Sciences humaines

Shen Chih-chung : « Les processus inconscients sont universels »

Shen Chih-chung prépare actuellement une thèse de Doctorat sous la direction de Pierre Fédida à Paris VII-Denis Diderot, et suit une formation doctorale de psychopathologie fondamentale et de psychanalyse. Il s’intéresse en particulier à la quête de l’origine dans l’œuvre de Freud, « premier historien de l’hystérie».

Taïpei Aujourd’hui : D’où vient selon vous la « résistance » des Chinois à la psychanalyse ? Faut-il absolument chercher à briser cette résistance ?

Shen Chih-chung : Si on s’en tient à la définition que Freud donne de la résistance, c’est-à-dire « tout ce qui entrave le travail thérapeutique », on peut dire que la résistance des Chinois à la psychanalyse est au fond une résistance au travail psychanalytique, plutôt qu’à Freud comme étranger ou à la psychanalyse comme discipline étrangère.

En réalité, la psychanalyse a été « introduite » très tôt en Chine. Dans l’histoire de la pensée chinoise, il ne manque pas de tentatives d’assimilation ou d’appropriation de la pensée de Freud. On a traduit des ouvrages introductifs, et parfois quelques textes de Freud à partir de l’anglais, du japonais et, rarement, de l’allemand. Les premières traductions sont d’ailleurs apparues du vivant de Freud. Mais au lieu de « frayer un chemin vers la connaissance de la psychanalyse », ainsi que le souhaitait Freud, on a à chaque fois tenté d’« introduire » la psychanalyse comme on greffe un organe. En fait, on peut se demander si ce que Freud attendait n’était pas un vrai transfert de la psychanalyse plutôt qu’une transmission. Car la psychanalyse n’est pas du ready made, du prêt-à-l’emploi : elle demande une certaine perlaboration, pour vaincre notre résistance intérieure à reconnaître le processus de l’inconscient. Notons d’ailleurs que le terme « inconscient » est souvent traduit en chinois par « subconscient ».

Schématiquement, on peut dire que ce qui a guidé cet acte introductif, c’est un certain pragmatisme. Les intellectuels chinois, traumatisés par les invasions militaires et culturelles occidentales, ont pensé pouvoir ne retenir des nouveaux savoirs que ce qu’ils considéraient comme bénéfique à la culture chinoise. Cette appropriation n’étant que partielle, elle n’a jamais permis une vue d’ensemble de la psychanalyse.

D’autre part, les termes, les concepts ne sont pas créés une fois pour toute : ils ont leur vie propre dans l’œuvre de Freud, qui leur donne parfois un nouveau sens, les abandonne pour les reprendre plus tard etc. Certains comportent des ambivalences, voire des contradictions. Beaucoup sont polysémiques. Pour dénouer toute cette complexité sémantique, une simple traduction ne suffisait pas : encore une fois, il fallait une perlaboration sur l’évolution de la pensée de Freud. Ce que nous avons tenté.

Revenons à Taïwan. Bien que la situation politico-idéologique soit beaucoup plus favorable depuis une dizaine d’années, le statut de la psychanalyse n’a pas vraiment changé. Si l’urgence n’est plus de sauver la culture chinoise, on continue à « introduire » la psychanalyse, comme en d’autres temps le structuralisme, le déconstructivisme, le féminisme, le colonialisme... comme des vagues qui, traversant l’océan, frapperaient les côtes taïwanaises pour disparaître à jamais. On ne s’occupe pas beaucoup de comprendre qui est Freud, l’histoire de sa pensée, de son œuvre : l’important c’est de pouvoir saupoudrer son discours de concepts psychanalytiques. Dans ce cercle vicieux, la psychanalyse est réimportée avec un nouvel emballage, et toujours considérée comme quelque chose de nouveau, alors qu’en réalité elle a cent ans ! D’ailleurs, ce phénomène de quête de la nouveauté ne se limite pas au discours universitaire, il est présent dans presque tous les domaines : l’art plastique, la mode, même la cuisine Taïwan est comme une « cellule » perméable incapable de retenir quoi que ce soit. Tout y passe sans laisser la moindre trace. Ce qui est frappant dans ces renouveaux répétitifs, c’est la grande indifférence à ce qui est introduit. L’explication de cette indifférence est à chercher, à mes yeux, dans les changements radicaux et accélérés qui sont intervenus sous l’effet de l’urbanisation et de la mondialisation.

Dire que la psychanalyse n’existe pas à Taïwan est probablement exagéré, car elle y est sans cesse mentionnée. Elle est presque omniprésente dans le discours des universitaires des départements de sciences humaines et sociales. Mais comme d’autres courants philosophiques ou épistémologiques, la psychanalyse existe sans vraiment exister, ce qui entraîne inévitablement une dévalorisation des concepts psychanalytiques. C’est une forme déplacée de résistance. En multipliant les emprunts de termes et de concepts, ce que l’on propose aux lecteurs, principalement les étudiants, c’est toujours une image morcelée de la psychanalyse.

La psychanalyse proprement dite, à savoir bien définie par ses dispositifs conceptuels et son cadre de pratique, n’existe pas aujourd’hui à Taïwan. Comme en France, les jeunes internes en psychiatrie ne s’intéressent plus à la psychanalyse. La mode est plutôt aux neurosciences, à la biochimie, etc.

Peut-être cette traduction ne sera-t-elle qu’une goutte d’eau jetée dans l’océan de la traduction. Notre travail ne répond pas vraiment à une nécessité – ce n’est pas un travail commandé – mais plutôt à notre désir de nous « frayer un chemin vers la connaissance de la psychanalyse », selon la formule utilisée par Freud, avec tous les dispositifs de ce Vocabulaire de la psychanalyse. Nous avons non seulement utilisé les traductions, les définitions de cette ouvrage, mais aussi et surtout son appareil historico-critique. Nous nous situons donc dans un temps curieux qui est celui du futur antérieur, autrement dit, notre travail n’aura aucun sens s’il n’est pas suivi par d’autres réflexions et travaux approfondis.

Freud est-il universel ?

Freud est un auteur à part, difficile à traduire, mais ça n’empêche pas que les processus inconscients soient universels. Les Taïwanais, les Chinois, sont comme tous les autres êtres humains, ils font des rêves, des lapsus, commettent des actes manqués... L’inconscient ne connaît pas de frontière. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait qu’une seule psychanalyse. Chaque culture a sa manière de développer la psychanalyse, une fois assumée. On parle couramment de la psychanalyse française, de la psychanalyse anglaise, etc. Pourquoi pas une psychanalyse chinoise ?

Mais n’y a-t-il pas des mots, des concepts trop éloignés des Chinois, intraduisibles ?

Bien sûr. Personnellement, je dirais même que la traduction est impossible. C’est une illusion de croire qu’on peut reconstituer le texte original dans un autre lieu. Il n’est pas rare qu’une grande œuvre soit traduite plusieurs fois et ceci grâce à son intraduisibilité même. C’est cette partie intraduisible, qui a été laissée de côté pendant la traduction, qui fournit l’énergie intarissable du processus traductif. Dans L’écriture et la différence, lorsque, commentant un passage de Traumdeutung, il parle de l’impossible traduction du rêve, [Jacques] Derrida dit très justement qu'« un corps verbal ne se laisse pas traduire, ou transporter dans une autre langue. Il est cela même que la traduction laisse tomber. Laisser tomber le corps, telle est même l’énergie essentielle de la traduction. » Laisser tomber le corps, voilà l’étrange expérience sado-masochiste et cruelle du traducteur. En traduisant, non seulement on perd une partie du texte traduit, mais on perd aussi une partie essentielle de soi-même : sa langue maternelle. J’aime beaucoup l’expression de Pontalis qualifiant l’expérience du traducteur de « mélancolie du langage ».

Que représentait cette traduction pour vous personnellement ?

En réalité, tout a commencé il y a une dizaine d’années. A l’époque, je suivais un séminaire en français sur Freud dirigé par le Pr Cheng, à l’Université nationale de Taïwan. Nous n’étions que trois ou quatre à y assister régulièrement. Je ne comprenais pas grand chose – j’étais en deuxième ou troisième année et venais de commencer les cours de français – mais j’étais très impressionné par la profondeur de ses interprétations et de ses commentaires sur Freud. A l’époque, rares étaient les universitaires qui donnaient ce genre de cours. L’habitude était plutôt de faire des séminaires du genre « Tout Freud» pendant un semestre, puis « Tout Lacan» le semestre suivant ! C’est au cours d’un de ces séminaires que le Pr Cheng nous a proposé de traduire chacun un morceau de ceVocabulaire que nous consultions souvent pendant les cours. Malheureusement le projet n’a pas eu de suite. Probablement parce qu’à l’époque nous n’en étions pas capables.

Néanmoins j’ai continué d’utiliser ce Vocabulaire, et à chaque fois que je le consultais, l’idée d’une tâche non accomplie, d’un « reste-à-traduire » me revenait, à tel point que je n’arrivais pas à la distinguer de mon propre désir de me « frayer un chemin vers la connaissance de la psychanalyse ». J’ai alors eu l’idée de le traduire dans le seul but de m’approprier ce modèle traductif, sans imaginer que la traduction serait publiée un jour. Cette traduction, c’était donc au départ un pur investissement narcissique. Mais en discutant avec des amis qui avaient eux aussi assisté aux séminaires de Cheng Tsun-shing, je me suis aperçu qu’ils partageaient mon intérêt. Le Pr Cheng nous a tout de suite encouragés. Non seulement il a soutenu ce projet et accepté de le diriger, mais de plus il a fondé une maison d’édition et s’est occupé des questions plutôt délicates des droits de traduction, de publication etc. Le projet est donc reparti, dix ans après. Et j’ai enfin trouvé une réponse au « message » – qui n’en est pas moins une exigence de travail – que le Pr Cheng nous a légué à travers ces séminaires. Cette expérience irremplaçable m’a en outre permis de séjourner au plus près de l’œuvre freudienne, dans sa littéralité, avec comme compagnon de voyage les œuvres de MM. Laplanche et Pontalis.

Propos recueillis par Laurence Marcout via e-mail