DOSSIER
« UNE MAGNIFIQUE
CARTE CULTURELLE »
Tsai Wen-ting
(PHOTO : JIMMY LIN)
Une interview de Chen Chi-nan,
ministre de la Culture
Depuis des années déjà, le ministère de la Culture encourage les festivals et les expositions à caractère local au niveau des villes et districts dans toute l’île. Cette politique culturelle a permis de mettre en valeur les talents dans les régions. Parlez-nous de ces activités.
Chen Chi-nan : Il y a deux types d’événements pour lesquels le ministère fournit une assistance. Le premier est rassemblé sous le titre général de festival national de la Culture et des Arts et s’appuie sur des caractéristiques propres aux régions d’accueil. On peut citer, entre autres, le carnaval du Lotus à Paiho, la fête de la Banane à Chinshan, le festival des Arts du bambou à Chushan, le festival de la Danse du Lion à Yulien. Tout cet ensemble de manifestations annuelles forme un dense réseau qui devient lui-même un festival de niveau national mais aux accents tout à fait locaux.
Le deuxième type d’activités tient plus de l’action des collectivités locales. Il est organisé en partenariat avec une seule collectivité pour développer ses capacités à interagir avec l’étranger ou pour fournir de nouvelles opportunités d’échanges internationaux.
Ces deux formes ont suscité l’une et l’autre une grande satisfaction au sein du public. Il y a une dizaine d’années, la plupart des municipalités et communes de Taiwan n’avaient encore jamais eu l’occasion d’organiser un événement culturel de portée internationale, ce qui pouvait contribuer à en donner une image dévaluée. En observant ce qui se passe aujourd’hui, on s’aperçoit que ces craintes ne sont plus fondées.
Y a-t-il un modèle suivi par le ministère
pour collaborer avec les collectivités locales ?
C.C.-N. : Dans les premières années, le rôle
joué par les autorités culturelles a été central, celles-ci finançant
chacun de ces festivals, allant parfois jusqu’à leur consacrer plus de 10 millions
de dollars taiwanais. Aujourd’hui, les subventions sont passées à 2 ou
3 millions en moyenne par manifestation.
Quand j’étais ministre adjoint, nous nous préoccupions du contenu culturel des événements, de leur impact environnemental et de leur dimension internationale. Maintenant, les collectivités locales ont pris la relève dans beaucoup de domaines. C’est aussi pourquoi il peut parfois y avoir des divergences entre elles et nous en termes de planification et de réalisation. Il arrive que les thèmes choisis ne relèvent plus forcément du domaine culturel comme c’est le cas pour le festival des Friandises, à Tainan, ou celui du Thon rouge, à Tungkang.
Quelques-uns de ces événements sont en plus gérés par des agences professionnelles, ce qui ne contribue pas à l’épanouissement ou à la création de talents locaux. Beaucoup changent aussi de thème d’une année sur l’autre, au détriment parfois de leur cohérence et donc de leur succès.
Y a-t-il des changements d’orientation en cours ?
C.C.-N. : Le ministère va mettre l’accent sur la
mise en place de festivals ou de spectacles d’envergure nationale. Par exemple, le
festival des Arts de la scène de Taiwan, qui s’est déroulé en mai
à Kaohsiung, a permis de réunir pendant trois jours des danseurs, des musiciens,
des acteurs venus des quatre coins de l’île. Nous sommes encore en train d’évaluer
les retombées de cet événement.
Taiwan a tous les atouts en main pour organiser des manifestations artistiques de portée internationale. Mais il nous faut intensifier nos efforts, accumuler l’expérience pour aboutir à la réalisation de festivals hors pair tels que ceux d’Avignon, en France, ou d’Edimbourg, en Ecosse, lesquels ont déjà environ 50 ans d’histoire. Aussi longtemps que les municipalités et régions organisatrices ne parviendront pas à garantir elles-mêmes un niveau de qualité suffisant, le ministère continuera de leur accorder son soutien.
Votre vision est-elle, comme pour votre prédécesseur,
Tchen Yu-chiou, de « mettre de la culture dans l’industrie et d’industrialiser
la culture » ?
C.C.-N. : Il y a des différences. « Mettre de
la culture dans l’industrie » ne veut pas seulement dire qu’il faut pousser
les industries à soutenir l’effort culturel. Cela signifie davantage valoriser
le sens culturel et la notion d’esthétique au sein de ces industries. Par exemple,
le carnaval du Lotus de Paiho n’a pas uniquement pour objectif de vendre des lotus
et de la nourriture préparée à base de cette plante. Il s’agit aussi
de l’apprécier en tant que telle, pour ce qu’elle représente, les gens
s’en inspirent pour toute forme de création artistique. Cela revient à
bâtir une culture autour du lotus.
Taiwan devient une île de festivals. Les
pouvoirs publics, comme les collectivités locales, sont impliqués lourdement
dans cette politique. N’y a-t-il pas un engagement trop marqué ?
C.C.-N. : Cette variété annonce l’émergence
d’une ère tournée vers la consommation culturelle. Ce qui, dans notre perspective
de développement culturel, est tout à fait désirable. Quand la culture
se fait indispensable dans la vie quotidienne, c’est là un énorme
élan pour la création.
Tout cela inclut aussi la religion populaire. Des gestes religieux simples ou des fêtes traditionnelles évoluent aussi dans la compréhension qu’on s’en fait. Ainsi, participer au festival des Pétards de Yenshui est devenue une activité excitante et amusante, le sens originel spirituel ayant disparu. Ce sont là des caractéristiques de la vie post-moderne.
Améliorer les fondements culturels, voilà ce qui est une priorité aujourd’hui pour le ministère, et non pas promouvoir des industries de consommation. Lorsque des administrations locales organisent un événement, elles tablent trop sur la fréquentation, la faveur du public.
Or, l’essor culturel ne tient pas à ça. Il s’agit d’« éduquer » le public, de le transformer, sans tenir compte du succès populaire ou financier de la manifestation.
En tant qu’anthropologue, pensez-vous que cette
industrie des festivals puisse aujourd’hui perpétuer le caractère spirituel
des festivals religieux ?
C.C.-N. : La vie moderne a de nombreux aspects. Certains
pensent que les festivals avec leur conception moderne ont remplacé les fêtes
traditionnelles dans leur fonction d’« échappatoire ». Dans une ère
culturelle fondée sur l’événement, les gens ont besoin de temps libre
pour se détendre – c’est un mode de vie. Aussi, la signification de ces manifestations
est multiple et parfois croisée. En même temps, il est possible d’apprendre,
de voyager, de découvrir, de chercher la motivation et d’expérimenter un
environnement complètement différent de celui dans lequel on évolue
normalement.
Qu’espérez-vous pour Taiwan et ses festivals ?
C.C.-N. : Les festivals centrés sur une particularité
locale ont encore besoin de se trouver une dimension culturelle. Il faut donc prendre
son temps pour les développer. Il faut jouer sur cette différence locale
pour stimuler la création et embellir Taiwan, de sorte qu’en imaginant une carte
de l’île, on n’y voit plus seulement inscrits le nom des localités mais
aussi les thèmes des festivals comme les socques de bois à Suao, les fleurs
à Changhua… C’est l’image de cette magnifique carte culturelle que je garde
gravée à l’esprit.