Edito
LA LIBERTÉ DE
DÉSINFORMER ?
Tout au long du mois de juillet, deux
événements ont tenu en haleine les Taiwanais. Etaient-ce les attentats
terroristes à Londres et en Egypte, le sommet du G8, la famine au Niger…? Non :
il s’agissait de la convalescence du top model Lin Chih-ling, rapatriée de Chine
en civière sous les flashes et les caméras, et de la rivalité entre
les deux prétendants à la présidence du Kuomintang (KMT) – dans cet
ordre, à n’en pas douter.
Le mannequin le mieux payé de Taiwan se remettra-t-elle de ses côtes cassées, après sa chute de cheval lors du tournage d’un film publicitaire ? Pourra-t-elle avoir la compagnie de ses chiens favoris à l’hôpital ? Lequel des jeunes hommes qui se sont précipités à son chevet est son ami de cœur ? Et Wang Jin-pyng, le candidat malheureux à la présidence du KMT, serrera-t-il la main de Ma Ying-jeou, son adversaire victorieux ?
On le voit, le suspense était terrible dans l’île, pendant que le monde continuait de se déchirer, loin, très loin de l’univers des journalistes taiwanais. Non pas que ces derniers manquent de professionnalisme. Leurs reportages sont bien ficelés, l’intrigue bien suivie et les images de bonne qualité. Après tout, on dispose ici des derniers équipements de transmission par satellite.
Non pas qu’ils n’essaient pas d’élargir leurs horizons. On se souvient qu’au moment du conflit en Irak, on a pu voir des commentateurs en tenue de camouflage présenter la situation au Proche-Orient sur les chaînes locales…
Aussi, lorsque, sur une demi-heure de JT, dix minutes sont tournées dans un commissariat de police et dix autres dans un hôpital de l’île, le tout en direct ou repris en boucle toute la journée, n’y a-t-il pas un malaise ?
La presse ne sera jamais trop libre, certes. Mais sans doute a-t-elle aussi besoin, comme cela se fait ailleurs, d’une instance de supervision et de contrôle éthique neutre et apolitique qui ait l’autorité et les moyens de demander aux médias de revoir leur façon de traiter l’information, si nécessaire.
Sans doute aussi le caractère à la fois insipide et sensationnel des médias locaux est-il le résultat d’une guerre commerciale au sein du secteur depuis sa libéralisation, au début des années 90. Plus de 5 000 magazines, 600 journaux, 150 radios, une centaine de chaînes câblées dont au moins cinq d’information diffusant en continu… Tout cela pour 23 millions d’habitants, est-ce bien raisonnable ?