Artisanat
QUAND LA BRODERIE
INSUFFLE
VIE AUX DIEUX
Kuo Li-chuang
Les trois héritiers du
Palais d’or, Chen Ai-chu,
Chen Pen-jung et
Chen Pen-chuan,
montrent une de leurs
créations, une banderole
au motif des Huit immortels.
(REPORTAGE PHOTO :
JiMMY LIN / SINORAMA)
Chez les Chen, on est brodeur de père en fils. L’affaire familiale est une des dernières à réaliser les costumes extravagants et les accessoires richement brocardés des effigies divines
A quelques minutes à pied de la gare d’Ilan se trouve l’atelier de broderie Le palais d’or. A notre arrivée, Chen Pen-chuan, le patron, s’affaire à l’extérieur sur deux parasols — dernières retouches avant de les livrer au temple qui en a passé la commande. Un précieux accessoire pour les dieux qui sont ainsi protégés du soleil et de la pluie.
A l’intérieur, une photographie de Chen Chin-kuan, le fondateur. Ses deux fils, Chen Pen-jung et Chen Pen-chuan, et sa fille Chen Ai-chu, ont repris l’affaire après sa mort. Ils nous content l’épopée paternelle.
Apprentissage
Né en 1916 dans une famille pauvre de Fuzhou, la capitale provinciale
du Fujian, Chen Chin-kuan émigra à Taiwan à l’âge de 17 ans pour
s’y mettre en apprentissage. Il était alors si petit et si frêle qu’il
se fit passer pour un gamin de 12 ans, afin de ne payer la traversée que demi-tarif.
L’anecdote faisait beaucoup rire ses amis qui, quand il se mit à son compte
quatre ans plus tard, lui rappelèrent qu’il était bien jeune pour être
patron…
A cette époque, les habitants de Fuzhou étaient réputés exceller dans les « trois arts de la lame » — les métiers de couturier, de cuisinier et de coiffeur. Mais le jeune homme n’avait reçu aucune formation particulière et c’est sur les conseils d’un aîné qu’il se mit en route pour l’atelier Les nuages, rue de Dihua, à Taipei.
Dans le métier de brodeur, les hommes constituaient alors une minorité. Durant les trois ans et demi que dura son apprentissage, il dut non seulement subir les coups et les jurons de son maître mais aussi aider la femme de ce dernier aux corvées domestiques quotidiennes. Il prit son mal en patience. Parfois, les apprentis maltraités fuguaient, mais ils revenaient vite, la faim au ventre. Une fois l’apprentissage achevé, on ne pouvait quitter l’atelier pour aller gagner sa vie ailleurs qu’après avoir rattrapé les jours où l’on n’avait pas pu travailler, quelle qu’en ait été la raison.
Des oreilles de lion qui bougent
Chen Chin-kuan termina sa formation au moment où la Seconde Guerre
mondiale touchait à sa fin. Comme Taipei subissait régulièrement des
raids aériens américains, les autorités japonaises firent évacuer
les citadins à la campagne. C’est ainsi que le jeune brodeur se retrouva à
Ilan, où il ouvrit son propre atelier.
Durant la période japonaise, la population était censée vénérer l’empereur du Japon, et il était interdit de rendre un culte aux dieux autochtones. Chen Chin-kuan dut alors se résigner à travailler comme simple couturier, reprisant les complets à l’occidental — ou sebiro en japonais —, que seuls portaient les fonctionnaires et les hommes fortunés.
Bien que les religions locales fussent formellement prohibées, beaucoup de Taiwanais observaient les rites traditionnels en secret. Chen Chin-kuan continua donc dans l’ombre à broder des costumes divins. La finesse de son travail ne tarda pas à lui assurer une solide réputation dans la région.
Chen Pen-chuan, le fils cadet, explique que la broderie en relief était la spécialité de son père. Celle-ci est réalisée en rebrodant des pièces rapportées, appliquées sur le costume et rembourrées de coton. Les motifs de broderie en relief les plus typiques sont les pagodes et les têtes de lion. Afin de rendre ces dernières plus vivantes, l’artisan eut l’idée de monter les oreilles sur des ressorts. Cette innovation lui valut de nombreuses commandes.
Tout en une journée de travail
Après la guerre civile, à une mortalité infantile encore
très élevée venait s’ajouter la conscription obligatoire des jeunes
garçons dans la perspective de combats entre nationalistes repliés sur
Taiwan et communistes chinois. On implorait donc les dieux de protéger ses enfants
des maladies ou de la mort au combat.
Dans les années 60-70, le conflit s’étant mué en guerre froide et le niveau de la santé publique progressant, les célébrations religieuses se succédaient. Pour remercier les dieux d’avoir exaucé les prières des fidèles, on les apprêtait de nouveaux habits et coiffes.
Avec les années 80 vinrent pour Taiwan un essor économique sans précédent. L’urbanisation entraîna l’émergence d’une nouvelle classe sociale composée d’anciens propriétaires terriens enrichis, les tianqiao. Ils bâtirent des temples et financèrent de nombreuses célébrations religieuses, entraînant un renouveau des croyances populaires. La compétition qui en résulta entre les différents temples et associations, propre à stimuler la créativité, contribua au développement d’une tradition de parades de « dieux marcheurs », des effigies divines appelées, dans la région d’Ilan, daxian wangzai. Peut-être est-ce parce qu’Ilan a toujours été l’une des capitales de la musique beiguan que ces parades y sont très renommées.
L’époque fut celle d’une belle prospérité pour l’atelier de Chen Chin-kuan qui compta jusqu’à 50 apprentis, surtout des jeunes femmes. La concurrence entre brodeuses était si rude que celles-ci étaient parfois prêtes à renoncer à leurs trois premiers mois de salaire pour avoir la chance d’y être employées.
Comme Chen Chin-kuan était un très bon artisan et savait partager son savoir-faire, ses apprenties pouvaient se prévaloir d’être bien meilleures que la moyenne. Au fil des ans, il en forma plus de 2 000 et finit même par monter une manufacture. Il réorganisa le travail, divisant son personnel en équipes spécialisées chacune dans une partie du vêtement, se réservant l’assemblage. Ses deux belles-filles furent désignées maîtres d’œuvre. Elles devinrent rapidement des brodeuses de premier ordre, confirmant le caractère familial de l’entreprise.
Des métiers divers
Les deux fils, Chen Pen-jung, né en 1948, et Chen Pen-chuan,
de deux ans son cadet, suivirent les traces de leur père dès la fin de
l’école primaire. D’abord, il leur fallut maîtriser l’utilisation des grosses
aiguilles qui nécessitent beaucoup de force dans les doigts pour obtenir un
tracé régulier. Ensuite, ils passèrent à la technique du « fil
qui court ». Cela consiste à appliquer de la bourre de coton sur le
tissu et à fixer ces à-plats par de gros points, avant de faire ressortir
le motif à l’aide de fils colorés.
Outre la broderie, l’atelier pratique la sculpture et la menuiserie — deux parties importantes de la fabrication des masques-costumes. Lorsqu’une commande arrive, voilà comment le travail s’organise : on dessine un patron à l’encre à partir des souhaits du client, puis on réalise la tête. On élabore ensuite le châssis du masque-costume avec des lamelles de bambou. Le résultat est une structure souple qui rend la marche du dieu plus vivante et plus naturelle.
Pour ce qui est des robes, le tissu est fixé à un cadre. On procède d’abord à la broderie à plat avant de réaliser les reliefs qui sont toujours exécutés à la main. Les diverses parties du vêtement — en général 18 — sont assemblées à la machine à coudre. Pour finir, on coud les paillettes et les perles. Il faut compter un mois et demi de travail à une personne seule pour réaliser un vêtement.
Les poissons et le vent
Au début des années 80, époque faste pour la broderie,
l’atmosphère était souvent bon enfant à l’atelier. On travaillait
au son de la radio, et il n’était pas rare d’entendre toutes les employées
reprendre en chœur de vieilles mélodies taiwanaises. Puis, quand on y installa
la télé, les voisins vinrent se joindre aux ouvriers pour regarder la très
populaire émission de marionnettes de Huang Chun-hsiung, Le chevalier lettré
de Yunzhou.
Parfois quand les commandes étaient trop nombreuses, il fallait continuer à travailler tard dans la nuit. Les jours précédant le Nouvel An étaient les plus occupés, certains temples voulant absolument se faire livrer avant les fêtes pour que les dieux soient habillés de neuf pour commencer l’année.
Pendant longtemps, ce fut aussi l’atelier du Palais d’or qui réalisa les fanions pour le festival de qianggu — littéralement « attrapper l’orphelin » — à Toucheng, une commune de la région d’Ilan vivant essentiellement de la pêche. Ces banderoles, rebrodées de poissons, de crabes, de crevettes et d’anguilles, sont au cœur du festival. Elles sont hissées en haut de poteaux enduits de graisse de buffle, appelés « mâts des orphelins ». Le premier qui réussit à décrocher le fanion peut l’attacher à la proue de son chalutier, sollicitant ainsi humblement des dieux vents favorables et prises en abondance.
Ces dernières années, la commande la plus importante de l’atelier fut la réalisation d’une robe pour l’Empereur de Jade du Temple Yuching des neufs dragons situé sur la commune de Chiaohsi, dans le district d’Ilan. Cette commande émanait d’un fidèle qui, alors qu’il était étudiant, avait trouvé refuge et force auprès des dieux de ce temple. Une fois son doctorat en poche, le jeune homme se rendit au temple et demanda à l’Empereur de Jade si celui-ci souhaitait de nouveaux habits. La réponse fut positive.
L’Empereur de Jade est immense, et ses robes sont donc proportionnellement longues et larges. Il a fallu six mois de travail à l’atelier pour en venir à bout. Les motifs sont strictement réglementés et répertoriés dans les archives du temple. Ainsi, l’Empereur de Jade et le Seigneur du Paradis de l’Ombre doivent-ils être habillés d’or, tandis que le dieu de la Terre porte une robe de « longévité ». Quant au Très Exalté Seigneur Lao, il est, lui, paré du motif des huit trigrammes. Une fois, on passa commande à l’atelier d’une robe impériale pour le dieu de la Terre, mais comme la coutume ne prévoit pas que cette divinité porte ce genre de vêtement, Chen Pen-chuan transféra la commande à un autre.
Récemment, l’atelier s’est trouvé confronté à la concurrence venant de Chine, bien que la qualité de l’ouvrage y soit nettement moindre. Les couleurs tendent à passer au bout de deux ou trois ans, alors que les pièces réalisées à Taiwan conservent les leurs pendant une bonne décennie.
L’atelier continue à proposer toutes sortes d’articles — vêtements et coiffes, mais aussi lions, banderoles, parasols, broderies de devanture de porte au motif des Huit immortels, bannières pour la danse du lion, etc. —, mais le gros de ses activités reste les « dieux marcheurs », une spécialité moins connue des concurrents et très locale.
Une course contre la montre
Pourtant, l’atelier du Palais d’or traverse une période de crise.
Tout d’abord, on manque de brodeurs qualifiés et talentueux. Ensuite, la deuxième
génération des Chen arrive à la cinquantaine et s’essouffle — problèmes
de vue, mains fatiguées… La troisième génération, elle, ne souhaite
pas reprendre le flambeau familial. La vie est ailleurs, loin des dix heures de travail
par jour, d’un apprentissage long sans la garantie d’une vie confortable. Viennent
s’ajouter à cela une pénurie de matières premières et des prix
qui flambent. Bien qu’il y ait moins de commandes, il faut tout de même avoir
un certain nombre de produits en stock, ce qui rend l’équation toujours plus
difficile à résoudre.
Les traditions meurent avec les artisans qui n’ont trouvé personne à qui transmettre leur savoir. Certains produits ne sont plus fabriqués à Taiwan et s’importent de Chine, la qualité s’en ressent. Tout un ensemble de facteurs qui attristent Chen Pen-chuan.
Quelques espoirs ?
Les autorités locales, conscientes du problème, ont organisé
une compétition de « dieux marcheurs » en 2002. Le public
a aimé, et les médias ont largement couvert l’événement. Le Centre
des arts traditionnels nationaux a, pour sa part, monté une exposition de tissus
brodés à la main pour promouvoir cet artisanat. Reste à savoir si,
comme l’espère Chen Pen-chuan, cela permettra d’attirer l’attention des jeunes.
L’artisan ne se fait pourtant pas vraiment d’illusions. La broderie des vêtements
divins est amenée à disparaître, un sombre destin qui semble devoir
être celui de l’ensemble des arts populaires de Taiwan.
Un lien très fort unit les trois frères et sœurs. Leurs doigts calleux sont la preuve d’une vie dédiée à leur art. Il y a quelques années, Chen Pen-jung a pratiquement perdu la vue à la suite d’un glaucome. Le cadet a donc pris la relève. Les deux frères vivent ensemble au-dessus de l’atelier. Leur sœur, Chen Ai-chu vient y travailler tous les jours.
Le Palais d’or est l’un des derniers témoins de l’art de la broderie taiwanaise. Au toucher, on peut sentir l’attention et la patience qui ont nourri, tout au long des années, le travail du tissu. En quittant cette famille unie dans une même passion, on ne peut que s’incliner respectueusement et souhaiter que la lumière de l’atelier ne s’éteigne jamais.