DOSSIER
DANS
LES COULISSES
Tsai Wen-ting
Derrière le festival du Folklore et des Jeux pour enfants d’Ilan se cache une équipe éclectique qui a fait ses preuves
Alors que le printemps s’achève, fin avril, on étend les couettes au soleil, devant le dortoir de l’université nationale d’Ilan qui accueillera bientôt les festivaliers. Pendant ce temps, les coopératives agricoles de la région composent des menus spéciaux en fonction des spécificités culturelles et religieuses des troupes étrangères. C’est aussi à ce moment-là qu’on recrute des étudiants pour l’accueil des artistes et du public, ainsi que pour le montage des installations.
« Le festival pour enfants fait déjà partie intégrante du rythme de vie de la population d’Ilan », constate Jean Lee, qui était en charge de l’organisation de la sixième édition de l’événement, il y a quatre ans, et qui occupe aujourd’hui un poste à responsabilités au ministère de la Culture.
Jour et nuit
« En avril, on est déjà sur le pied de guerre.
En mai, on n’a plus de week-end. En juin, on ne fait plus la différence entre
le jour et la nuit. » Voilà comment l’un des organisateurs explique
la pression intense des trois mois qui précèdent le festival et le travail
surhumain que fournit l’équipe.
A la mi-août, une fois le rideau tombé, mettant fin au bruit des enfants s’ébattant dans les bassins et à l’atmosphère chaleureuse des spectacles folkloriques, on remballe tout. Les scènes et les gradins sont démontés, les expositions sont remises dans les cartons, les jouets collectés sont classés. Il faut aussi régler les dépenses et solder les comptes. Le nettoyage du site prend plus de deux mois. Ensuite, c’est déjà le moment de lancer la machine pour le festival de l’année suivante.
On n’a pas plutôt dit au revoir aux troupes invitées que les contacts sont pris avec de nouvelles formations pour l’année suivante. En même temps, on s’active à chercher des sponsors avant que ceux-ci n’aient clos leurs budgets.
Ensuite, de janvier à avril, les groupes de travail se retrouvent pour d’interminables discussions, mettant au point des plans d’action et faisant les choix qui s’imposent. « Comme le festival en est à sa dixième édition, certaines activités sont bien rodées : le comité préparatoire général ne se réunit plus que deux fois, alors que la première année, il lui a fallu sept séances ! », explique Wang Man-hua qui en fait partie depuis le début.
Une fois les décisions arrêtées quant au programme, le comité préparatoire commande les supports promotionnels, ainsi que les articles qui seront vendus dans la boutique de souvenirs. C’est à ce moment-là également qu’on décide du plan des installations. En juin, la lumière reste allumée toute la nuit au siège de la Fondation éducative et culturelle Lan-Yang où, en temps normal, la journée de travail dure souvent plus de 13 heures.
Forts de ces dix années d’expérience, les organisateurs axent désormais leur planification autour de quatre thèmes : les spectacles, les expositions, les jeux et les attractions aquatiques. C’est par l’intermédiaire du Conseil international des organisations pour les festivals de folklore et d’arts traditionnels (CIOFF) que sont envoyées les invitations aux troupes étrangères, composées d’artistes ayant entre 8 et 18 ans.
Une planification méticuleuse a donné au festival une renommée considérable à l’étranger, mais le prix de ce succès ne doit pas être sous-estimé. « Cette année, à part les dix masques blanchissants supplémentaires qu’il va nous falloir distribuer, nous devons absolument tenir un registre du poids de tous les membres de l’équipe ! », plaisante Chen Teng-chin, le directeur des Affaires culturelles du district d’Ilan. C’est que, chaque été, lorsque le festival touche à sa fin, non seulement les membres de l’équipe affichent tous un hâle prononcé témoignant des heures passées à travailler sous le soleil, mais le surmenage a fait perdre plusieurs kilos à certains…
Tout faire soi-même
Depuis les premiers instants du festival, en effet, ils croulent sous
le travail. Mais Chen Teng-chin persiste et signe : « Nous faisons
tout nous-mêmes, nous ne sous-traitons absolument rien ».
La raison à cela ? « Ilan a sa façon de faire et ses idéaux. Nous avons peur que confier le travail à des sociétés privées ait des conséquences sur la qualité. Alors pourquoi ne pas tout faire nous-mêmes et accumuler un savoir-faire ? » Au cours des dix dernières années, le personnel des unités de travail s’est renouvelé mais les normes et procédures sont restées en place, assurant au festival d’Ilan sa place au top du classement national.
« C’est comme le Nouvel An chinois, dit Jean Lee. Il faut tuer soi-même le poulet et le canard, et faire ses propres gâteaux de riz à la vapeur si on veut qu’il règne une réelle atmosphère de fête dans la maison. Si vous vous faites livrer un dîner de réveillon tout prêt, il y a quelque chose qui manque ! » Qui plus est, si le travail était sous-traité, le festival des enfants deviendrait un « business » ou une manifestation comme une autre, sans aucun investissement dans l’émotion.
Coordination locale
Les trois élus qui se sont succédé à la tête
du district d’Ilan au cours des vingt dernières années ont placé la
culture avant tout le reste. Tout a commencé en 1996 lorsque Yu Shyi-kun, alors
chef du district, a lancé le projet « Children’s Dreamland »
qui allait donner naissance au festival. Au départ, il n’y eut pas assez de
personnel pour enclencher le mouvement. Comme par miracle, les habitants d’Ilan furent
rejoints dans leurs efforts par des jeunes pleins d’idéaux qui rentraient dans
leur région natale avec l’envie de faire quelque chose.
Quant à Wang Man-hua, l’une des fondatrices de l’événement, c’est sur l’invitation d’une amie habitant Ilan qu’elle rejoignit l’équipe. Son mari travaillant en Chine et ses enfants étant à l’université, rien ne la retenait à Taipei. Mais les premiers temps, après être restée femme au foyer pendant vingt ans, elle reconnaît avoir eu du mal à prendre le rythme, d’autant plus qu’à l’époque, elle ne savait pas se servir d’un ordinateur, ni même d’une photocopieuse. Ce qui se révéla utile fut l’expérience qu’elle avait acquise dans sa jeunesse en travaillant dans le secteur de la communication. Sa chaleur et ses qualités dans les contacts relationnels firent d’elle le porte-parole de la Fondation Lan-Yang.
Etonnants stagiaires
Chaque année au mois d’avril se tient un « examen »
qui permet de départager les 500 candidats qui se présentent pour
les 222 places de stagiaires. Pour être sélectionné, il faut
se débrouiller en anglais et avoir des connaissances générales concernant
la culture et la géographie de la région, et il faut également avoir
les capacités nécessaires pour piquer un 100 m avec un gros carton
d’eau minérale sur les épaules !
Bien que le salaire ne soit que d’environ 95 dollars taiwanais de l’heure, les jeunes originaires d’Ilan se bousculent au portillon. L’année dernière, Chen Teng-chin a étendu le programme de stages pour enrôler une trentaine de collégiens et lycéens comme reporters en herbe. Leurs professeurs ont été associés à la réalisation d’un quotidien du festival et à la publication d’un recueil des meilleures dépêches. « Si le festival était sous-traité, ce genre d’initiative serait impossible à mettre en œuvre », dit-il.
Quantité de stagiaires finissent par intégrer l’équipe pour de bon. Cela a par exemple été le cas de Wu Meng-chen qui, après un stage en 1999 alors qu’elle faisait ses études à l’université catholique Fu Jen, à Taipei, a rejoint ses anciens superviseurs trois ans plus tard. Parlant couramment l’anglais et ayant de solides connaissances dans plusieurs autres langues européennes, elle a maintenant pour responsabilité d’inviter les troupes artistiques étrangères.
« Tant qu’elles ne sont pas arrivées, je n’ose jamais dire combien viendront », dit-elle. Les changements de dernière minute sont fréquents et provoquent de véritables casse-tête pour les organisateurs.
Jouer
Le festival doit une partie de son succès aux sessions de brainstorming de
l’unité créative. Contre toute apparence, ce sont ces gentils « bons
à rien » qui imaginent chaque année les nouvelles attractions
aquatiques du festival.
Le principe de la station de lavage pour automobiles leur a, par exemple, inspiré un hilarant labyrinthe entre jets d’eau. Idem pour ces bidons munis d’une pompe que les agriculteurs utilisent pour leurs épandages : ils en ont fait une arme redoutable pour les batailles d’eau entre familles, les pères se sanglant un jerrycan sur le dos, les enfants étant équipés de pistolets à eau…
« L’esprit du festival, explique Chang Ching-yu, qui est à la tête de l’unité créative, c’est de jouer avec les jeux, non pas que les jeux nous imposent un comportement mécanique. Et nous voulons aussi donner l’occasion aux visiteurs d’interagir. »
L’autre mission de Chang Ching-yu est la maintenance des installations. Ainsi, l’unité qu’il dirige a eu l’idée de recycler l’eau servant à refroidir les générateurs du site pour que les vestiaires soient équipés de douches chaudes. Ils ont également pensé à mettre des traverses en bois recouvertes de gazon artificiel entre les différents bassins pour éviter qu’en passant de l’un à l’autre, on y amène de la boue. A eux encore revient la décision d’imposer le tri des déchets dans la cuisine de l’espace restauration.
Peu importent les chiffres
Le festival d’Ilan a déjà atteint le chiffre mirobolant
de 900 000 visiteurs, et pourtant ses organisateurs n’ont aucun désir de
dépasser le million.
« Le chef du district nous répète sans arrêt de ne pas nous focaliser sur les chiffres ni d’en faire un outil de promotion, parce que notre objectif, c’est tout simplement la qualité », dit Chen Teng-chin.
Pour un district qui compte à peine 460 000 habitants, il est en effet raisonnable de se limiter à une fréquentation totale de 800 000 personnes. Sans cela, ont averti les experts consultés, la région en souffrira, ne serait-ce qu’à cause des embouteillages. L’idéal serait de pouvoir faire en sorte qu’il y ait entre 25 000 et 30 000 entrées par jour. Le week-end, lorsqu’on dépasse les 50 000 visiteurs, il est difficile de maintenir la qualité générale, ce qui dessert le festival. En réalité, dans l’état actuel des choses, la foule est le principal défi. Chen Teng-chin résume la question par une métaphore : « Il y a une limite au nombre d’oranges qu’on peut mettre dans le même panier. Une de trop, et ça fait de la marmelade… »