Musée
Du Désert des Tartares à l’île-musée
Jadis front de la guerre
civile chinoise entre communistes et nationalistes, l’archipel sort lentement d’une
léthargie morbide. Si les bombes ont cessé de pleuvoir à la fin des
années 70, ce n’est qu’en 1993 que ces îles ont été ouvertes
aux visiteurs étrangers. Depuis, démilitarisation et déminages ont
permis un afflux de touristes sans lesquels Kinmen aurait été condamné
à l’asphyxie économique.
Certes, les visiteurs admirent, quoique distraitement, l’architecture exquise des villages miraculeusement préservés, mais le tourisme de masse n’a ici qu’un seul point d’ancrage : le passé militaire de cette terre trop proche du continent pour être tout à fait taiwanaise. Ceux qui viennent de Taiwan en groupe organisé font invariablement le même circuit : base sous-marine, long tunnel de Mashan au bout duquel ils observent la Chine à la jumelle, photo-souvenir devant un slogan appelant à la reconquête du continent, achat de couteaux de cuisine fabriqués à partir d’obus chinois, étape sur la tombe de Zheng Chenggong, le célèbre loyaliste qui se dressa contre les Qing à la chute des Ming.
Osons espérer qu’ils prendront désormais cinq minutes dans ce circuit immuable pour donner à Kinmen une seconde chance, s’apercevoir de sa beauté exceptionnelle — et qu’ils arrêteront de la considérer comme un camp militaire.
Mais Kinmen — le secret le mieux gardé de Taiwan —, doit-elle vraiment être livrée en pâture à la cupidité des voyagistes et des bétonneurs mégalo ?
« Il faut protéger cette perle, sa culture, son opéra, son architecture », disait et redisait Tan Dun avec passion au cours des trois journées consacrées à la naissance officielle du Bunker, en promettant comme ses amis de faire tout son possible pour aider l’archipel.
Chacun est conscient qu’il faudra beaucoup de travail et d’enthousiasme,
sans doute aussi beaucoup d’argent. « Les politiciens doivent devenir
des artistes, dit le compositeur, en ce sens que les artistes lancent
des idées, et ensuite se soucient d’argent, pas l’inverse. Quand une idée
est bonne, on trouve toujours des financements. »
L.M.