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Taïwan veut aussi exporter sa culture

PD: 12/21/98

La société taïwanaise, réputée pour sa réceptivité aux influences étrangères, est riche de traditions propres et vivaces qui n'ont pas pour autant fait obstacle à la création. Aujourd'hui, les artistes insulaires et les responsables d'activités culturelles puisent abondamment dans ces sources pour créer, répondant dans ce domaine à une demande étrangère friande de " produits " exotiques. Cependant la concurrence des produits culturels typiques et folkloriques d'autres pays, également très en vogue, demeure ardue.

 Ceux qui ont grandi à Taïwan dans les années 70 auraient peut-être eu des difficultés à imaginer la société de l'époque sans l'influence des courants culturels étrangers. Ils peuvent se rappeler du " bon vieux temps " quand les ventes des 40 succès de la chanson américaine dépassaient celles des morceaux folkloriques locaux ou bien que les traductions de romans européens comblaient les librairies ou encore que les étudiants et les artistes préféraient apprendre la peinture occidentale plutôt que la peinture chinoise.

 Vers la fin des années 80, bien qu'étant rentrée dans le club des économies industrialisées en se forgeant une réputation méritée en raison de sa croissance miraculeuse, l'île n'était pas à l'aise en ce qui concernait son identité culturelle.

 " Aujourd'hui, dans le domaine culturel, Taïwan est restée un grand importateur en même temps qu'elle est un petit exportateur ", indique M. Charles Kao, fondateur de Commonwealth Publishing et professeur d'économie à l'Université du Wisconsin (Etats-Unis). Les paroles de M. Kao se font l'écho des remarques fréquemment entendues ces dernières années. Nombreux sont ceux qui se plaignent sans arrêt du désintéressement pour les arts traditionnels chinois, comme la calligraphie ou la peinture, ou pour les arts folkloriques, comme l'opéra taïwanais ou les marionnettes. Pourtant, les appels à un réveil culturel n'ont jamais été aussi véhéments.

 Un grand tournant s'est opéré après la levée de la loi martiale en 1987. Ainsi, avec l'apparition de la liberté d'expression, on a vu les écrivains et les artistes jeter les contraintes passées pour répandre les fruits d'une créativité déchaînée. Et les vedettes pop de l'île ont remplacé les modèles américains à l'affiche, les essais d'auteurs insulaires sont en tête des meilleures ventes et jamais autant de prix publics ont été décernés aux artistes locaux dans le cadre de la promotion des arts folkloriques.

 Les insulaires y sont certainement sensibles, et, même si les importations connaissent toujours le succès, les arts locaux sont actuellement en plein épanouissement. Dans cette optique, le désir de trouver et de développer des marchés pour l'exportation de la culture insulaire est de plus en plus fort.

 En même temps qu'elle s'efforce de s'assurer une présence politique et diplomatique élargie sur la scène internationale, Taïwan est également impatiente de montrer son patrimoine culturel.

 Grâce à ses moyens économiques et ses capacités de haute technologie, l'île pourrait se hisser dans les affaires planétaires et faire connaître sa culture. Or l'expérience a montré que, même si le Japon est devenu une puissance économique mondiale, sa culture est restée largement méconnue de la communauté internationale. C'est pourquoi Taïwan préfère une approche différente en faisant ses premiers pas dans l'arène mondiale.

 En fait, de plus en plus de dirigeants politiques estiment que les arts locaux ont aussi leur rôle à jouer dans la défense du prestige du pays à l'extérieur. Dans cette perspective, après s'être fait connaître depuis longtemps comme un centre de la haute technologie, Taïwan doit maintenant oeuvrer pour étendre sa réputation, grâce à sa culture.

 " Depuis que notre économie s'est développée, nous devons explorer de nouvelles valeurs et transformer Taïwan en une île de culture et de technologie ", s'exclame M. Stan Shih, président du groupe Acer, le géant insulaire de l'industrie informatique. Par " nouvelles valeurs ", M. Shih veut dire dépasser le matériel et mettre sur un même pied les besoins spirituels.

 Pour sa part, M. Kao ajoute que le succès économique insulaire peut certes faire de Taïwan une puissance industrielle, mais, pour participer pleinement aux affaires mondiales, il lui faut maintenir une présence culturelle. Cela requiert des efforts de promotion de la culture et des arts traditionnels en trouvant à l'étranger ceux qui apprécieraient assez la culture insulaire pour permettre de contrebalancer l'occidentalisation dans l'île.

 En 1991, le gouvernement de la République de Chine a inauguré à New York un centre culturel et d'information qui, au coeur de la grande métropole, offre aux Américains une fenêtre sur la culture chinoise. Le Théâtre de Taïpei, qui fait partie de ce centre, a principalement présenté des musiciens, des danseurs, des comédiens et des marionnettistes de l'île, sans pour autant négliger des troupes américaines.

 Une douzaine de spectacles sont proposés chaque année. Depuis sa fondation, quelque quatre-vingt mille personnes ont assisté à ces représentations. On a pu admirer la fameuse troupe de danse insulaire La Porte des Nuages, l'Orchestre de percussion Ju, le Théâtre U et d'autres groupes d'arts traditionnels, comme l'O péra de Shaoxing Chou Mimi ou le Théâtre d'ombres Dong Hua.

 La galerie d'art du centre a organisé depuis 1991 quarante-sept expositions visitées par plus de 93 000 admirateurs. Le centre dispense encore des cours de culture chinoise, par exemple de taijiquan ou de littérature contemporaine taïwanaise.

 " Le Théâtre de Taïpei qui présente des programmes de grande qualité tout en promouvant la communication et la compréhension entre les peuples a marqué le public d'une impression durable et irremplaçable ", a écrit M. James Oestieich, un critique de grande renommée du New York Times.

 Le succès de ce centre a conduit les autorités à ouvrir en 1994 un établissement similaire à Paris. Situé près du Musée d'Orsay, au coeur de Paris, ce centre invite différents groupes à se produire dans son petit théâtre. Quelque dix-sept expositions ont été organisées le premier semestre de 1997, sur des thèmes allant de la céramique à l'arrangement floral.

 Les centres culturels de Taïwan à l'étranger cherchent tous à satisfaire un public sincèrement réceptif aux arts et à la culture de l'île et le centre de Paris envoie régulièrement des troupes insulaires en tournée à travers l'Europe. Dans l'île, la Commission d'Etat des Affaires culturelles (CCA) de la République de Chine encourage d'ailleurs des groupes culturels taïwanais à aller se produire à l'étranger. Mme Helen Shieh Lin, la présidente de la CCA, avait souligné qu'en la matière, l'île devait affirmer son identité à travers le monde.

 Mais cette méthode pourrait sembler assez superficielle. " La formule de New York a prouvé que tenir des activités culturelles dans nos propres locaux limitait en fait notre influence sur le public étranger ", explique M. Charles Wu, vice-président de la CCA.

 Dans le domaine de la culture, l'initiative privée reste toujours primordiale pour promouvoir la culture.

 Ainsi, invitées l'été dernier au Festival d'Avignon (France), plusieurs troupes taïwanaises ont présenté leurs spectacles aux côtés de groupes venus de Corée du Sud et du Japon dans le cadre du programme Désir d'Asie. (Cf. le numéro du 11 juillet 1998 des Echos R.C. p.3.)

 Sur l'invitation de la CCA, le directeur artistique du Festival d'Avignon, M. Bernard Faivre d'Archier, avait visité deux ans plus tôt Taïwan afin d'y observer différents événements artistiques. Celui-ci, qui avait apprécié la vitalité de Taïwan dans le domaine artistique et culturel, a expliqué que les troupes qu'il avait choisies représentaient un condensé de l'histoire des arts de l'île et permettaient d'avoir une vue sur l'étendue du développement et des progrès artistiques qui y ont eu lieu. Le Festival d'Avignon fut un grand succès pour les spectacles insulaires, peut-être justement en raison de la variété de leur répertoire.

 L'art impérial est lui aussi à l'affiche en cette fin d'année en France. En effet, une grande exposition de quelque 300 chefs-d'oeuvre de l'art chinois, provenant du Musée national du Palais à Taïpei, se tient actuellement dans les Galeries nationales du Grand Palais, à Paris.

 Ainsi, parallèlement à son intense activité commerciale qui a fait la réputation de Taïwan à l'étranger, ses exportations culturelles commencent à se répandre un peu partout sur la planète pour le plus grand plaisir de tous. Elles témoignent de la volonté de l'île de promouvoir son patrimoine artistique et culturel afin d'occuper une place bien méritée dans le monde.

Adaptation de Culture is new focus for export-minded Taiwan
de Juping Chang in The Free China Journal, 6 novembre 1998.
Crédits photographiques: CNA.