DOSSIER
L’ÎLE AUX FESTIVALS
Tsai Wen-ting
REPORTAGE PHOTO :
JIMMY LIN / SINORAMA
Ces dernières années, quantité de festivals ont vu le
jour à travers l’île, offrant au public des divertissements variés
Par les nuits tièdes d’avril au sud de l’île, plus de 200 groupes de rock insulaires et étrangers jouent devant 100 000 jeunes fans rassemblés à Kenting lors du festival Spring Scream. Fondé il y a 11 ans par une bande de copains, la manifestation est maintenant un grand succès.
En juillet, au plus fort de l’été, le festival international du Folklore et des Jeux pour enfants se tient à Ilan, où, à côté des divertissements et des jeux aquatiques, une vingtaine de troupes étrangères se produisent. Cette année, les affiches de ces festivals d’un nouveau genre portent toutes le slogan « Vivent les enfants ! »
Depuis le milieu des années 90, de nouveaux événements sont apparus un peu partout dans l’île, aucune ville ou commune ne voulant être en reste dans cette course aux festivités qui stimulent toute une économie locale. Ici, on met en valeur le patrimoine culturel local, là, on mise sur une particularité géographique ou économique, telle que l’agriculture ou la pêche. Ailleurs, on a tout simplement inventé de toutes pièces un thème qu’on exploite pour promouvoir la région.
Il ne se passe donc pas une semaine sans que ne se tienne ici ou là une manifestation culturelle. Avec cette floraison d’événements soutenus par une industrie spécialisée naissante, Taiwan est vraiment devenue l’« île aux festivals ».
De nouveaux festivals
Les fêtes étaient autrefois censées rappeler les changements
de saison et autres temps importants de la société agricole mais, avec
l’avènement de la société industrialisée, elles ont changé
de signification. De plus, les fêtes occidentales, comme Noël, la Saint-Sylvestre,
la Saint-Valentin, sont aujourd’hui célébrées ici avec enthousiasme.
Les festivals consacrés à l’art et à la culture, comme celui des Arts de la scène, à Avignon, en France, celui de Danse artistique et de Théâtre, à Edimbourg, en Ecosse, ou encore le Fringe Festival, à Adelaide, en Australie, sont apparus dans le courant du XXe s. On note encore parmi les plus renommés dédiés à une production locale, l’Oktoberfest, la fête de la bière, à Munich, en Allemagne, ou la fête des nouilles ramen à Sapporo, au Japon.
Il existe de nombreux critères pour créer un festival. Certains sont même dédiés à des héros de l’histoire ou de la littérature. « C’est un moyen simple pour préserver les arts et la culture et pour attirer les visiteurs en plus grand nombre », dit le critique Nanfang Shuo.
A Wulai, dans le
district de Taipei,
un téléphérique
survole les cerisiers
en fleur. Un festival
leur est consacré.
A Taiwan, la plupart des nouvelles manifestations ont reçu l’appui de l’Etat. En 1994, le ministère de la Culture a encouragé les communes à « mettre de l’industrie dans la culture et de la culture dans l’industrie », et plusieurs d’entre elles ont lançé des événements fondés sur des thèmes régionaux ou locaux.
Deux ans plus tard, les villes et les districts ont soutenu la création de petits événements à caractère international permettant des échanges culturels avec d’autres pays ou régions à l’étranger. Enfin, les particularités locales ont été promues, et l’office du Tourisme a lancé la politique « Chaque mois, un festival ». Aujourd’hui, toutes ces manifestations qui ont émergé un peu partout mettent en valeur les différentes facettes de l’île.
Avec le temps et l’expérience, ces festivals ont eu des retombées économiques significatives pour les organisateurs. En 2004, le festival du Folklore et des Jeux pour enfants, à Ilan, le festival culturel du Thon rouge, à Tungkang, ou encore le Salon floral, à Changhua, ont reçu chacun la visite d’environ 1 million de personnes, générant plus d’un milliard de dollars taiwanais de recettes. Le festival des Lanternes célestes, à Pinghsi, près de la capitale, qui fait figure de « petit » à côté, a tout de même permis en février dernier – il se tient juste après le Nouvel An chinois – la vente de plus de 300 000 lanternes, ce qui a rapporté plus de 50 millions de dollars. Outre l’aspect financier évident, il y a aussi un autre avantage pour les petites cités à organiser un festival : le prestige qu’elles en retirent. Par exemple, le petit port de Tungkang, dans le sud de l’île, s’est rendu célèbre grâce à son festival culturel du Thon rouge.
Tous ensemble maintenant
Les nouveaux festivals peuvent inspirer un éveil culturel aux
habitants, soulever des débats et créer des réseaux. Il y a dix ans,
le district de Tainan lançait le festival du Lotus, à Paiho, dans le district
de Tainan, dans le cadre du festival national des Arts et de la Culture. Ce fut immédiatement
un grand succès. Les habitants de Lientan, une localité voisine, formèrent
une association chargée d’étudier l’histoire de la bourgade de Paiho, de
ses premières importations de lotus et de dresser une carte des régions
où l’on cultive cette plante.
Pour les besoins de l’événement, elle a recruté et formé des guides qui accompagnent les visiteurs. Cette initiative a suscité un regain d’intérêt pour la région. L’accent sur la culture locale a redonné aux habitants le sentiment d’appartenir à une communauté.
Ce genre de festivités est l’occasion de revoir l’histoire et les modes de vie à travers les âges. Par exemple, le festival des Mangues à Yuching, dans le district de Tainan, ou celui des Papillons jaunes à Meinung, dans le district de Kaohsiung, révèlent une étroite interaction entre les hommes et la nature.
Le festival des Arts religieux du district de Taipei qui se tient durant le mois des Fantômes – en général en août – insiste sur le rapport entre les croyances populaires et les problèmes de société, comme le confinement des personnes âgées dans les familles ou la violence domestique. Pendant le mois des Fantômes, la tradition veut que l’on présente des offrandes aux esprits errants, mais le festival a permis d’élargir le sens de cette tradition pour attirer l’attention sur les personnes défavorisées.
Ces nouveaux festivals incitent les collectivités locales à la créativité. Ces deux dernières années, l’Expo verte, qui se tient à Wulaokeng, près de Suao, dans le district d’Ilan, au nord-est de l’île, s’est retrouvée, selon la revue Global Views, en 3e position dans le classement des meilleurs festivals insulaires avec 95% des visiteurs ayant exprimé leur pleine satisfaction.
Kuo Jui-kun, ancien chef du district de Tainan et aujourd’hui professeur à l’Institut des relations publiques de l’université nationale Sun Yat-sen, à Kaohsiung, a loué les responsables du bureau de l’Agriculture du district d’Ilan pour la qualité de l’Expo verte. « Laissez les communautés locales mettre leurs ressources en commun et ne sous-estimez pas leur créativité », s’exclame-t-il.
On finit par s’en lasser !
Avec un calendrier chargé de festivals, il y a quelque chose
à faire chaque week-end. Consultons le Calendrier culturel publié
par le district de Taipei, et on voit qu’il y a plus de 20 événements dans
l’année rien que dans ce district, consacrés par exemple aux Cerisiers
en fleurs, à Wulai, à la Légende de l’or, à Jueifang, aux Cerfs-volants,
à Shihmen. Le district voisin d’Ilan, qui est aussi une destination touristique
populaire, offre un festival à chaque saison : au printemps, l’Expo verte,
en été, le Folklore et les Jeux pour enfants, en automne, les Sources chaudes,
à Chiaohsi, et en hiver, le Joyeux Nouvel An, à Ilan même. A quoi
s’ajoutent le festival du Melon et des Fruits, celui du Printemps froid, celui du
Maquereau, etc.
Le festival de la
déesse Matsu,
à Tachia, dans
le centre de l’île,
attire les fidèles
et aussi de
nombreux curieux.
Cependant, quand ces manifestations s’appellent toutes « festivals », on risque de voir la population s’en lasser, explique Lin Ku-fang, président de l’Institut des études artistiques de l’université bouddhique Foguang, à Ilan.
En outre, ces événements cherchent essentiellement à attirer un grand nombre de visiteurs. « Lancer un festival, c’est bien, mais il s’agit surtout de le rééditer », insiste Kuo Jui-kun.
Fidèles aux racines
L’esprit mercantile l’emporte alors sur la culture. « L’authenticité
finit par se dissiper », se lamente Li Ming-tsung, de la Direction
des parcs de la ville de Taipei, dans une thèse sur les festivals modernes.
De même que l’on peut déplorer que les Taiwanais marquent la Noël
sans en connaître la signification religieuse chrétienne, on note que la
fête des Lanternes est devenue un événement commercial qui s’écarte
de plus en plus de ses principes traditionnels.
Peu importe s’il s’agit du « culturel qui s’industrialise » ou de l’« industrie qui devient culturelle », c’est l’authenticité initiale qui doit prévaloir. Des experts estiment que les caractères culturel et local sont donc des principes fondamentaux.
Hung Wan-lung, ancien directeur du département de Musique de l’université nationale Sun Yat-sen à Kaohsiung, explique, dans la revue Art Season, qu’un festival artistique ne peut avoir de succès que s’il conserve un haut niveau et attire de grands noms, comme en Europe ou en Amérique, ou bien alors s’il est profondément ancré dans une tradition locale – c’est ce dernier modèle qui conviendrait le mieux à Taiwan.
Hors du temps
Lee Fong-mao, chercheur à l’institut de Littérature et de
Philosophie chinoises à l’Academia sinica, tente une explication tout à
fait asiatique de la « culture des festivités » dans son
ouvrage consacré aux fêtes de temple. Aux fêtes traditionnelles, les
gens participaient dans un endroit donné à un moment particulier, et ils
portaient à cette occasion leurs plus beaux habits. Les réjouissances achevées,
tout retournait à la normale. La différence entre le normal et l’extraordinaire
est assez représentative de la philosophie chinoise de la tension et du relâchement,
dit-il.
Le rythme de vie dans les sociétés agraires était plus lent, aussi les fêtes étaient-elles l’occasion de se détendre. Mais, à notre époque, soumis à des temps de travail contraignants et des déplacements fatigants, le public a-t-il besoin d’être stimulé par un festival ? Après avoir affronté les embouteillages pour se rendre sur le site d’un événement, il faut encore se frayer un chemin dans la foule. On peut alors se demander si le festival donne vraiment la possibilité de se relaxer. A l’ère du consumérisme culturel, où les nouveaux festivals sont une importante forme de loisir, il semble que le public soit en réalité obligé de faire un effort pour les apprécier.