TRADITION
 

La folie du mah-jong

A l'occasion des congés du Nouvel An chinois il y a quelques semaines, les Taiwanais se sont retrouvés en famille. Qu'ont-ils fait ensemble ? Ils ont joué au mah-jong

Durant les congés du Nouvel An chinois, on entend partout à Taiwan un bruit particulier qui n'est pas celui du claquement des pétards : il est en effet causé par les tuiles de mah-jong qui s'entrechoquent, lorsque les familles ou les amis se réunissent pour jouer, souvent pendant des heures.

Il est vrai qu'une partie de dominos chinois peut paraître presque silencieuse à côté du son assourdissant produit par la chaîne karaoké d'un voisin indélicat. Pourtant, l'incessant choc des tuiles sur la table a de quoi agacer ceux qui n'ont guère d'intérêt pour ce jeu.
 

Un phénomène culturel
Les amateurs trouvent dans les fêtes du Nouvel An chinois l'occasion rêvée de pratiquer leur jeu favori. Après tout, qu'y a-t-il de plus agréable que de rester vissé sur sa chaise, autour d'une table carrée, pendant une période pouvant varier de quelques heures à trois jours, à jouer, bien sûr, mais aussi à fumer, boire et bavarder ?

« Le Nouvel An est un moment formidable pour les amoureux du mah-jong. On retrouve la famille, on mange, et bien sûr, on joue le plus longtemps possible , explique Chen Chun-fu, propriétaire de l'Orient invaincu, l'une des principales boutiques de dominos chinois de Taipei. On fume, on boit et, comme c'est le Nouvel An, les gens ont de l'argent en poche, ce qui fait que les enjeux sont sûrs de monter. »

Et en cette période de l'année, il n'y a pas qu'autour de la table familiale que l'intérêt s'avive. Le mah-jong est un secteur porteur, particulièrement avant le Nouvel An chinois. Chen Chun-fu a ouvert son magasin il y a quatre ans et vend entre 40 et 50 jeux de mah-jong par semaine en temps normal, un chiffre qui décuple dans la période précédant le Nouvel An.

Depuis le modèle de base ordinaire en plastique à 890 dollars taiwanais, jusqu'à l'édition limitée et dorée à l'or fin dont le prix dépasse 68 000 dollars taiwanais, on trouve des jeux pour tous les budgets. L'Orient invaincu est devenu une sorte de Mecque des joueurs de mah-jong dans toute l'île. La réputation de son propriétaire est si bien établie qu'il a monté son site sur Internet pour que les passionnés puissent se maintenir au courant des dernières nouveautés.

Ses clients sont des amateurs du mah-jong à 144 tuiles, mais Chen Chun-fu vend aussi beaucoup de boîtes avec des tuiles supplémentaires pour ceux qui jouent à la japonaise, à la cantonaise ou à la hongkongaise.

« Les joueurs qui maîtrisent le mah-jong selon les règles taiwanaises s'adaptent sans peine aux variantes asiatiques, car les règles de base sont les mêmes », explique Chen Chun-fu.
 

En évolution constante
Il existe plusieurs théories sur les origines du mah-jong, et certaines paraissent parfois tirées par les cheveux. L'une des plus crédibles suggère que le jeu fut inventé par Confucius autour de 500 av. J.-C. Les tenants de cette hypothèse font coïncider la date supposée de l'apparition du mah-jong avec l'époque des pérégrinations du maître et mettent en parallèle les trois grandes sortes de tuiles avec les principes de base du confucianisme : prospérité, bienveillance et sincérité.

La thèse ne manque pas d'attrait, mais l'opinion la plus répandue reste que les règles du mah-jong moderne ont été fixées au milieu du XIX e s. Le jeu que nous connaissons aujourd'hui était appelé yapai, ou tuiles d'ivoire, sous la dynastie Song (960-1279), et matie sous celle des Ming (1368-1644).

Une chose est sûre : les joueurs des siècles passés ne reconnaîtraient plus le mah-jong aujourd'hui. Les jeux contemporains se présentent sous une grande variété de formes, de décorations les matières changent aussi. On trouve des jeux de voyage, des modèles silencieux, des tuiles à l'effigie de la mascotte japonaise Hello Kitty, des pièces ornées d'illustrations tirées du roman érotique de la dynastie Ming Jin Ping Mei ou de visages peints de l'opéra de Pékin. Dans certains jeux, les caractères chinois ont même été remplacés par des symboles occidentaux.

Les changements ne se limitent pas aux tuiles. L'un des articles les plus demandés cette année est une table de mah-jong entièrement automatique. De conception japonaise, elle mélange les tuiles en respectant la rotation d'ouverture à chaque nouvelle donne. L'obsédé de mah-jong high-tech en rêve probablement, mais son prix -- 88 000 dollars taiwanais -- ne met pas l'encombrant meuble à la portée de toutes les bourses.

« J'ai joué à cette table, et c'est amusant un moment, mais l'intérêt du jeu y perd beaucoup, confie Chen Chun-fu. Mélanger et distribuer les dominos font partie des plaisirs du mah-jong. L'automatisation rend le jeu ennuyeux. Néanmoins, ce genre de table intéresse ceux qui jouent pendant de longues périodes de temps. J'en ai tout de même vendu quatre en une semaine avant le Nouvel An. »

Pour les enthousiastes, c'est la texture des tuiles qui détermine la qualité du jeu et le plaisir qu'on y prend. Bien que Chen Chun-fu préfère jouer avec des tuiles de facture japonaise, il considère la façon taiwanaise de jouer comme la plus agréable et intéressante.
 

Gavin Phipps
©Taipei Times, 2004

 

 

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