Sports
Rêves dorés
323 000 dollars US : la récompense offerte par la République de Chine pour une médaille d’or aux Jeux olympiques est l’une des plus élevée du monde. Pourquoi y a-t-il donc si peu de prétendants ?
Une équipe lycéenne de softball à
l’entraînement. Seuls une poignée
d’établissements ont la chance de
disposer de coaches à plein temps.
Si vous avez des difficultés pour faire la liste des athlètes taïwanais médaillés olympiques, voici un petit indice : ils se comptent sur les doigts d’une seule main. Quatre athlètes – et une équipe – portant les couleurs de la République de Chine ont remporté des médailles olympiques. Quatre médailles individuelles seulement, et toutes aux Jeux d’été. Yang Chuan-kwang a obtenu la médaille d’argent au décathlon à Rome en 1960, et Chi Cheng la médaille de bronze au quatre-vingts mètres haies féminin à Mexico en 1968. Puis plus rien pendant dix ans : une véritable traversée du désert. En 1972, personne n’a rapporté de médaille de Munich. En 1976, la pression exercée par la Chine a barré l’entrée des Jeux de Montréal à la République de Chine, qui fut ensuite l’un des pays à boycotter Moscou en 1980. La chaleur, direz-vous ? A l’évidence non : les athlètes taïwanais ont participé à tous les Jeux d’hiver depuis Sapporo en 1972 (à l’exception de Lake Placid en 1980), sans en rapporter une seule médaille.
Même cette poignée de médailles obtenues manquent un peu de lustre : ainsi, lorsque Tsai Wen-i a remporté le bronze en haltérophilie masculine dans la catégorie des 60 kg aux Jeux de Los Angeles en 1984, d’aucuns ont fait remarquer que la rencontre avait cette année-là été boycottée par la quasi-totalité des pays communistes, dont la domination dans cette discipline aurait en temps normal fait s’envoler tout espoir de médaille pour les Taïwanais. Quant à l’équipe de base-ball « chinoise de Taïpei », elle a certes décroché la médaille d’argent à Barcelone en 1992, mais ce triomphe a été de courte durée : l’équipe a ensuite été incapable de se qualifier pour les Jeux d’Atlanta et de Sydney. Enfin, si les Jeux d’été d’Atlanta, en 1996 ont vu la consécration de Chen Jing, qui a remporté la médaille d’argent en tennis de table, les commentateurs sportifs n’ont pu s’empêcher de chuchoter que la jeune femme, qui réside depuis peu en République de Chine, avait acquis la plus grande partie de ses talents en Chine continentale.
Si réussites économiques et démocratisation ont permis à Taïwan de faire les gros titres de la presse internationale, elle est en revanche la grande absente des pages sportives. Certes, elle se comporte mieux dans les rencontres sportives régionales. Par exemple, lors des XIIIe Jeux asiatiques de Bangkok en 1998, la délégation de Taïpei s’est emparée de dix-neuf médailles d’or, dix-sept médailles d’argent et quarante et une médailles de bronze, pour obtenir la sixième place au classement général sur quarante et un pays participants. Et cette année, à Sydney, Taïwan a de bonnes chances de s’approprier l’or en taekwondo qui, d’un sport de démonstration, a été élevé au statut de sport de compétition. Le taekwondo a déjà valu plus d’un titre de champion du monde à Taïwan, ainsi que cinq médailles d’or aux Jeux d’été de 1988 et 1992, lorsqu’il ne s’agissait encore que d’un sport de démonstration. Le tennis de table fait également partie des points forts des Taïwanais. Idem pour l’haltérophilie féminine, qui comme le taekwondo, devient discipline sportive officielle à partir de cette année.
En définitive, tout est-il fait pour que les athlètes donnent le meilleur d’eux-mêmes à Sydney ? Comme par le passé, la commission d’Etat des Sports a cette année chargé la Fédération sportive de la République de Chine, une organisation semi-officielle, d’entraîner les athlètes pour les Jeux olympiques et les autres événements sportifs internationaux. C’est au Centre d’entraînement de Tsoying, dans le sud de Taïwan, que se fait la préparation des sportifs. Le centre a été créé en 1975 par le ministère de l’Education (MOE) sur un terrain emprunté à la Marine et situé à Tsoying, pour y accueillir les athlètes qui seraient envoyés aux Jeux de Montréal l’année suivante. (Pour l’anecdote, la délégation de la République de Chine se rendit au Canada sans toutefois pouvoir entrer en lice, du fait de l’obstruction de la Chine.) En 1976, le MOE parvint à un accord avec le ministère de la Défense, qui autorisa la location à long terme du site de Tsoying. Ainsi naquit officiellement le Centre d’entraînement de Tsoying, qui avec ses quelque quinze hectares de terrains, accueille les athlètes taïwanais de haut niveau.
Cet endroit est un monde à part, qui n’a rien de comparable avec les autres complexes sportifs disséminés un peu partout à travers l’île, pour la plupart dans des lycées sportifs. Liao Yu-hui, le secrétaire général de la Fédération sportive de la République de Chine, admet que Tsoying n’est pas au niveau de ce que peuvent offrir les autres pays industrialisés à leurs meilleurs athlètes. Comme la fédération ne possède pas le terrain sur lequel est situé le centre, elle n’est pas motivée pour procéder aux améliorations nécessaires – ni pour en assumer la charge financière. « Tsoying est encore loin derrière en termes de normes internationales », dit M. Liao, qui souhaite que le centre acquière les terrains sur lesquels il est implanté. Mieux, qu’il déménage. « Il fait trop chaud à Tsoying, et mettre un centre sportif dans une ville industrielle asphyxiée par la pollution comme Kaohsiung n’était pas une bonne idée. » Un déménagement vers les montagnes serait la meilleure solution, ajoute-t-il.
Comme il n’existe pas de centre créé sur mesure pour les différentes disciplines sportives, les entraînements des équipes nationales ont en général lieu à Tsoying, ou dans un centre plus petit qui en dépend, à Linkou, près de Taïpei. « Il vaudrait mieux, dit Liao Yu-hui, que chaque discipline dispose d’un centre d’entraînement spécialisé, géré par la fédération sportive concernée, et qui puisse également accueillir les compétitions internationales. » Cela dit, l’amélioration des infrastructures ne suffira pas. « Les équipements sportifs sont de meilleure qualité ici qu’en Chine continentale, et pourtant les athlètes continentaux sont bien supérieurs à nous dans les compétitions… »
Où est la faille ? Le gouvernement est un des plus généreux au monde avec ses athlètes, puisqu’il promet la coquette récompense de 10 millions de TWD (323 000 USD) à quiconque rapporterait une médaille d’or des Jeux olympiques. Pourquoi donc ce pactole n’a-t-il jamais été réclamé ?
La réponse est peut-être à chercher du côté du contexte socioculturel. Tsai Ching-tung, un entraîneur qui a formé certains des meilleurs nageurs de Taïwan, observe que les athlètes les plus performants sont ceux qui sont soutenus par leurs parents, ce qui est hélas assez rare. « J’ai travaillé avec des gens qui avaient un physique exceptionnel et un gros potentiel pour devenir des nageurs de premier ordre. Malheureusement, les parents les ont retirés en plein milieu du programme de formation. C’est vraiment déprimant. »
Paradoxalement, la prospérité économique a rendu les parents excessivement inquiets pour l’avenir de leur progéniture. Pour beaucoup, les entraînements sont du temps perdu. « Les entraînements peuvent être très durs, et les jeunes Taïwanais ont du mal à supporter », note Wu Chun-che, du département des performances sportives, au Conseil national de la forme physique et des sports (NCPFS). « Les temps ont changé, la discipline qui régnait lorsque Taïwan était une société paysanne a disparu, grommelle l’entraîneur Tsai Ching-tung. Aujourd’hui, les gens n’ont plus que le mot "sentiment" à la bouche. »
L’idée prévalante ici que les carrières sportives sont des voies de garage n’est sans doute pas étrangère à cette désaffection des jeunes pour le sport de haut niveau. Il est d’autant plus difficile pour les entraîneurs de convaincre les parents de laisser leurs enfants consacrer du temps aux entraînements sportifs. « Je fais des repérages dans les collèges, mais ni les parents ni les enseignants ne sont très réceptifs, dit Chung Yung-chi, entraîneur d’haltérophilie. Ils disent que les enfants ont besoin de se concentrer sur les examens qui leur permettront de passer au niveau supérieur, et ça signifie que nous manquons de sang frais dans le domaine sportif. »
Cette pénurie de nouveaux talents est particulièrement visible en tennis de table. « A Taïwan, il faut environ dix ans pour former un bon joueur, dit Hsu Rong-chan, qui fut membre de l’équipe nationale de tennis de table, et est maintenant entraîneur. Si l’on prend en considération l’attitude générale envers le sport, ça n’est pas si mal. » Les Chinois du continent – les principaux rivaux des Taïwanais dans ce domaine – ont tendance à atteindre leur top niveau aux alentours de vingt ans, alors que ceux d’ici sont plus vieux. « Sur le continent, les Chinois se lancent plus volontiers dans une carrière sportive, parce qu’on s’occupe mieux des athlètes là-bas qu’ici, dit M. Hsu. Tant qu’ils se maintiennent à un certain niveau, ils reçoivent un salaire régulier du gouvernement. »
Taïwan retrouvera-t-elle l’envie de
gagner des années 60 ? Les Jeux de
Sydney seront le moment de vérité
pour la délégation taïwanaise, qui
voudrait faire plus que participer.
Le contraste est grand avec Taïwan, où les parents ne sont guère incités à laisser leurs enfants consacrer un peu de temps et d’énergie au sport. « Les sportifs se disent : pourquoi s’entraîner autant, si c’est pour se retrouver au chômage ? », explique la championne de tir à l’arc Lin I-ying, pour qui Sydney est la troisième expérience olympique. « Ceux qui ont remporté une médaille aux Jeux asiatiques ou aux JO n’ont pas à s’inquiéter pour leur vie après le sport, mais les autres si, moi par exemple. »
A Taïwan comme aux Etats-Unis, les performances sportives facilitent l’entrée à l’université. Le problème ici, c’est qu’une fois qu’ils sont admis dans un établissement d’enseignement supérieur, qui est en général lié au domaine sportif, les athlètes négligent les entraînements. « Les lycéens font des efforts en éducation physique parce qu’il leur semble plus facile de rentrer à l’université par le biais du sport qu’en se plongeant dans les livres, dit Wu Chun-che, mais on se rend compte ensuite que les étudiants n’enregistrent pas d’aussi bonnes performances au niveau interuniversitaire qu’avant, lors des compétitions scolaires. »
Les principales récriminations des entraîneurs n’ont cependant rien à voir avec l’attitude des athlètes qu’ils forment : ils s’indignent simplement d’avoir à dispenser ces entraînements à leurs frais. « Si j’avais compté sur les bénéfices que je retire de l’entraînement en termes purement financiers, j’aurais été dans le rouge depuis le premier jour », dit Tsai Ching-tung, qui gagne sa vie en donnant des leçons de natation à des enfants. Pour encadrer les athlètes olympiques, les coaches doivent se mettre en congé. Ils sont payés 600 TWD (19,35 USD) par jour passé au centre s’ils sont en congés payés, et 3 000 TWD (97 USD) si ce sont des congés sans solde. « Ce genre de choses nous porte vraiment un coup au moral », dit Hsu Rong-chan, qui travaille comme entraîneur à Tsoying depuis mars dernier, après s’être mis en congé de son poste de coach de l’équipe de tennis de table sponsorisée par une banque privée. « Tsoying est supposé être un camp d’entraînement pour les grandes rencontres sportives internationales. Et ils s’imaginent qu’ils peuvent se contenter de me payer 600 TWD uniquement parce que je reçois un salaire ailleurs ? »
De fait, les salaires de misère qui leur sont versés semblent le principal sujet de mécontentement des entraîneurs. « On nous demande de venir parce que nous sommes de bons coaches. C’est normal que nous demandions une augmentation, dit Weng Rong-kuen, entraîneur de badminton à Tsoying. Le repos est une partie essentielle, intégrante de l’entraînement, mais nous ne sommes pas payés pendant les vacances. Je me demande parfois si le ministère a la moindre idée de ce qu’est l’entraînement sportif. »
Wu Chun-che rétorque que le gouvernement est tout à fait conscient des revendications salariales des entraîneurs et qu’il est prêt à leur accorder une augmentation. En même temps, le fonctionnaire souligne que le gouvernement n’est pas riche, et que cela a des conséquences sur la qualité de l’enseignement sportif à tous les niveaux, en particulier dans les écoles où sont entraînés les champions en herbe. Selon Liao Yu-hui, le gouvernement ne peut se permettre de financer qu’une poignée d’entraîneurs à plein temps affectés à un petit nombre d’établissements scolaires privilégiés, 95% des postes étant occupés par des professeurs d’éducation physique ordinaires. Il n’est donc pas surprenant que les programmes d’entraînement sportif de haut niveau soient si déficients.
Si l’argent est un problème, pourquoi ne pas faire appel au
secteur privé ? Liao Yu-hui pense que les entrepreneurs taïwanais ne sont
pas très intéressés par le sponsoring sportif. « Aux Etats-Unis,
note M. Wu, le Comité olympique et les
associations sportives dépendent beaucoup du secteur privé, mais à
Taïwan, c’est le gouvernement qui joue le rôle financier le plus important.
Les entraîneurs et les athlètes reprochent au gouvernement de ne pas en
faire assez pour eux, mais en réalité il assume une grosse partie du fardeau.
»
Pour inciter les jeunes athlètes
les plus performants à
continuer de sprinter jusqu’à
la ligne d’arrivée, le NCPF leur
promet un emploi stable
lorsqu’ils se retirent
de la compétition.
Si de nombreux pays consacrent d’importantes ressources à la recherche dans les questions liées au sport, ce n’est pas le cas de Taïwan, qui a démarré tard dans ce domaine et est encore à la traîne, estime Liao Yu-hui. Le centre de Tsoying dispose d’un département de recherche depuis 1987, mais le manque d’employés à plein temps et l’insistance des coaches sur des méthodes d’entraînement traditionnelles ont ralenti les progrès. En dehors de Tsoying, cinq établissements d’enseignement supérieur offrent des cours de formation destinés aux entraîneurs, le principal étant l’Institut de coaching, à l’Ecole nationale d’éducation physique, qui a été créé en 1994.
Il est un domaine en tout cas où Taïwan prend la recherche dans le domaine sportif avec le plus grand sérieux : la lutte anti-dopage. Les athlètes taïwanais font l’objet d’une surveillance des plus strictes, et sont informés des dangers des substances interdites. Une importance particulière est accordée à la prévention de l’usage des médicaments achetés sans prescription, qui peuvent contenir des substances interdites. Il s’agit d’éviter que des athlètes soient déclarés positifs lors de tests antidopage pour avoir pris des médicaments apparemment anodins.
Il faut reconnaître que les chances de Taïwan de devenir une pépinière de talents sportifs sont assez minces, même à long terme et dans les quelques disciplines dans lesquelles elle excelle. Les athlètes ayant des espoirs de médaille olympique, tels que Chen Jing, la joueuse de tennis de table déjà médaillée olympique, et Li Feng-ying, la championne du monde d’haltérophilie, viennent en fait de Chine continentale, où elles ont reçu l’essentiel de leur entraînement. Les pessimistes ajoutent que Taïwan ne semble forte en taekwondo que parce que les autres pays ne se sont pas encore lancés dans cette discipline avec sérieux. On perçoit déjà les premiers signes de confirmation de cette théorie : au championnat du monde de taekwondo cette année, Taïwan n’a obtenu aucune médaille d’or, du jamais vu depuis dix ans. La Chine continentale, la puissance montante dans ce sport de combat, s’est en revanche arrogé deux médailles d’or. Et bien que l’équipe taïwanaise ait remporté dix-neuf médailles d’or aux XIIIe Jeux asiatiques, quatre seulement – une en natation, trois en taekwondo – ont été conquises dans des sports qui seront officiellement reconnus à Sydney cette année. Le reste couronnait des performances réalisées dans des sports « mineurs », tels le golf, le billard et le bowling, qui sont exclus des Jeux d’été.
Si la délégation taïwanaise parvient à rentrer de Sydney avec un peu de métal dans ses bagages à la fin de l’été, elle ne devra rien à l’environnement sportif insulaire. Il y a même des gens qui estiment que Taïwan ferait mieux de mettre une veilleuse à ses ambitions olympiques et de se concentrer plutôt sur les disciplines où les Taïwanais ont fait leurs preuves, même si ce ne sont pas des sports très en vue, comme le volley-ball. Aux Jeux asiatiques de 1998, l’équipe masculine de volley-ball de la République de Chine a vaincu l’équipe japonaise, l’une des meilleures, pour terminer en troisième position. Taïwan a également obtenu d’accueillir le championnat du monde de base-ball en novembre 2001, un signe que l’île surmonte progressivement ses carences en sites de compétition de niveau international. Seize des meilleures équipes de base-ball du monde se rencontreront donc l’année prochaine à Taïwan, un événement qui ranimera peut-être la passion perdue des insulaires pour ce sport, malgré sa réputation ternie.
En avril dernier, le gouvernement a annoncé la mise en place, sous l’égide du NCPFS, d’un programme permettant de récompenser les athlètes pour les performances enregistrées lors des compétitions sportives, du lycée jusqu’aux Jeux olympiques. Un peu à la manière des points accumulés par les passagers qui prennent souvent l’avion, les scores accumulés par les sportifs permettront le calcul de récompenses financières proportionnelles. En outre, plus les athlètes marquent de points, plus ils ont de chances de trouver un emploi stable lorsqu’ils se retireront de la compétition. Par exemple, un sportif qui décroche deux médailles d’or et une médaille d’argent aux Universiades, soit un total de 500 points, peut prétendre à un emploi auprès du NCPFS, ce qui peut soulager ses appréhensions quant à son avenir professionnel après le sport.
Il faudra peut-être de longues années aux athlètes taïwanais pour retrouver l’envie de vaincre des années 60, cette époque dorée où l’on n’avait pas à compter sur un boycott fortuit ou un afflux de sang frais en provenance de Chine continentale pour remporter des victoires. Les dix prochaines années verront-elles une renaissance du sport taïwanais de haut niveau ? Il faudrait une championne olympique de la voyance pour le dire !
Oscar Chung
Photos de Chang Su-ching