Société
Un « vagabond cosmique » défie Microsoft
Chu Bong-foo, informaticien génial et excentrique, a une manière bien à lui de faire les choses. Il s’adonne aux recherches informatiques les plus poussées, mais c’est transmettre la culture chinoise qui lui tient le plus à cœur
Début mai, alors que le
ministère de la Justice et la Fédération des entreprises du logiciel
lançaient leur campagne de lutte contre le piratage des logiciels, un encart
publicitaire dans un journal attirait l’attention des utilisateurs d’ordinateurs :
« Vous avez peur de vous faire prendre parce que vous utilisez des logiciels
piratés ? Ne vous inquiétez plus, utilisez Chinese 2000, votre meilleur
atout ! »
La publicité insistait sur le fait que Chinese 2000, conçu pour fonctionner avec Linux, est stable et compatible avec les logiciels de bureautique de Microsoft. Par ailleurs, il utilise les fonctions incorporées de communication par modem ou réseau à haut débit qui permettent d’échanger des messages instantanés et des courriers électroniques avec des utilisateurs de Microsoft Windows. Surtout, toutes ses commandes de système sont en chinois. Un programme interactif guide les utilisateurs tout au long de l’installation, rendant celle-ci simple et rapide. Argument de vente encore plus convaincant, Chinese 2000 ne coûte que 50 USD, soit un quatorzième du prix combiné d’un système d’exploitation Microsoft et de l’ensemble des logiciels d’applications bureautiques.
Chinese 2000 est un produit du groupe hongkongais Culturecom. La campagne de publicité est bien sûr axée sur l’opposition avec Microsoft, et elle joue sur la frustration des utilisateurs confrontés à des logiciels trop coûteux. Dans les coulisses, le développement de Chinese 2000 est mené par le Taiwanais Chu Bong-foo, « le père du traitement de texte chinois ».
Barrer la route à Bill Gates
Chu Bong-Foo se dit lui-même révolutionnaire. Après
avoir inventé, en 1978, un système de frappe des caractères chinois
qu’il a baptisé Cang Jie, il a continué à guider ses étudiants
dans des domaines de recherche toujours nouveaux, pour développer des produits
tels que des plates-formes de numérisation du chinois, des unités centrales
ou des livres électroniques, et se lancer dans d’innombrables « missions
impossibles ».
Début mars, il est venu de Macao pour parler de la production d’un livre électronique avec des fabricants informatiques, faire la promotion de son nouveau livre, Le Vagabond cosmique, ainsi que pour donner des conférences sur le livre électronique et l’analyse « génétique » des caractères chinois.
Les cheveux gris coupés très courts, Chu Bong-Foo affectionne les chaussons de kung-fu et les vestes sport. Il fait régulièrement la navette entre Hongkong, Macao, Taiwan et la Chine continentale. « Je suis une épine dans le pied de nombreuses personnes, parce que beaucoup de choses ne me satisfont pas, déclarait-il lors d’une conférence de presse pour le lancement de son livre. Mais ne vous méprenez pas, on ne m’a pas souvent marché sur les pieds. Ma philosophie est celle d’un combattant. Plus on m’attaque, plus je suis content. »
Chu Bong-foo ne cache pas qu’après son échec face à Microsoft, il a été tenté de jeter l’éponge. En 1991, Microsoft se préparait à entrer sur le marché taiwanais avec une version en chinois de son logiciel d’exploitation Windows. Cette tentative de Microsoft de monopoliser la totalité du marché des systèmes d’exploitation, des environnements et des logiciels d’application, de même que le refus de la société américaine de publier des informations détaillées sur l’interface en chinois de Windows, a fortement déplu à l’informaticien taiwanais. Celui-ci a alors décidé d’aider l’Institut pour l’Industrie de l’Information à créer un système chinois compatible avec Windows 3.0, se retrouvant ainsi au cœur d’une lutte acharnée.
Microsoft répondit aux efforts de Chu Bong-foo par une campagne publicitaire agressive qui éclipsa les produits qu’il avait créés. L’année suivante, après la mainmise réussie de Microsoft sur le marché de langue chinoise avec Windows 3.1, Chu préféra se retirer loin de l’agitation du monde commercial pour mieux se concentrer sur le développement de sa théorie de l’analyse « génétique » des caractères chinois. Un peu comme Confucius qui, lorsqu’il ne parvenait pas à convaincre les dirigeants de la justesse de ses vues, « prit une embarcation et vogua sur la mer ». Mais bien que loin des feux de la rampe, Chu Bong-foo n’est pas resté les bras croisés, poursuivant ses recherches avec quelques étudiants.
En mars 1999, Cheung Wai-tung, le président de Culturecom fit appel à lui, et les deux hommes se mirent d’accord sur une idée : « utiliser la technologie pour faire progresser la culture ». A l’invitation de Culturecom, il rejoignit la société en tant que vice-président, et quitta Taiwan pour Macao avec ses étudiants. Au début de l’an dernier, le cours des actions de Culturecom est passé de 0,48 HKD à 1,20 HKD, et Chu Bong-foo, qui participe à hauteur de 10 % au capital de la société, a vu son capital atteindre les cent millions de dollars de Hongkong, du moins sur le papier. Ce qui lui donna les moyens de mettre enfin à profit les résultats de ses recherches.
« Un journaliste de Hongkong m’a demandé un jour si mon combat contre Microsoft ne s’apparentait pas au combat de David contre Goliath. Je lui ai répondu que je n’avais jamais voulu abattre Microsoft, mais cela signifie-t-il que je ne peux pas m’y opposer ? Bill Gates sait que je lutte contre lui. Sa réaction a été :“Il y a beaucoup de gens qui sont contre moi, mais il n’arrivera à rien avant longtemps". »
Chu Bong-foo poursuit : « Il y a dix ans, j’ai beaucoup perdu à Taiwan, mais cela ne veut pas dire que depuis cette époque Microsoft soit resté invincible. » Il raconte qu’à la fin de l’an dernier, la municipalité de Pékin a lancé un appel d’offres pour s’équiper en logiciels de bureautique. La proposition de Microsoft, chiffrée à 29 milliards d’USD, a perdu face à l’offre d’un consortium composé de Culturecom et de six autres sociétés de logiciels, négociée à 7 milliards d’USD. Après ce premier succès, si la Chine continentale réussit à s’opposer à Microsoft dans d’autres domaines, dit-il, les Européens finiront par se joindre à la lutte.
Adieu cartables !
Après une retraite prolongée, Chu Bong-Foo est donc de retour
avec les fruits de sa recherche. Le lancement de son « lecteur de livres
électroniques » est la première phase de sa stratégie de
développement des technologies de l’information chinoise.
Au sens large, un livre électronique consiste en un contenu publié, stocké sous forme de données numériques sur des supports variés, tel qu’un disque dur, une disquette, un disque optique ou une carte à circuit intégré, et transmis via un réseau de données vers le matériel de lecture numérique de l’utilisateur, par exemple un ordinateur de bureau, un notebook, un agenda électronique, voire un téléphone mobile.
Ce livre électronique de première génération créé par l’équipe de Chu Bong-foo a été baptisé Culturecom e-Book v. 1.0. Actuellement, il possède seulement des fonctions de base, pèse 350 grammes et a le format d’un livre de poche. Il comprend une unité centrale en chinois de plus de 40 MHz. L’affichage se fait sur un écran spécifique « à cristaux liquides à surface stabilisée et texture cholestérique », qui conserve la dernière page lue même une fois l’ordinateur éteint. Cela signifie que l’alimentation électrique n’est nécessaire que pour tourner les pages : ainsi l’appareil n’utilise que très peu d’électricité, et il est possible de lire plus de 10 000 pages, soit environ deux mois de lecture, avec seulement 2 piles de 1,5 volts. Le prix de ce livre électronique ne devrait pas dépasser les 800 CNY (3 380 TWD ou 98 EUR). Ce prix peu élevé s’explique par l’utilisation d’une unité centrale adaptée au chinois, créée par l’équipe de Chu Bong-Foo, et coûtant le tiers des produits similaires actuellement sur le marché. La puce de l’unité centrale comprend un générateur de caractères chinois qui permet d’afficher 32 000 caractères simplifiés et non simplifiés. La mémoire est par exemple assez puissante pour contenir une quarantaine de romans de cape et d’épée.
Dans les années 70,
pour mettre au point sa
célèbre méthode Cang Jie,
Chu Bong-foo a mis en
fiches cartonnées des
dizaines de milliers
de caractères chinois.
En avril 2001, Culturecom et les Presses éducatives du peuple (PEP), contrôlées par le ministère de l’Education de la Chine, ont annoncé le lancement d’une association pour la création de la société Renwen e-Textbook Technology. Leur objectif est le marché des livres scolaires du primaire et du secondaire sur le continent, ce qui représente plusieurs centaines de millions d’élèves et étudiants. Les PEP seront responsables des programmes et du contenu des livres, tandis que Culturecom apportera la technologie du livre électronique. Les partenaires de cette association prévoient la production de 200 millions de lecteurs électroniques sur une période de 5 ans. Cet automne, un million d’appareils seront fournis à des élèves de seconde. Ces prototypes seront fabriqués par la société taiwanaise cotée en bourse Chen Uei Precision Industry Company.
En Chine continentale, chaque semestre, la dépense en livres scolaires par élève est en moyenne de 100 CNY, et environ 100 millions de livres sont imprimés à l’intention des écoliers — avec la pollution et la déforestation que cela implique. Il n’est pas nécessaire de couper des arbres pour fabriquer des livres électroniques, qui de plus peuvent être réutilisés. On peut télécharger plusieurs livres scolaires au début de chaque trimestre, et de nouveaux documents peuvent être ajoutés selon les besoins, en les téléchargeant depuis l’Internet. Les économies réalisées à l’impression rendent ces appareils très écologiques.
« Le produit que nous proposons actuellement est pratique, mais surtout il est fonctionnel », affirme Chu Bong-Foo. Afin que les utilisateurs se sentent aussi à l’aise avec ces livres électroniques qu’avec les livres imprimés, l’utilisation de matériaux à base de polymères permettra de réduire leur épaisseur à celle d’une feuille de papier, et ils seront alimentés à l’énergie solaire. Cet objectif devrait être atteint d’ici 6 ou 7 ans.
Pas de technologie sans culture
En fait, le livre électronique est seulement une étape dans
le processus d’informatisation du chinois. Toutes les innovations de Chu Bong-Foo
sont la preuve que la technologie ne tue pas la culture chinoise. « De
toutes les civilisations, la civilisation chinoise est la dernière à avoir
ressenti les effets des systèmes d’écriture alphabétique. Les caractères
chinois sont les seuls à avoir conservé leur origine pictographique et
reflètent la manière de penser chinoise. »
Chu Bong-foo a donc passé des dizaines d’années à rechercher les « gènes » des caractères, analysant la structure de base de l’écriture chinoise. Il espère parvenir à ce que les ordinateurs « comprennent » les concepts que sous-tend le système d’écriture chinoise. « Développer les technologies de l’information sans prendre en compte la culture revient à mettre la charrue avant les bœufs, parce que la culture et le contenu sont l’âme de l’industrie de l’information. »
Chu Bong-Foo développe constamment de nouveaux outils basés sur les « gènes » des caractères chinois. Ses grands projets sont : Chinese 2000, qui dit-il sera meilleur que les systèmes d’exploitation de Microsoft ; une unité centrale adaptée au chinois pour remplacer les unités centrales d’Intel ; des livres électroniques destinés à changer les habitudes de lecture de gens ; et une université multimédia.
L’un de ses plus grands projets est de développer un réseau d’information destiné à l’immense population des fermiers pauvres de la Chine continentale. Son idée est de faire porter aux fermiers une montre électronique équipée d’un système de reconnaissance vocale et d’un écran d’affichage visuel, qui leur permettra d’envoyer des messages par micro-ondes — et sera même capable de mesurer le pouls et la tension. Plus important, avec ce réseau, les fermiers pourront avoir accès à des informations cruciales : par exemple où acheter les fertilisants les moins chers, où vendre leur production, et comment emprunter de l’argent. Après l’établissement d’un réseau commercial, des fonctions éducatives pourront être ajoutées, afin que les enfants des campagnes ne se ruent plus vers les villes, mais reçoivent une éducation via ce réseau grâce à une université multimédia.
Nombreux sont ceux qui, émerveillés par tant d’inventivité, le pressent de commercialiser rapidement de nouveaux produits. Par exemple, il a imaginé un « système de production de films d’animation en trois dimensions entièrement automatisé », qui permettra de créer un grand nombre de personnages, rôles, costumes, décors et accessoires pour constituer une « banque de données virtuelle » complète, puis de définir des paramètres de programmation afin de contrôler l’animation, le son, l’éclairage, les mouvements de caméra et le montage. Quand cela sera terminé, le réalisateur n’aura plus qu’à entrer le script, et le système engendrera automatiquement des animations en 3-D. Avec ce logiciel, il sera possible de terminer un film d’animation en un mois, dit-il.
L’inventeur se refuse pourtant à faire de son idée une réalité pour l’instant. « Quand on développe une technologie, dit-il, il ne faut pas en faire un produit commercial avant d’avoir évalué si elle peut être bénéfique à la société. Et si certains s’en servaient pour faire des films violents ou pornographiques ? Je ne veux pas concevoir quelque chose qui soit nocif pour la société. » Pour cette raison, il a toujours résisté aux appels de ceux qui voudraient commercialiser son logiciel de divination basé sur le Livre des mutations. Il ne s’en est servi que pour écrire son roman de science-fiction Le Vagabond cosmique.
La machine à rêves
Si Chu Bong-Foo est célèbre dans le monde des technologies
de l’information, et y a créé sa niche, il se préoccupe essentiellement
des grands thèmes de la culture et de la voie dans laquelle s’engage l’humanité.
Le jour de la première de 2001 : l’Odyssée de l’espace au Chinese Theater de Los Angeles, Chu Bong-Foo était dans la salle, et, 30 ans plus tard, le film de Stanley Kubrik continue de l’inspirer. Il a lui-même entrepris d’écrire un roman de science-fiction, dont il a complété les 12 volumes en six mois.
Le Vagabond cosmique, qui associe science-fiction, histoires d’immortels, combats de kung-fu et morale philosophique, a une structure identique à celle des traditionnels romans à épisodes chinois, chaque chapitre étant précédé d’un vers de 7 caractères précisant les points importants de l’intrigue.
Dans le roman, les humains ont depuis longtemps créé des ordinateurs « intelligents », la Terre maîtrise entièrement l’alliance cosmique des ordinateurs, tous les besoins matériels sont comblés, les codes génétiques de tous les organismes vivants ont été décryptés, le rêve d’une vie éternelle a été réalisé, et les humains ont accès à tous les savoirs à tout moment grâce au système de communication qu’ils transportent sur eux.
Pour offrir aux humains travail et loisirs, les autorités informatiques ont créé un monde virtuel de haut niveau appelé « la machine à rêves ». Personne n’est plus malheureux en amour, puisqu’il est possible de vivre une histoire d’amour avec la personne de ses rêves ou même avec une personne créée de toutes pièces selon ses vœux. Les humains peuvent aussi choisir les intrigues de leur choix et les rôles qu’ils y tiendront. Il existe même une « machine à oublier » qui leur permet de tout recommencer à zéro. La plus grande difficulté pour les personnes de cette ère nouvelle est de savoir comment passer le temps infini dont ils disposent.
Le livre électronique créé par
Chu Bong-foo et son équipe pourrait
révolutionner la transmission de
la connaissance en chinois.
Chu Bong-Foo dit avoir pensé pour la première fois au Vagabond cosmique en 1998. Les idées de départ sont tirées de son premier ouvrage, Neuf essais sur l’intelligence, où il abordait les thèmes de la pensée, la nature humaine et sa valeur en termes de conversion d’énergie, de la formation de la matière, la nature du temps et de l’espace, et l’évolution de l’univers. Mais cet essai était austère et ennuyeux, et personne n’y a rien compris. Il a donc voulu utiliser ses théories dans un roman ordinaire accessible à tous.
« Écrire n’est pas un problème d’inspiration, mais plutôt de la quantité d’informations dont vous disposez, et si votre envie de vous exprimer est suffisamment puissante. Je veux partager avec tout le monde mes intuitions sur la vie humaine, afin que ceux qui souffrent n’aient plus à souffrir. » En riant, Chu Bong-foo dit qu’il doit seulement penser à ceux qui lui ont fait du tort, ainsi qu’à ceux à qui il a fait du tort, pour « être suffisamment en colère pour avoir envie d’écrire ».
« Ce livre vivra sûrement longtemps, mais l’important n’est pas qu’il soit populaire aujourd’hui : c’est plutôt qu’il sera toujours d’actualité dans dix ans », déclare-t-il, très sûr de lui.
Dès qu’il en a l’occasion, Chu Bong-foo dit ce qu’il pense et critique le système éducatif, la technologie, la culture… Il critique tout. Il domine la conversation et, une fois qu’il est lancé, il peut parler pendant des heures. « Je n’ai pas de temps à perdre avec les scientifiques et les technologues, parce qu’ils ont une très haute opinion d’eux-mêmes, basée sur leurs capacités dans un domaine particulier. Mais quelle est l’utilité de la technologie s’il n’y a pas de culture ? Si un jour ce monde est détruit, ce sera entièrement la faute de la technologie. »
La richesse, le rang et l’illusion
« Ce que les gens admirent le plus
chez Chu Bong-foo est la manière dont il laisse les autres
se servir gratuitement de ses découvertes », dit Lin Tsai-chueh,
directeur de Linking Publishing Company, l’éditeur taiwanais du Vagabond
cosmique. Il raconte qu’il y a trois ans, Chu Bong-Foo a invité le monde
de l’édition insulaire à le rejoindre pour créer une association dont
la mission serait de faire en sorte que toutes les publications en langue chinoise
soient disponibles en ligne. Il a reçu des réponses enthousiastes, dit-il,
d’éditeurs tels que Yuan Liu, Locus, Senseio, Crown Culture, Cité et San
Min. L’association, appelée Han Culture Infor Union, prévoit de créer
un portail web grâce auquel les internautes pourront acheter et télécharger
des livres électroniques en chinois.
« C’est lui le guide qui intègre tous les schémas directeurs, et moi j’élabore sur ses projets », déclare Kuo Ching-yi, directeur général de Wenhsin Information Company, qui a rejoint Chu Bong-Foo après avoir lu, il y a 11 ans, des articles dans la presse sur ses projets d’infrastructure culturelle qualifiés de « complètement fous ».
La mission révolutionnaire de Chu Bong-foo est une lourde charge. Alors que certains voient en lui un génie sans égal, d’autres le considèrent comme un illuminé. « Je suis sûr de rester dans l’histoire, donc je me fiche éperdument de ce qu’on pense de moi. »
Il a des antécédents célèbres. Son père a été gouverneur de la province du Hubei, puis après son arrivée à Taiwan, secrétaire général de la Commission préparatoire pour la reconquête du continent. Son style et ses principes incorruptibles ont eu une profonde influence sur le caractère de son fils, qui n’attache aucune importance à l’argent. Mais il y a aussi en Chu Bong-foo un aspect rebelle, qui l’a souvent opposé à son père et l’a incité à voyager loin de chez lui.
Après avoir obtenu un diplôme de l’université provinciale d’Agriculture de Taiwan (devenue aujourd’hui l’université Chunghsing) à Taichung, Chu Bong-foo s’est exilé pendant dix ans au Brésil. Là-bas, il a constamment cherché sa voie, une direction dans sa vie, jusqu’à son entrée dans une maison d’édition. C’est à ce moment-là qu’il a réalisé à quel point le système alphabétique occidental est pratique lorsqu’il s’agit de publier un livre en très peu de temps et qu’il a résolu de numériser la langue chinoise afin que la connaissance puisse être diffusée aussi rapidement en chinois que dans les langues occidentales.
A 37 ans, Chu Bong-Foo s’est lancé pour la première fois dans la recherche de systèmes d’indexation du chinois et, à 42, après un premier contact avec les ordinateurs, a passé un mois à étudier la programmation, pour pouvoir appliquer sa méthode de recherche de caractères « forme et signification », précédemment publiée, aux caractères numérisés. De là, il a fini par créer le système de traitement des caractères Cang Jie.
A 43 ans, en utilisant le principe de décomposition des caractères chinois en éléments, qui est à la base de la méthode de traitement Cang Jie, il créa un « dispositif de génération de glyphes vectoriels », qu’il utilisa pour créer un ordinateur fonctionnant en chinois. L’année suivante, en collaboration avec la société informatique taiwanaise Acer, il lança le premier ordinateur personnel commercialisé à Taiwan utilisant le chinois, appelé Tianlong. Cela contribua à dissiper le mythe qui voulait que le chinois ne puisse pas être numérisé. Depuis, Chu Bong-foo a toujours été passionné par la recherche sur le chinois. Ses travaux ont aussi pour objectif l’élévation du niveau éducatif des populations défavorisées et la création d’une technologie de l’information en chinois. Quoi qu’on puisse dire de lui, la méthode de traitement de texte Cang Jie qu’il a mise au point a laissé une trace indélébile sur les claviers chinois.
« Je suis un marginal qui vit en dehors de la réalité.
J’ai connu des hauts et des bas, et maintenant que j’approche du crépuscule
de ma vie, je souhaite seulement récolter les fruits de mon labeur. »
Teng Sue-feng
Photos de Jimmy Lin