Société
Y a-t-il une mode
à Taiwan ?

« L’esprit chinois est
derrière, mais c’est moderne. »
Le défile de Shiatzy le 9 août dernier.
Douzième étage du Grand Hôtel de Taipei, 9 août 2002. Des vêtements sont suspendus tout autour d’une salle complètement rouge. Des modèles disséminés aux quatre coins de la pièce ont le regard fixé dans une autre dimension, figés comme les mannequins des vitrines de boutiques. Une foule bigarrée observe les détails des vêtements portés par ces statues humaines. De la musique mongole enrobe le tout. Puis, un black-out. Pause. Quelques secondes plus tard, la lumière fuse et les modèles s’animent peu à peu. Les spectateurs prennent place au centre et autour de la salle écarlate pour laisser défiler ces créatures à la fois classiques et futuristes. Bienvenue dans l’univers Shiatzy.
Cette année, c’est la Mongolie qui a inspiré la nouvelle collection de Wang Tsay-hsia, designer de cette griffe taiwanaise. Contrairement à la plupart des marques locales, Shiatzy s’inspire librement de la culture ancestrale. Cela ne l’empêche pas d’inscrire le résultat de ses recherches dans l’époque actuelle. Forte d’une vingtaine d’années d’expérience, la griffe s’est tissé une solide réputation à Taiwan et sur la scène internationale.
La clé de l’inspiration
« L’histoire d’amour de Shiatzy avec les costumes chinois n’a pas pâli
avec le temps, affirme Nancy Lu, dans un article du quotidien China Post
publié le lendemain du défilé. Les cols chinois et les boutons
sont apparus assez souvent sur les tops avec pantalons coordonnés, sur des vestes
aussi bien que sur les longs manteaux durant le défilé de mode. Accents
appliqués, fleurs et papillons brodés ajoutent une touche de féminité
et même de frivolité. »
« Il y a de 15 à 20 ans, toute une nouvelle génération de designers a décliné sa culture avec des caractéristiques chinoises, comme les cols, explique Léna Yang, rédactrice en chef de Marie Claire Taiwan. Mais dans les années 90, les créateurs ont changé leur point de vue. La nouvelle génération ne voit pas l’obligation de perpétuer les traditions. Ils se considèrent comme des citoyens du monde. »
« Mais il y a des maisons comme Shiatzy, poursuit Léna Yang, qui n’ont jamais abandonné leurs recherches. Même si elles utilisent des tissus modernes, elles n’ont jamais oublié leurs racines. Shiatzy a ouvert une boutique à Paris l’année dernière. C’est la première maison de créateurs qui a monté une stratégie en France, qui montre une ambition. »
A l’opposé de ce courant, Jamei Chen, autre designer fort bien coté à Taiwan, qui adopte un style plus cosmopolite. Son expérience sur la scène internationale n’est pas encore aussi concluante.
« Je trouve que c’est cela la clé, ce qui fait la différence, dit Léna Yang à propos des vêtements Shiatzy. L’esprit chinois est derrière, mais c’est moderne. »
Une clé qui a ouvert la porte à d’autres créateurs, si l’on en croit Vico Lee, journaliste au quotidien Taipei Times. « Depuis que Shiatzy a créé sa marque en 1978 avec ses luxueux motifs chinois, plusieurs designers taiwanais ont fait de la saveur chinoise leur style. Parmi eux, on trouve Isabelle Wen, Lu Fang-chi, aussi bien que Fu Tzu-ching », écrivait-elle en avril 2001, suite à une exposition de Fu Tzu-ching qui se voulait une juxtaposition d’une soixantaine de vêtements de la dynastie Qing et d’une quarantaine de créations récentes du designer, inspirées par l’esprit chinois.
Mode in Taiwan
Une semaine plus tôt, Tim Yip, directeur artistique qui a acquis une notoriété
internationale grâce à l’Oscar remporté en 2000 pour le film Tigre
et Dragon, du réalisateur Ang Lee, a présenté une centaine de
créations originales lors d’un défilé de mode destiné à
lancer l’exposition Faces of The Time. Présentée au Musée national
du palais, à Taipei, cette exposition rassemble des œuvres qu’il a créées
pour différentes productions ainsi que des photographies tirées de sa série
de costumes pour « gens ordinaires ». Costumier pour le théâtre,
l’opéra, le cinéma et la télévision, Tim Yip a présenté
une centaine de pièces, mariant également les styles modernes et traditionnels
chinois. Les vêtements sont en vente afin de collecter des fonds au profit de
la Fondation Make a Wish, qui vient en aide aux enfants malades.
Son incursion dans le monde de la mode lui a donné envie de récidiver. Il n’a toutefois pas l’intention de créer sa propre collection dès maintenant, invoquant le nombre de projets qui l’attendent en ce moment. Pendant la période de gestation du projet, il a pu constater les difficultés que rencontrent les créateurs de l’île. « J’ai seulement senti que les Taiwanais travaillent très dur, dit-il. Je me suis aperçu que certains n’aiment pas les motifs chinois. Ils veulent faire comme les Européens. »
« Si on regarde les gens dans la rue, il n’y a pas de style propre aux Taiwanais. L’île s’inspire beaucoup des autres styles, déplore Léna Yang. Quand le style Prada est à la mode, on le copie. Quand c’est Gucci, on le copie aussi… Ce dont on s’inspire le plus, c’est le Japon. Tout ce qui est à la mode au Japon l’est ici aussi. »
Peut-on dire alors que Taiwan a sa propre mode ? « Non », répond Léna Yang sans l’ombre d’une hésitation. Si on veut parler d’une mode taiwanaise, il faut parler de l’histoire. Une histoire compliquée, résultat d’un métissage entre Hoklo, Hakka, Aborigènes, Han, Japonais… « Avec notre histoire, a-t-on pu développer quelque chose à nous? Hélas non. Très vite, les gens ont voulu s’habiller à l’occidentale. »
Nan Mei-yu, journaliste de mode au China Times Weekly, ne voit pas les choses tout à fait du même œil. « C’est une question vraiment complexe », dit-elle. Après un long moment d’hésitation, elle tranche : « Oui, il y a une mode à Taiwan. Mais pour moi, la mode demande du temps à construire, à se faire une histoire. L’industrie taiwanaise n’a pas une longue histoire, mais je pense qu’il y a un début en ce moment. »
Elle mentionne l’influence des soldats américains. « Dans les années 70, nous avions une forte collaboration avec les États-Unis. A ce moment, l’influence américaine était très présente, la musique, la mode hippie, les chanteurs rock, les imprimés floraux… » Cette période marque selon elle la naissance d’un intérêt des Taiwanais pour la mode. « Les gens étaient très influencés par le monde du divertissement. Plus que jamais, il y avait un sentiment international. »
« Les jeunes ont commencé à modifier leurs uniformes [de lycéens], se souvient-elle, ajoutant des pattes d’éléphants à leurs pantalons. Ils ont commencé à se soucier de leurs vêtements, de leur apparence. Avant, ils étaient occupés à survivre. »
Elle parle de l’après-guerre et de la forte influence de la Chine, de l’importance de la révolution littéraire, qui a amené un vent de changement à Taiwan. « Dans les années 70, il y a eu une importante période de révolution littéraire. Les gens ont commencé à écrire sur l’histoire de Taiwan, le mode de vie, les fermiers… tout ce qui se rattachait à notre culture, pas seulement ce qui était chinois. »
« Dans les années 80, quelques designers ont voulu faire les vêtements par eux-mêmes, mélangés avec le style chinois. Ils ont redessiné les lignes orientales pour les rendre plus confortables, avec des fibres naturelles. Mais c’était seulement une petite partie. Les gens optaient généralement pour des vêtements que portaient le reste du monde », poursuit Nan Mei-yu.
Aujourd’hui, la plupart des designers sont toujours à la recherche de leur identité. Le manque de moyens vient freiner l’inspiration de plusieurs. « Comme le monde des affaires est de taille réduite à Taiwan, dit Nan Mei-yu, les designers n’ont pas tellement de soutien. Ils travaillent vraiment dur. S’ils sont suffisamment riches, ils peuvent acheter des tissus de qualité, peuvent créer. Mais s’ils n’ont pas une société financière derrière eux… »
Elle marque une pause, puis lance avec plus d’assurance : « Oui, nous avons une mode à Taiwan, mais nous n’avons pas encore trouvé notre propre style. Hongkong est une métropole depuis un bon moment, alors ils ont leur style. Nous avons commencé seulement dans les années 70. »
Une ville, deux styles
Souvent décrit comme le « Shinjuku de Taipei », Hsimenting,
à l’ouest de l’avenue Chunghsiao, est résolument japonais. Les tendances
sont calquées sur celles de la capitale nipponne. Paradis des adolescents, on
y trouve les derniers gadgets pour téléphone cellulaire comme les accessoires
in.
Pendant ce temps, quelques rues plus loin, les femmes préférant un style plus épuré écument les boutiques à l’est de la même avenue, près du centre commercial Sogo. Les designers taiwanais et étrangers, tels Shiatzy, Isabelle Wen, Christian Dior et Gucci ont pignon sur rue dans ce quartier plus huppé.
« On est dans la même ville, mais il y a deux styles, explique Léna Yang. Hsimenting, c’est plus japonais, plus punk, alors qu’à l’est, c’est européen, minimaliste, un peu New York, western. »
Ces différences sont marquées au point qu’une même société vend des produits complètement différents d’un quartier à l’autre. « C’est surtout visible dans les cosmétiques, ajoute-t-elle. Pour une même marque, on vendra deux types de produits selon le quartier. Par exemple, certaines couleurs se vendent bien à Hsimenting, mais pas à Sogo, et vice-versa. »
L’inévitable contrefaçon
A Taiwan comme dans plusieurs pays d’Asie, les vêtements contrefaits sont vendus
dans les marchés de nuit et par des vendeurs itinérants, sur le trottoir.
Si ces copies souvent bien pâles, des tendances du jour font le régal des
adolescentes et des femmes moins fortunées, elles sont grandement nuisibles
à l’industrie de la mode, selon Léna Yang. « La notion de
consommation a été déformée parce que les gens achètent
un vêtement à 100, 200 ou 500 TWD. Dans leur esprit, c’est quelque chose
qu’ils vont jeter demain. Cela nuit à l’industrie qui mise davantage sur la
qualité. »
« Mais, ce ne sont pas Chanel et Prada qui vont le plus souffrir, poursuit-elle. Ce sont les créateurs locaux qui sont surtout touchés, ceux qui font des efforts d’innovation. A cause du prix, les gens hésitent. »
Elle estime que les pouvoirs publics ne font pas assez pour le développement de l’industrie locale de la mode. « Disons que l’on voit peu d’efforts publics pour promouvoir les créateurs insulaires », note-t-elle. Elle mentionne l’exemple du gouvernement sud-coréen, qui lance de nombreuses campagnes de publicité et a mis en place des centres permettant aux jeunes créateurs de travailler sans avoir à débourser le loyer d’un atelier.
Malgré l’aide d’associations qui organisent les « semaines de la mode » pour faire connaître les créateurs d’ici, et des grands magasins, comme Idée, qui offrent aux jeunes designers une vitrine exceptionnelle, bien peu arrivent à placer leur marque.
Et les magazines, quel support apportent-ils aux jeunes créateurs taiwanais ? « A partir d’octobre, nous allons publier une rubrique pour promouvoir les créateurs locaux », promet la rédactrice en chef de Marie Claire. « On vit dans un monde où règne la globalisation, continue-t-elle. Mais c’est justement à cause d’elle que la localisation devient importante, parce qu’on a besoin de se différencier par sa propre culture. »
La mode chinoise… plus à la mode ?
Il y a quelques années, les dragons ont pris d’assaut les grandes capitales
de la mode. Pendant que les jeunes se faisaient tatouer des caractères chinois
sur le corps, les designers des quatre coins de la planète intégraient
des motifs orientaux dans leurs créations. « Depuis que la rétrocession
de Hongkong à la Chine en 1997 a incité les créateurs de mode du monde
entier à intégrer des motifs chinois à leurs designs, soulignait
Vico Lee en 2001, la folie pour la mode comportant une touche chinoise a continué
jusqu’à maintenant par l’intermédiaire de Prada, de Christian Dior et de
Jean-Paul Gautier, entre autres. »
Mais la mode étant la mode, exit les influences chinoises dans les collections internationales de 2002-2003. Alors qu’Emmanuel Ungaro s’inspire du Laos, Scherrer nous amène au Mexique et Galiano réunit l’Afrique noire et Hollywood pour Dior. Chez Gaultier, le féminin devient masculin, pendant que Givenchy continue de faire dans le glam’rock. Quant aux women in black de Gucci, elles rappellent davantage le style gothique que les tenues traditionnelles de l’Empire du Milieu. La mode étant cyclique, un autre voyage au cœur de la Chine est à prévoir dans quelques années...
Il est près de 20h au Grand Hôtel de Taipei. La musique mongole fait place au silence. Puis, on a tout à coup l’impression d’être transportés dans un film épique. Un morceau de musique classique marque l’entrée en scène d’un mannequin longiligne vêtu d’une longue robe du soir ornée de fleurs couleur sable. Les autres modèles défilent un à un, tous vêtus de noir. Les spectateurs sont sous le charme.
« Alors, me glisse Nan Mei-yu à la sortie
du défilé, y a-t-il une mode à Taiwan ? »
© Marie-Julie Gagnon
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