CINEMA
 

Héros aborigène, rêve taiwanais


Le metteur en scène Wei Te-sheng tente de réunir les fonds nécessaires pour financer un projet qui lui tient à cÏur : un film sur la rébellion de Wushe, un épisode tragique de l'histoire de Taiwan durant lequel des aborigènes se sont soulevés contre le colonisateur japonais.

Le 27 octobre 1930, le jour se lève à Wushe, une localité de montagne du hsien de Nantou, célèbre pour ses cerisiers au moment de leur floraison. Les invités et les chefs de la police coloniale sont réunis sur le terrain où l'on s'apprête à donner le coup d'envoi d'une rencontre sportive annuelle.

Soudain, surgissent de toutes parts des aborigènes atayal, du clan des Seediq, vêtus de leur traditionnelle cape blanche ou rouge, coutelas au poing. Les Japonais tombent sous les coups des attaquants qui ne font pas de quartiers. A Wushe, ce jour-là, 130 soldats et policiers japonais ont trouvé la mort, décapités pour la plupart.

Les Taiwanais ont tous entendu parler de cet épisode qui figure désormais dans les manuels d'histoire. Plus de 70 ans après, la rébellion de Wushe pourrait enfin être portée à l'écran, grâce à la détermination d'un jeune metteur en scène.

Wei Te-sheng veut réaliser un long-métrage qu'il a intitulé provisoirement Seediq Bale. Le coût estimé du projet : 7 millions de dollars américains, soit 250 millions de dollars taiwanais. De quoi effrayer la plupart des producteurs déjà rendus nerveux par la crise que traverse actuellement l'industrie cinématographique insulaire !

« Ce projet est le plus audacieux de ma carrière », admet le réalisateur qui vient d'investir 2 millions de dollars taiwanais -- la totalité de sa fortune personnelle -- dans le tournage d'un court-métrage de 5 mn qui donne un avant-goût de ce que pourrait être le film.

« Je sais que je ne suis pas célèbre. Mes chances d'obtenir les fonds nécessaires sont limitées si je me contente de raconter l'histoire du film ou de présenter un scénario, fait-il remarquer. C'est pour cela qu'il était indispensable que je donne un aperçu cinématographique de ce que je peux faire. »


Mona Rudao, héros « 100% taiwanais », sera peut-être bientôt de retour sur les écrans.

Wei Te-cheng a débuté dans la mise en scène en 1999 avec Un Jour de juillet, un film de 72 mn sur la vie des Triades et le passage à l'âge adulte d'un jeune homme. Il a également été l'assistant d'Edward Yang sur le tournage de Mahjong, en 1996, et de Chen Kuo-fu sur le plateau du film Double Vision, en 2002.

Il y a quelques mois, Wei Te-sheng a projeté son court-métrage devant tout un aéropage de metteurs en scène, de producteurs, d'investisseurs, de journalistes et autres professionnels du milieu. Les réactions ont été positives. Des responsables de sociétés cinématographiques telles que Pandasia et CMC ont également encouragé l'initiative.

« Si le projet aboutit, il s'agira du premier film épique entièrement conçu et réalisé à Taiwan », fait justement remarquer Peggy Chou, la directrice du Cinéma à l'office d'Information du gouvernement (GIO). Le scénario de Wei Te-sheng a d'ailleurs été récompensé en 2000 par le Prix d'excellence que le GIO décerne annuellement.

De fait, le projet de film pourrait enflammer le monde cinématographique taiwanais car, pour la première fois, un cinéaste souhaite s'atteler localement à la réalisation d'un film à grand spectacle. Ces cinq dernières années, deux grosses productions ont trouvé, en partie seulement, leur origine à Taiwan, Tigre et Dragon et Double Vision, l'une et l'autre étant financées par des studios hollywoodiens.

« Seediq Bale » se traduit en langue seediq par « vrais hommes ». L'histoire se concentre sur Mona Rudao, le meneur de la révolte de Wushe, qui, à la tête de 300 hommes, a lutté jusqu'au bout contre les colonisateurs japonais.

Une des scènes de combat du court-métrage.

Après la mort de leurs policiers et soldats, les autorités japonaises envoyèrent un détachement expéditionnaire de 2 000 hommes de troupe dans les montagnes de l'île, afin de mater la rébellion. Ce n'est qu'après le bombardement des campements seediq et le suicide collectif des femmes, des enfants et des derniers guerriers que la révolte prit fin, au bout de 50 jours d'insurrection.

« Taiwan a besoin de porter à l'écran un de ses personnages illustres, et Mona Rudao est un héros 100% taiwanais », souligne le metteur en scène. L'idée lui est venue il y a 10 ans. La télévision retransmettait alors une manifestation d'aborigènes. En regardant les hommes qui défilaient, Wei Te-sheng se souvient avoir été frappé par la douceur mais aussi l'étincelle de fougue qui brillaient dans leurs yeux. « J'ai tout de suite pensé à Mona Rudao et commencé à faire des recherches sur son histoire, se rappelle-t-il. Je veux montrer l'origine de cette rébellion : le choc culturel et religieux entre le monde des Japonais et celui des Seediq. »

Les Seediq appartiennent au groupe aborigène des Atayal dont la culture est centrée sur la chasse aux têtes et les tatouages. « Ces rites sont extrêmement importants, car ils représentent le lien avec les ancêtres. Ils permettent l'accès au paradis où se retrouvent tous les représentants de la lignée », explique Wei Te-sheng. Tout a commencé à mal aller lorsque les colonisateurs japonais ont interdit ces pratiques. « Leur révolte symbolise donc la lutte pour la liberté de l'âme, [ce qui explique pourquoi] ces hommes étaient prêts à mourir. »

Les costumes et les coutumes aborigènes fascinent Wei Te-sheng. Les Seediq allaient toujours pieds nus, vêtus de drap de lin blanc et rouge. Leurs oreilles étaient percées de décorations en bambou, leur front et leur menton étaient tatoués, tandis que leurs longs cheveux étaient soigneusement attachés derrière la tête.

« Nous avons fait beaucoup de recherches pour avoir une image exacte des vêtements traditionnels seediq d'il y a 73 ans. Les jeunes de la tribu aujourd'hui sont surpris par la simplicité et l'éclat de ces costumes qui, depuis, ont été enrichis, alourdis pour plaire aux touristes », note-t-il.

Le metteur en scène de Double Vision, Chen Kuo-fu, s'est engagé à investir 7 millions de dollars taiwanais dans le projet. Plusieurs sociétés de production se sont montrées intéressées. Par ailleurs, les donations commencent à affluer depuis que le court -métrage a été placé sur Internet.

« Ce film à l'écran est un coup de poker ; ce sera quitte ou double. Si je n'arrive pas à collecter assez d'argent pour le financer, j'admettrai ma défaite et j'abandonnerai », indique Wei Te-sheng. Mais le jeune réalisateur est déjà content d'être allé aussi loin. « Je ne suis pas pressé », ajoute-t-il.


Yu Sen-lun

Photos aimablement fournies par Wei Te-sheng


Le court-métrage en langue seediq, sous-titré en anglais,
peut être visionné sur Internet à lĠadresse
suivante : http://seediqbale.com