image de la ville portuaire en misant sur la qualité de vie et la culture. Ainsi, pour ne citer que les aménagements architecturaux et urbains les plus célèbres, sont apparues les fameuses terrasses de café en bord de rivière, les croisières romantiques sur l’Amour au crépuscule, tandis que l’Entrepôt n°2, sur le port, était transformé en centre d’exposition alternatif puis en école de beaux-arts. En 2002, c’est la cinémathèque, moderne, accueillante, aux archives plus riches que celle de Taipei, qui voyait le jour. Les habitants de Kaohsiung le disent : ils sont maintenant fiers de leur ville et s’y sentent bien.
Mais voilà. Tous comptes faits, que reste-t-il dans les mémoires des quatre premières éditions du KFF ? La manifestation a-t-elle fait connaître des acteurs, des réalisateurs ? Et quel doit être, au fond, la mission d’un tel événement ? Ce sont un peu ces questions que les organisateurs se posaient cette fois-ci, sur un fond général de morosité de l’industrie cinématographique insulaire.
D’où l’idée de faire intervenir un regard extérieur en avant-première du festival à proprement parler, pour un séminaire rassemblant les grands noms de la profession – cinéastes, critiques, directeurs de festivals et producteurs.
Très vite, pour animer cet atelier, un nom s’est imposé : celui du Français Alain Jalladeau. Co-fondateur et co-directeur avec son frère Philippe du festival des Trois continents, à Nantes, c’est sans nul doute l’un de ceux qui connaissent le mieux le cinéma taiwanais et celui qui a le plus contribué à le faire connaître en France et dans le monde. On peut même dire que, d’une certaine façon, le cinéma taiwanais s’est développé au même rythme que le festival de Nantes. C’est là en effet que le travail de Hou Hsiao-hsien fut montré pour la première fois sur un écran français. Il s’agissait de Garçons de Fengkui, un film de 1983. « Olivier Assayas, qui à l’époque travaillait sur un numéro spécial Hongkong des Cahiers du cinéma, m’avait envoyé la cassette en Beta. J’ai tout de suite compris que Hou Hsiao-hsien était très doué. » Comme Hou Hsiao-hsien, Tsai Ming-liang reconnaît beaucoup devoir au Festival des trois continents, où plusieurs de ses films ont été primés.
Alain Jalladeau parle aussi avec enthousiasme d’Edward Yang, dont il a projeté Une belle journée d’été en 1987, et de biens d’autres de ses amis taiwanais. Ceux-ci sont très présents dans la ville de Jules Verne et des frères Montgolfier. Qu’on en juge : depuis 1984, pas moins d’une soixantaine de films venant de Taiwan y ont été montrés, et une quinzaine d’entre eux ont été récompensés. « Nantes, c’est le portail du cinéma taiwanais sur le monde », résume Tsai Ming-liang.
Sans même parler de ses affinités avec l’Asie et Taiwan, il est vrai qu’Alain Jalladeau, passionné par son métier, a beaucoup à partager. Son premier message, c’est que pour qu’un festival vive, il faut qu’il ait du caractère. Il en existe plus d’un millier à travers le monde, fait-il remarquer, alors pour se démarquer, celui de Kaohsiung doit apprendre à construire sa sélection de façon rigoureuse.
Hou Hsiao-hsien, à qui la position de directeur de Spot – le cinéma d’art et d’essai de Taipei –, donne une vision plus globale de la question, pense que Kaohsiung doit se concentrer sur le cinéma chinois d’où qu’il vienne. En Asie du Sud-Est, en Amérique du Nord, dit-il, on voit apparaître une nouvelle génération d’étudiants de cinéma d’origine chinoise. Là peut-être se trouve la relève qui semble faire défaut aujourd’hui à Taiwan. « En plus, le marché de langue chinoise est l’un des plus importants au monde. »
Excellente idée, pense Alain Jalladeau qui suggère, plutôt que de récompenser une œuvre déjà tournée, de sélectionner par exemple une dizaine de projets et d’attribuer au meilleur un prix permettant au cinéaste de le réaliser dans de bonnes conditions.
Cela veut-il dire que des projets venant de Chine pourraient aussi être récompensés ? Absolument, répond Hou Hsiao-hsien, sinon cela n’a aucun sens. Mais ne faut-il pas plutôt défendre en priorité les natifs de Kaohsiung, s’insurge un réalisateur natif de la ville portuaire. Attention, répond la critique de cinéma Jane Yu, il faut savoir quelle direction on veut donner au festival. A Nantes, souligne-t-elle, on ne montre pas de films de réalisateurs nantais… ni même français d’ailleurs.
Deuxième clé, s’ouvrir sur les jeunes en invitant les élèves des établissements de la région, à tous les niveaux, à venir voir les films sélectionnés, dans la mesure où ceux-ci n’ont, en temps normal, pas la possibilité de voir du cinéma créatif, artistique. « Par exemple, dit Alain Jalladeau, nous avons montré Un été chez grand-père de Hou Hsiao-hsien à des milliers d’élèves à Nantes. » On enseigne bien la littérature, poursuit-il, alors pourquoi pas le cinéma ? « Il faut montrer des œuvres majeures comme des films de [Friedrich Wilhelm] Murnau, de [David] Griffith, de John Ford… Tout le langage cinématographique est là. »
A Kaohsiung,
Alain Jalladeau
explique la
philosophie du
festival des Trois
continents et de
Produire au Sud.
(AIMABLE CREDIT DE
LAURENCE MARCOUT)
Angelika Wang, directrice du Festival international du film et de la télévision pour enfants (TICTFF), acquiesce énergiquement. Alors qu’elle prépare la deuxième édition de cet événement, elle se trouve confrontée à une pénurie d’images de qualité qu’elle attribue, en aval, au manque d’éducation sur le cinéma à l’école. Est-ce justement parce que cette éducation est en France très précoce, se demande-t-elle de façon tout à fait rhétorique, que les films et programmes de télévision pour enfants y sont de qualité supérieure ?
Développer l’enseignement du 7e art très tôt à l’école est la seule solution à long terme pour améliorer la qualité de l’industrie en rendant le public plus exigeant et en suscitant des vocations dans les divers métiers du cinéma, que ce soit celui de critique, de réalisateur, de producteur, etc. Alain Jalladeau cite le cas exceptionnel de l’Argentine où on dénombre plus de 10 000 étudiants de cinéma. « On y produit beaucoup, souvent à très petit budget, mais les films existent, leurs auteurs parlent à la 1re personne et sont courageux. » Quel contraste avec Taiwan où, de l’aveu même des cinéastes, on ne voit pas de nouvelle génération émerger.
Enfin, et c’est là que sa venue prenait tout son sens, Alain Jalladeau a abondamment expliqué les objectifs de Produire au Sud, un volet plus technique qui s’est ajouté au Festival des trois continents en 2002, et qui a pour but d’offrir une formation d’une dizaine de jours aux jeunes producteurs en provenance des pays en voie de développement.
Etant donné son niveau économique, il est clair que Taiwan ne fait pas partie des pays bénéficiaires de cette initiative, mais du moins peut-elle s’inspirer de l’expérience pour réfléchir à la meilleure façon de susciter l’émergence de producteurs professionnels. Car il ne suffit pas de disposer de réalisateurs de qualité. « Des gens comme Hou Hsiao-hsien ou Edward Yang peuvent se produire tout seul, mais ça n’est pas le cas de tout le monde », martèle Alain Jalladeau. La production, c’est un métier difficile qui nécessite une vision à long terme. Ce que les producteurs taiwanais ne comprennent pas toujours, dit-il, c’est qu’un film de qualité, même s’il ne fait pas recette immédiatement, va rester dans le patrimoine culturel et continuer de générer des profits pendant dix, vingt, trente ans… « Par exemple, les télés françaises paient très cher pour montrer les films de Jean-Luc Godard. »
Finalement, et la question a été abordée avec beaucoup de doigté, il reste fondamental pour un festival d’avoir un directeur qui maîtrise son sujet et sache résister aux pressions et aux alternances politiques. En France, a expliqué Alain Jalladeau à un public taiwanais tant dubitatif qu’admiratif, les festivals sont des manifestations indépendantes, soutenues par des associations indépendantes, mais aussi par la ville, le département, la région, le ministère de la Culture… qui, quelle que soit leur couleur politique respective, ne s’ingèrent pas dans leur fonctionnement, du moment que les retombées sont bonnes en termes commerciaux ou d’image.