TRADITION
Tisser un futur avec le passé
En l'absence d'écriture, les motifs tissés sur
les costumes colorés ont permis de préserver et de transmettre les traditions
des tribus aborigènes de Taiwan. Alors qu'une génération semble avoir
été culturellement perdue dans les années 60, 70 et 80, les efforts
pour faire renaître ce vieil artisanat ont dernièrement porté leurs
fruits
Dans les plaines de l'ouest ou sur les hauteurs des montagnes
centrales, ou encore sur la côte est où les reliefs escarpés se jettent
dans la mer, les peuplades aborigènes de Taiwan, de culture austronésienne,
ont vécu dans des sociétés tribales établies en harmonie totale
avec le milieu naturel et ses richesses.
Ces hommes, ces femmes donnaient des couleurs au vent et interprétaient les messages qu'ils voyaient dans la fumée. Ils croyaient que, si le soleil colorait l'horizon de mille feux au mo ment de son coucher, c'était pour mieux avertir les membres de la tribu qu'il était temps pour eux de regagner le village. Ils savaient que les esprits ancestraux veillaient sur eux comme un éternel gardien et, eux, en échange, protégeaient les restes et les représentations sacrées de leurs pères.
Les hommes devenaient guerriers, la bravoure nourrissant leur dignité et leur fierté. Les femmes, elles, excellaient dans les travaux des champs et de la maison, le tissage et la broderie formant l'un de leurs domaines de prédilection. Aucune de ces tribus n'a développé de système d'écriture, peut-être parce qu'elles n'en éprouvaient pas le besoin dans un monde où la vie s'écoule comme un long fleuve tranquille. Chanteurs de talent et artistes par naissance, les aborigènes avaient choisi la musique, les rituels, les histoires que l'on se transmettait oralement de génération en génération, ainsi que les textiles et leurs motifs, pour perpétuer les traditions.
Les légendes populaires ont fourni la trame des croyances et le corps de l'inspiration artistique. Tout en confectionnant des vêtements pour habiller la famille, les femmes aborigènes se sont servies des tissus, des fils pour relater l'histoire de leurs tribus. Sans le savoir, ces femmes ont trouvé dans leur travail le moyen idéal de transmettre l'héritage culturel.
Alors que les écorces d'arbres et les peaux d'animaux ont été remplacées par des ramies, que chaque tribu décline dans un style et avec des motifs distincts, les vêtements aborigènes ont tous en commun leur simplicité, la symétrie de leurs dessins et la vivacité de leurs couleurs. Ces similitudes, malgré les différences, reflètent l'influence croissante des échanges qui se sont multipliés en raison de la proximité géographique.

Diversité culturelle
Les dix tribus officiellement reconnues aujourd'hui Ami, Atayal, Bunun, Paiwan,
Puyuma, Rukai, Saisiyat, Thao, Tsou et Yami (aussi connue sous le nom de Tao), auxquelles
il convient d'ajouter huit sous-groupes réunis sous le nom de Pingpu ont chacune
évolué à leur façon sur un territoire dont la superficie totale
ne dépasse pas 36 000 km 2. Ces peuples ont chacun exercé leurs propres
rites, à des moments différents de l'année, mais toujours en s'habillant
formellement, en dansant, en chantant, en buvant de l'alcool de millet, en rendant
hommage aux mânes des ancêtres ou en célébrant la récolte.
De toutes ces tribus, seules celle des Paiwan et des Rukai avaient une aristocratie héréditaire, ce qui a incité à la création de motifs plus sophistiqués dans les vêtements ou les accessoires. La légende veut que le père fondateur des Paiwan ait été un serpent aux cent pas (ancistrodon) né d'une goutte d'eau dans une cruche de terre cuite, prenant ensuite une forme humaine. Au soleil levant, le jour de sa naissance, deux serpents se seraient approchés pour monter la garde auprès du nourrisson. Les Paiwan vénèrent donc les reptiles qu'ils tiennent pour des protecteurs, usant de la silhouette de l'animal dans beaucoup de motifs décoratifs.
La tête
du serpent aux cent pas, les motifs en losange que forment les dessins de sa peau
sont des thèmes distinctifs des Paiwan et des Rukai qui utilisent aussi beaucoup
de coquillages, symboles de la richesse lorsqu'ils sont portés en ornements.
Pour les Atayal, le reptile est un ami mais pas un ancêtre divinisé. Les motifs en triangle sur leurs vêtements ont une autre signification, puisqu'ils figurent les yeux de leurs ancêtres. Le tatouage, notamment facial, était pour les Atayal un signe distinctif, les motifs en bandes sur leur visage permettant, selon la légende, aux ancêtres de reconnaître ceux de leur tribu au moment où l'âme doit emprunter le pont arc-en-ciel pour atteindre le paradis. Chez les Atayal, ce sont les motifs en bandes aux couleurs de l'arc-en-ciel qui reviennent le plus souvent, ornés fréquemment de perles de verre.
Chez les Puyuma, on préfère l'élégance des points croisés apposés à des motifs en forme de losange superposés. Il est important pour eux que les vêtements indiquent la place dans la société et l'âge de celui qui les porte, les jeunes s'habillant plus simplement avant l'âge du mariage.
« Ce qui rend les vêtements traditionnels aborigènes si précieux, c'est qu'ils reflètent l'origine culturelle et la structure sociale des peuples qui les ont faits », souligne Saalih Lee, directrice des expositions et de l'éducation au Musée national du Palais, à Taipei, et auteur de plusieurs livres consacrés au sujet. « Il est incroyable de voir que les tribus aborigènes ont été capables de conserver leurs traditions pendant si longtemps. Une explication est peut-être que les aborigènes savent réellement apprécier la vie, intégrant l'esthétique et la création artistique à tout ce qui fait le quotidien. »
Saalih Lee affirme dans ses ouvrages que la mode et la tradition vestimentaire des peuplades aborigènes de Taiwan révèlent beaucoup de leurs usages, de leurs sociétés. Les vêtements servent à indiquer le rang, révèlent les événements intervenus dans la vie de ceux qui les portent. Ils reflètent aussi les normes sociales en vigueur, comme chez les Atayal dont les femmes devaient apprendre à tisser avant de pouvoir se marier ou d'avoir le visage tatoué. Leur confection traduit aussi une stricte division du travail. Les hommes fabriquent, par exemple, les outils, cueillent et traitent les ramies mais ont la stricte interdiction de passer à côté d'une femme utilisant un métier à tisser. Leurs costumes, qui montrent par leurs points communs l'étendue des échanges qui ont existé, symbolisent néanmoins l'identité propre à chacune de ces tribus et son évolution au fur et à mesure que la richesse des traditions s'est estompée, sous l'effet notamment des récents changements politiques et sociaux.
Les sociétés
aborigènes de Taiwan sont longtemps restées intactes, à l'écart
des grands changements jusqu'à ce que le nombre des arrivées dans l'île
de colons venant de Chine s'accélère soudainement au XVIIe
siècle. La sinisation s'est amplifiée, même si elle est restée
lente. Les affrontements se sont poursuivis avec les Japonais qui occupèrent
l'île de 1895 à 1945 et affermirent leur contrôle administratif sur
les tribus. Mais les traditions survécurent, même si les aborigènes
dûrent apprendre le japonais pour communiquer avec les autorités. Les histoires,
les mythes racontés des millions de fois depuis l'origine furent transmis comme
avant, et les mains expertes des femmes continuèrent de tisser, de broder. Beaucoup
de scientifiques japonais étudièrent ces peuplades durant la période
de colonisation japonaise, envoyant dans des collec tions privées ou des musées
de l'archipel nippon, de grosses quantités de textiles et de tissus fabriqués
par les aborigènes de Taiwan.
Après l'arrivée de Tchang Kaï-chek et de son administration dans l'île en 1949, les tribus connurent alors sans transition une période d'assimilation rapide et extensive accompagnée de mouvements migratoires vers les grandes zones urbaines. En l'espace d'un demi-siècle, la plupart des aborigènes ont adopté le mode de vie moderne et chinois. « La pratique des rituels traditionnels s'est quasiment arrêtée entre le début des années 60 et la fin des années 80 », rappelle Sun Ta-chuan Pa'labang de son nom puyuma qui enseigne la philosophie à l'Université Soochow, de Taipei.
« Cette fracture a causé la perte d'une part considérable du patrimoine aborigène, notamment des vêtements qui se sont retrouvés pour beaucoup dans des collections particulières ou, pour quelques autres, dans des musées. Le reste a disparu », explique-t-il, en insistant sur l'urgence qu'il y a aujourd'hui à sauver l'héritage culturel, en tentant de préserver le savoir de celles, de plus en plus âgées et de moins en moins nombreuses, qui ont confectionné ces vêtements.
« Les solides études réalisées sur l'art des aborigènes de Taiwan par les scientifiques japonais durant l'occupation nippone de l'île constituent un apport bien plus important que tout ce que nous avons pu faire à ce sujet depuis cinquante ans », admet Sun Ta-chuan. « Si seulement nous établissions un programme de recherche en coordination avec les organismes gouvernementaux concernés, les institutions académiques et les musées, nous pourrions retrouver la culture aborigène et ses objets du siècle passé, ou même de bien avant. »
Les dernières
années ont été marquées par un regain d'intérêt pour
la culture aborigène, dû surtout à un respect retrouvé pour la
diversité sociale. La musique aborigène, ses chanteurs ont conquis une
forte audience, à l'image d'Ah-mei, la chanteuse populaire la plus célèbre
du moment, de la tribu des Puyuma. De plus en plus de femmes aborigènes redécouvrent
donc l'art du tissage ou de la broderie, même si quelques secrets ont disparu
avec les générations plus anciennes. Saalih Lee estime que 400 à 500
ateliers dédiés à l'art aborigène se sont montés dans l'île
et que pratiquement toute leur création quotidienne s'inspire des motifs traditionnels.
« Il en résulte un mouvement culturel intense. Les aborigènes n'ont
plus besoin de se battre pour la reconnaissance de leurs droits ils en jouissent
pleinement, affirme-t-elle. Leurs préoccupations pour l'avenir sont plutôt
d'ordre économique ou culturel. »
Au service de la culture
La commission d'Etat des Affaires aborigènes subventionne au niveau des
hsien, dans 23 villages aborigènes, des programmes de formation aux techniques
du tissage qui attirent de plus en plus l'attention des jeunes. Selon Chang Hsien-sheng,
directeur de la culture de la commis sion d'Etat des Affaires aborigènes, son
organisme a alloué l'année dernière 8 millions de TWD (env. 258 000
EUR) de crédits à la promotion de l'artisanat traditionnel et au financement
d'ateliers privés. Alors qu'ils se familiarisent de plus en plus vite avec les
habitudes du monde moderne, les aborigènes trouvent de nouvelles idées
pour tirer un meilleur profit commercial de leur image culturelle. Les motifs traditionnels
inspirés par les vieilles légendes ont désormais leur déclinaison
commerciale sur une longue liste d'articles allant des robes aux sacs à main
en passant par les étuis à téléphone portable ou la bijouterie
fantaisie.
Les technologies modernes ont rendu la production de masse plus aisée, diminuant les coûts au détriment de l'authenticité. Lorsqu'il s'agit de tissus ou de pièces d'artisanat faites à la main, les prix peuvent augmenter très vite. Un costume de mariage Paiwan peut atteindre 150 000 TWD (un peu moins de 5 000 EUR), affirme Lin Shih-chih, le directeur du Parc de la culture aborigène de Pingtung. Les produits décorés de motifs informatisés sont plus abordables, mais Lin Shih-chih trouve ces objets « sans vie ». Lorsqu'il s'agit de gain financier, l'aspect humain passe en second.
Sun
Ta-chuan ne trouve pas ce constat complètement négatif. « L'opportunité
commerciale fournit une bonne motivation pour continuer à faire vivre des traditions
qui autrement n'existeraient plus que dans les musées », observe-t-il,
ajoutant que les créations artistiques qui sont utiles et associées à
la vie quotidienne forment un aspect essentiel de la perpétuation de la tradition.
« Ce à quoi il faut nous intéresser , souligne-t-il, c'est
comment nous pouvons développer et exploiter au mieux ce marché. »
Les nouveaux motifs s'inspirent de l'ancien mais avec un élément moderne. « Ce que ces ateliers font est très innovant , dit Saalih Lee. Ils peuvent avoir recours à des couleurs ou des motifs nouveaux, ce qui modifie la tradition sans la contredire. La meilleure façon de promouvoir la culture est bien de la laisser évoluer. »
Sun Ta-chuan partage le même sentiment, mais estime cependant que les transformations apportées par l'innovation doivent être attentivement répertoriées : « Le but de l'étude de ces changements et de l'adaptation des concepts sous-jacents est de montrer aux générations fu tures le chemin qui a été suivi afin qu'elle puissent remonter jusqu'aux sources. Nous devons susciter un contraste et un dialogue entre le moderne et l'ancien, permettant ainsi la préservation de l'héritage culturel mais aussi son évolution. »
Il s'apprête
lui-même à lancer un ambitieux projet visant à cataloguer toutes les
collections de vêtements traditionnels aborigènes au Japon et à Taiwan,
avant d'en publier un répertoire exhaustif accompagné de photos. Il défend
aussi l'idée qu'il faut continuer les recherches sur le sujet et enregistrer
tous les aspects de la tradition du tissage, depuis la culture des plantes qui donneront
les fibres textiles jusqu'à la finition de l'habit. Les résultats de ces
études, le professeur de l'Université de Soochow veut les communiquer à
tous et notamment aux petites entreprises qui se sont lancées dans le créneau.
Il propose aussi d'établir un système de reconnaissance de la qualité et d'apprentissage spécialisé dans le tissage afin d'assurer la continuation de la tradition artisanale, dans toutes ses lettres de noblesse. Les pouvoirs publics pourraient être mis à contribution, ajoute-t-il, évoquant la possibilité d'une aide pour financer l'achat des terrains nécessaires à la culture et à la produc tion de la fibre, ou encore pour fixer les détails d'une politique culturelle solide en la matière.
Derrière ce pragmatisme apparent se cache une vision plus philosophique. « Beaucoup de rêveurs comme moi aspirent à une vie raffinée , dit Sun Ta-chuan, mais seule une amélioration significative des conditions du développement culturel dans toute l'île nous permettrait d'atteindre ce rêve. » L'irrépressible vitalité qui a permis la transmission et la survie des traditions aborigènes pourrait être l'un des éléments moteurs de cette quête.
Raye Kao
Photos de Chang Su-ching