Culture

« Traduire, c'est respecter l'autre »


Benoît Vermander

Le « petit Ricci » était déjà d'une lecture ardue pour le néophyte. Avec deux volumes et un index, la nouvelle édition risque de faire peur à l'étudiant moyen Au contraire, nous dit Benoît Vermander, qui nous présente le dictionnaire comme un livre d'image. En nous racontant la petite histoire des mots, le Ricci nous donne des clés pour la compréhension de la civilisation chinoise. Et puis, souligne le directeur de l'Institut Ricci de Taïpei, au-delà de son côté scientifique, l'ouvrage incarne aussi une extraordinaire histoire d'amitié.

Taïpei Aujourd'hui : A qui s'adresse le nouveau Ricci ?

Benoît Vermander : Je serais tenté de dire : à tout le monde. Vous pouvez lire ce dictionnaire sans connaître un mot de chinois. A partir d'un caractère, vous entrez dans l'évolution d'un concept. Si vous prenez par exemple le caractère tang pour « soupe », vous voyez que cela a voulu dire aussi « laver à eau bouillante », de là « être balloté », mais aussi, à partir de là, « se dévergonder »... C'est le génie de la langue. L'idée, c'est que la culture chinoise se donne elle-même à connaître au travers de la langue.

On en apprend ainsi énormément sur la culture mais aussi sur la vie quotidienne des Chinois à travers le temps. Le Ricci n'est pas sans rappeler l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert...

En effet, j'utilise de plus en plus le mot d'encyclopédie. Cela sera encore beaucoup plus net avec le Grand Ricci, qui comprend les « expressions » proprement dites. Cela dit, le Ricci des caractères n'est pas seulement un avant-goût mais un instrument de travail autonome. Nous avons démarré avec un dictionnaire qui n'est pas seulement utilitaire mais véritablement étymologique, en se disant qu'il y a là une autonomie de la pensée, de la langue. La langue mérite le respect pour elle-même. Il y a une sorte de gratuité de la langue.


La machine à écrire du père Yves Raguin.

Vous dites que ces recherches étymologiques permettent d'aller au-delà du mythe d'une Chine unifiée

Prenez un caractère au hasard, qui soit relativement ancien, et vous vous rendrez compte que les sens évoluent énormément dans le temps mais également suivant les régions : les sens ne sont pas unifiés. Plus vous entrez dans le corps de la langue, plus vous vous apercevez que vous ne pouvez pas construire artificiellement l'image d'une culture chinoise qui se caractériserait par ceci ou cela. Il y a des écoles qui s'affrontent, des particularismes régionaux. Donc, en entrant dans la culture chinoise par le biais de la langue plutôt que par des concepts plaqués au départ, vous « recapturez » une réalité vivante que même les Chinois ont trop souvent standardisée.

De façon plus ou moins volontaire ?

Oui, politique, parfois, tout ce qu'on veut. Cela dit, il ne faut pas en tirer trop d'implications. Simplement, cette diversité permet de donner une image plus moderne de ce dictionnaire, l'image d'un fourmillement de la pensée.

Ce mouvement perpétuel du sens à l'intérieur de la langue n'est-il pas décourageant ?

Il a bien fallu clore ce dictionnaire, et cela n'a pas été facile. Nous publions d'abord l'édition papier. Les moyens modernes changent beaucoup les données du problème. A un moment donné, disons d'ici cinq ans, le dictionnaire sera sur banque de données. Notre ambition, si nous trouvons des sponsors, ce serait d'avoir deux personnes, une à Paris et une à Taïwan, dont l'unique mission serait d'actualiser la base du Ricci, pour faire en sorte qu'il reste vivant. L'évolution de la langue, c'est tous les jours.

Les termes scientifiques par exemple ?

C'est plus que cela. Rien qu'en lisant le Zhongguo shibao et le Lianhe bao, je suis sûr que je pourrais repérer tous les jours de nouveaux usages. Et ça n'est que pour Taïwan.

Avez-vous des collaborateurs basés en Chine continentale ?

Nous n'avons pas d'équipe en permanence en Chine, mais un grand nombre de Chinois du continent ont participé au travail de l'Institut Ricci de Paris. La coordination entre les différentes équipes travaillant sur le dictionnaire se fait à Taïpei, tandis que l'Institut de Paris s'occupe de l'éditing, de la mise en page etc. L'équipe des réviseurs, à Paris, a toujours compté des Chinois du continent. Certaines personnes travaillent même uniquement sur le langage continental. Le Grand Ricci qui paraîtra d'ici un an ou dix-huit mois, comportera par exemple tous les termes politiques du continent, mais aussi les termes nouveaux qui apparaissent au quotidien dans la société. Nous avons un ou deux spécialistes qui les traquent...


Les machines à écrire les caractères chinois demandaient un certain doigté...

Comment le travail a-t-il commencé?

Les Jésuites sont partis d'une base chinois-chinois. Le travail a d'abord consisté à découper des dictionnaires chinois -chinois puis à coller les définitions sur des petites fiches cartonnées. Ensuite on a essayé de trouver les équivalents dans les dictionnaires étrangers. Mais pour les inscriptions oraculaires, toutes les bases étaient bien sûr en chinois.

Qui s'est occupé de la recherche sur les inscriptions oraculaires ?

C'est la spécialité du père Lefeuvre, qui travaille ici à Taïpei, et du père Camus, qui est maintenant à Macao. Le père Lefeuvre avait d'abord publié un catalogue des inscriptions oraculaires conservées en France, comportant les inscriptions elles-mêmes, qu'il a déchiffrées, et le commentaire. Il a refait la même chose pour les inscriptions conservées dans les autres musées d'Europe. Le nouveau Ricci reprend donc tout le matériel chinois existant sur le sujet plus quelque chose qui n'existe dans aucun autre dictionnaire : les tables de concordance des graphies anciennes entre les différentes collections d'inscriptions oraculaires. Par exemple, à Pékin et à Shanghai, on a utilisé une numérotation différente pour les mêmes collections. Ces tables de concordance permettent de s'y retrouver Le Ricci intègre en plus de la recherche inédite. Sur la partie jiaguwen, il y a vraiment un travail de première main.

En ce qui concerne le corps du dictionnaire, un travail de collationnement des données a d'abord été effectué de 1949 à la fin des années 50, puis il y a eu un long travail de recherche. Le travail a ralenti à cause du manque d'argent et de personnel. L'Institut a dû faire appel à des sinologues non jésuites, et finalement c'est plus d'une centaine de sinologues qui a participé au travail. C'est l'époque où on a commencé à travailler par branches du savoir. Le plus long a été de raffiner les connaissances, d'avoir une approche critique de l'immense masse de données qui avait été réunie. Avoir tout n'est pas suffisant : le problème est de choisir, de sélectionner, de critiquer A la rigueur, ajouter devient presque accessoire. Le plus important était de garder une approche scientifique et critique, de choisir, de trouver des critères de validation.

Le Ricci est aussi une aventure humaine.

Pour les Jésuites des générations plus anciennes que la mienne, le Ricci fait partie d'un parcours historique. Les vicissi tudes politiques ont fait qu'ils se sont retrouvés à Taïwan pour continuer un travail de fond. L'entrée dans le langage était tout à fait liée à un phénomène d'acculturation. Et puis ce travail de recherche correspond à un certain tempérament. Il y a eu également l'amitié avec des intellectuels chinois. Pour le père Lefeuvre c'est très net, il n'a pas appris tout seul mais avec des Chinois : c'est un travail d'amitié. C'est comme ça qu'il a bâti son réseau. Pour moi, c'est la même chose sur le thème des minorités du sud-ouest de la Chine : la partie la plus précieuse de mon travail est celle que j'ai faite avec des intellectuels setchouannais on pourrait dire, par amitié. Il est assez symbolique que le premier livre que Matteo Ricci ait publié en Chine s'appelait De l'amitié. Ce n'était pas un traité théologique, ni une traduction évangélique, mais une traduction d'apophtegmes latins et grecs sur l'amitié. Et ça a été un énorme succès éditorial de l'époque.

Vous-même vous travaillez sur les minorités de la Chine du Sud.

J'ai publié le résultat de mes recherches sur les Lolo noirs, dont le parler est tibéto-birman, mais qui ont leur propre écriture. Entre parenthèses, c'est un grand échec éditorial ! J'ai travaillé avec des chercheurs setchouannais sur leurs rites religieux concernant la guérison des malades en particulier. Il existe dans ce domaine un grand besoin d'édition des textes. C'est la continuation de « l'esprit dictionnaire ». Il s'agit de faire en sorte que ces textes ne se perdent pas. Là encore, nous faisons le pari que le langage et le texte ont une valeur en soi, essentielle et gratuite. D'autres que moi travaillent sur des parlers en danger de disparition, pas seulement des Français d'ailleurs. Par exemple, le père Friedrich Weingartner, qui est autrichien et membre du Ricci, a édité un livre et des cassettes du saisiyat, la deuxième plus petite langue de Taïwan.

Les recherches du Ricci sont-elles soutenues par le gouvernement ?

Jusqu'au début des années 80, le projet était supporté uniquement par les Jésuites. La compagnie a continué à investir, mais nous sommes toujours en dette. D'un autre côté, depuis les années 80, beaucoup de gens, le gouvernement, beaucoup d'entreprises, se sont peu à peu associés, même si les considérations utilitaristes ont poussé certains à abandonner en cours de route. Sur le projet de dictionnaire, les relations avec les pouvoirs publics taïwanais et français ont été très bonnes. Sur les autres projets, nous sommes un centre de recherche privé qui vit dans l'angoisse du lendemain. L'indépendance s'accompagne d'un risque financier permanent.

Techniquement et financièrement parlant, est-il envisageable de mettre le Ricci sur Internet, comme ce qui a été fait récemment pour l'Encyclopaedia Britannica ?

Financièrement parlant, il nous faudra certainement des concours extérieurs, mais nous en trouverons sans doute. Techniquement, l'entreprise est beaucoup plus difficile que dans le cas de l' Encyclopaedia Britannica, parce qu'il faut trouver un moyen de faire cohabiter parfaitement le français et le chinois et plus que la base des caractères chinois habituels, puisque nous dépassons ce qu'offrent la plupart des logiciels de caractères chinois, sans compter les graphies anciennes. Il faudra aussi que le site offre des instruments de recherche diversifiés : il faut que les gens puissent trouver ce qu'ils veulent en pinyin, en Wade-Giles etc. dans les cinq ou six systèmes de romanisation essentiels ou encore par le nombre de traits. Il faut aussi que le site fonctionne en partie comme un dictionnaire version-thème ou thème-version. C'est un défi technique, même mathématique, bien plus important que mettre l' Encyclopaedia Britannica sur Internet. Nous avons des chercheurs qui se penchent sur la question à Paris et à Lausanne, mais il faudra bien cinq ans avant que nous puissions faire de la vente en ligne. Si nous passons à cette étape de version informatisée, il faut que celle-ci soit techniquement parfaite. C'est la même chose pour le cédérom : nous pourrions en éditer un plus rapidement, mais les techniques ne sont pas encore suffisamment au point. Pas seulement nos moyens techniques à nous d'ailleurs, mais aussi ceux dont disposent les utilisateurs potentiels !


La fastidieuse composition manuelle est longtemps restée de rigueur. L'informatisation pose toutefois d'autres problèmes.

Envisagez-vous de faire un dictionnaire français-chinois ?

Non, parce que ce n'est pas le même travail. La seule chose que nous envisagions, c'est justement en version informatique, par une espèce de miracle, de proposer de consulter le dictionnaire à l'envers. On pourra entrer un terme français pour appeler son équivalent chinois. Mais ce ne sera pas l'équivalent d'un dictionnaire français-chinois. Il faut rappeler que le dictionnaire chinois-français est également pensé dès le départ pour les Chinois. Le « petit Ricci » s'est vendu en très grande partie à Taïwan auprès des étudiants de français. Le nouveau Ricci n'est pas du tout le même dictionnaire. Le « grand Ricci » sera l'équivalent de six fois le petit.

Vous avez remis un exemplaire du Ricci au président Lee Teng-hui. De quoi avez-vous parlé à cette occasion?

Pour ma part, j'ai rappelé que le Ricci était le fruit de cinquante ans de travail en commun, et remercié l'ensemble de Taïwan pour son aide. Le président Lee s'est exprimé sur le thème «langage et réconciliation ». Il a raconté comment deux villages Ami [ndlr : une tribu aborigène de Taïwan] en conflit s'étaient réconciliés grâce à une Bible traduite dans leur langue par un missionnaire chrétien.

Cela rejoint tout à fait votre thème de prédilection.

Oui, nous nous sommes très bien entendus sur ce thème de la réconciliation passant par une approche du langage en profondeur et pas seulement fonctionnelle. C'est le thème que je développe dans mon nouveau livre, Conflit et réconciliation.

Vous dénoncez l'usage de la langue comme un instrument politique, vous insistez beaucoup sur sa gratuité.

Le phénomène existe partout, mais il est peut-être plus visible ici qu'ailleurs. Quoiqu'il en soit, le débat sur le langage est toujours un débat politique. Pensez au politically correct aux Etats-Unis. La façon dont on nomme les choses est très révélatrice. C'est normal, parce que c'est une façon d'exprimer des sentiments, des prises de position, néanmoins je pense qu'il ne faut jamais instrumentaliser la langue. Quand on se sert d'une langue sans en respecter son déroulement, son génie propre, son histoire, il y a quelque chose qui ne va pas. D'où ce rôle du dictionnaire : rappeler la gratuité de la langue, comme celle de l'homme. C'est un peu comme la nature: on n'a pas le droit de la mécaniser, de la manipuler, sans en respecter les lois propres.

Sauf à s'exposer à des conséquences dramatiques?

Oui, mais qui ne sont pas obligatoirement visibles immédiatement. Une conséquence dramatique au niveau social de cette manipulation de la langue peut par exemple être la perte de la compréhension. C'est ce que j'appelle le véritable Babel : quand les gens parlent une langue unique, ils ne se comprennent pas en profondeur, bien qu'ils aient l'impression de communiquer. A ce modèle de langue unique il faut préférer celui de la traduction, c'est-à-dire un modèle où personne ne renonce à sa langue maternelle, à la gratuité et à l'historicité que convoient sa propre langue, mais fait un effort pour entrer dans la gratuité ou l'historicité de la langue de l'autre. La traduction n'est pas seulement un moyen, c'est une philosophie : traduire, c'est se respecter et respecter l'autre. Cela peut même être vrai entre des gens qui parlent la même langue maternelle. Le passé, l'expérience de chacun peut entraîner un problème de « traduction », qui nécessite un effort de compréhension. Bien sûr, se comprendre ne veut pas forcément dire être d'accord.

Le dictionnaire est donc un outil de rapprochement ?

Je préfère dire que c'est un vecteur de compréhension, de communication, dans son sens le plus fort. Il s'agit d'échanger quelque chose qui n'est pas de l'information standardisée, où de la surprise et de la nouveauté peuvent passer.

Propos recueillis par Chiu Jaw-ping et Laurence Marcout

Photos de Huang Chung-hsin