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Picasso fascine les Taïpéiens

PD: 12/11/98

Dans le cadre d'un échange culturel entre musées de Taïwan et de France, le Musée national du Palais, à Taïpei, présente une exposition particulière, Le monde de Picasso, réunissant quelque 74 oeuvres de l'artiste espagnol du 25 septembre au 20 janvier. Au même moment, à Paris, les Galeries nationales du Grand Palais tiennent une exposition grandiose, Trésor d'Empire, exhibant quelque trois cents objets d'art chinois provenant justement du musée de Taïpei.

 En visitant Le monde de Picasso, les Taïwanais peuvent admirer 45 toiles à l'huile, 26 dessins et esquisses, ainsi que 3 sculptures du grand artiste de renommée mondiale.

 " C'est probablement l'événement artistique du siècle à Taïwan ", a indiqué Mme Chang Lin-sheng, sous-directrice du Musée national du Palais.

 Probablement avec bonne raison, elle souligne que cette manifestation est particulière parce qu'elle permet de voir pour la première fois à Taïpei une splendide rétrospective du grand maître, couvrant ses principales périodes, dont les plus connues sont les périodes Bleue, Rose ou encore du Cubisme. Des admirateurs du Japon ou de Hongkong ont fait le voyage jusqu'ici pour ne pas manquer cette exposition remarquable. Dès les trois premières semaines, on avait déjà compté plus de 70 000 visiteurs.

 Toutes ces oeuvres d'art, assurées pour une valeur de 460 millions d'USD, ont été prêtées par le Musée Picasso à Paris. Lors de tournées précédentes, certaines d'entre elles ont été admirées en Allemagne, au Canada, en Grande-Bretagne et en Suisse. Néanmoins, l'exposition à Taïpei comprend la plus vaste collection d'oeuvres de Pablo Ruiz Picasso (1881-1973) jamais présentée en une seule fois hors de France.

 Le Musée national du Palais, à Taïpei, le plus important dépositaire des trésors artistiques chinois dans le monde, a obtenu le privilège d'accueillir, le temps de l'événement, quelques oeuvres célèbres qui permettent de retracer les grandes périodes qui ont marqué la vie de l'artiste. Il y a trois ans le musée avait déjà présenté des chefs- d'oeuvre de grands peintres français, Eugène Delacroix (1798-1863), Nicolas Poussin (1594-1665) ou Jean-François Millet (1814-1875).

 Au Monde de Picasso était adjointe une exposition annexe des oeuvres du grand peintre chinois Chang Dai-chien (1899-1983) à l'occasion du centenaire de sa naissance, lequel connaissait Picasso et l'avait rencontré en 1956 à Cannes, comme en témoigne la grande photographie que le Musée national a placée dans la salle d'exposition.

 La présence d'une des filles de Picasso, Maya, a été particulièrement remarquée durant le vernissage de l'exposition. Ressemblant étonnamment à son père, elle a été le point de mire des admirateurs venus nombreux à la cérémonie, tandis qu'elle leur apportait quelques détails sur la vie du grand maître.

 Plusieurs organisations et entreprises locales et étrangères ont contribué à cette grande manifestation taïpéienne, parmi lesquelles Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), le plus grand fabricant de composants informatiques de l'île. Son président, M. Morris Chang, un des mécènes qui a contribué à la réalisation de l'événement, a déclaré lors de l'inauguration qu'il fallait inciter plus d'entreprises taïwanaises à soutenir les arts à leur manière, ajoutant qu'il importait de rehausser le qualité de la vie à Taïwan en y promouvant la culture.

 Le service culturel du quotidien China Times, de Taïpei, grand promoteur des arts dans l'île et qui a aussi participé à l'organisation de cette exposition, avait déjà parrainé les précédentes grandes expositions d'oeuvres de Claude Monet (1840-1926) et d'Auguste Rodin (1840-1917) également au Musée national du Palais.

 Un autre sponsor, EVA Airways, a offert ses services pour transporter les oeuvres du Monde de Picasso. Comme le précise M. Hsu Jui-yuan, le vice-président de la compagnie aérienne taïwanaise, il a fallu cinq voyages et 38 lots de caisses pour les apporter dans l'île dans les conditions requises.

 M. Gérard Régnier, directeur du Musée Picasso, qui est venu de Paris, a indiqué que l'artiste aurait été heureux de voir Taïwan présenter autant de toiles et d'objets distinctifs de sa carrière.

 L'exposition comprend un vaste éventail de peintures depuis les premières esquisses de Picasso, comme Artiste dessinant et étude de mains (1898-1899) jusqu'à une des plus tardives, telle que Colombe, amour, tortue et nu couché (1972).

 Fondé en 1985, le musée Picasso conserve une grande partie des oeuvres du maître. Ces collections comprennent quelque 228 peintures à l'huile, 149 sculptures, 3 000 dessins et estampes, ainsi que 88 pièces en céramique.

 L'exposition de Taïpei présente trois de ces oeuvres des années de jeunesse et de formation (1895-1900), deux de la période Bleue (1901-1904) et trois autres de la période Rose (1904-1907).

 Quatorze représentent les années du cubisme (1907-1916), neuf la période classique (1917-1924), dix-sept les métamorphoses (1925- 1936), quatorze les années de guerre et d'après-guerre (1937-1953) et douze les dernières années (1954-1973). On remarque notamment quelques chefs-d'oeuvre, La Célestine (1904, bleue), Paul dessinant (1923, classique) et La lecture (1932, métamorphoses).

 Picasso a laissé un immense catalogue de toiles, de dessins et d'autres pièces. On a répertorié de sa main au moins 1 876 huiles et 7 089 dessins, dont beaucoup sont des portraits de femmes qui ont été ses épouses ou ses maîtresses.

 Les visiteurs insulaires ont réagi d'une façon mitigée à l'aspect sensuel que Picasso a tenté de communiquer dans son oeuvre. Certains estiment que son tracé audacieux du corps féminin est un compliment de l'artiste à la femme. D'autres jugent choquante son approche sexuelle, ne l'ayant jamais observé chez les artistes taïwanais.

 Lançant le style cubiste avec Georges Braque (1882-1963) en s'inspirant d'autres artistes, comme Paul Cézanne (1839-1906), maîtrisant la technique du collage et innovant dans diverses directions, Picasso a bouleversé les conventions traditionnelles de l'art. " Où est la sculpture? Où est la peinture? Tout le monde s'accroche aux vieilles idées reçues et établit des définitions, comme si précisément le rôle de l'artiste devait les corroborer ", avait dit Picasso lui-même dans l'ouvrage Conversations avec Picasso publié en 1964.

 En parcourant l'exposition, les admirateurs pénètrent en profondeur les différentes périodes au long desquelles Picasso a évolué. Par exemple, on comprend mieux la période Bleue, un moment de mélancolie que traversa l'artiste espagnol après la disparition d'un être cher, suppose-t-on. Mais le bleu qui nuance ses toiles, évoquant généralement un sentiment de tristesse, a également servi à exprimer des émotions vives.

 Le rose, plus chaud et vivace, manifeste la joie intense de l'artiste tombé amoureux. Il tente de faire partager au monde sa vision de la beauté, de l'équilibre et de la sérénité. Ces personnages sont " ciselés " au milieu d'un contraste de nuances roses, ocres et grises. Autoportrait (1906) est assez représentatif de cette époque.

 Dans sa période du cubisme, on trouve un Picasso plus analytique. Les formes naturelles ou humaines sont bizarrement rapportées. Assurément certaines proportions sont exagérées, mais justement ne transmettent-elles pas un message caché? Probablement, Picasso a recherché une harmonie entre l'espace et la lumière, comme le montre deux grandes toiles, L'homme à la mandoline (1911) et L'homme à la cheminée (1916).

 Cette époque est également celle du collage et du relief, comme Les trois musiciens, Violon et feuilles de partition et Guitare, où il explore diverses techniques et expérimente différents pigments comme l'étain, le bois, les bouts de ficelle, les clous, les boîtes à cigares, etc.

 Pendant sa période classique, le grand maître s'affine en incorporant les valeurs d'autres artistes. Il devient plus figuratif et se rapproche des valeurs traditionnelles d'ordre et d'équilibre, a-t-on expliqué.

 En 1918, Picasso épouse la ballerine russe Olga Kholkhova. Il s'ouvre de nouveaux horizons, mais est assez déçu. Son style s'altère tandis que son mariage est brisé. Son oeuvre devenue érotique s'écarte de l'harmonie universelle: c'est le surréalisme. Deux toiles de cette période, Le baiser (1925) et La femme au stylet (1931), sont remarquables. Puis, Picasso est troublé par l'écrasement de la république espagnole. Il dénonce les horreurs de la guerre civile. Sa peinture est alors violente et hargneuse.

 Sur la fin de sa vie, l'artiste retrouve une esthétique plus primitive et plus brutale, comme à ses débuts, en même temps qu'apparaît une influence hispanisante. Décédé à 92 ans, Pablo Picasso reste certainement le plus marquant des artistes de ce siècle.

Adaptation de Taipei exhibits pizzazz of Picasso for art lovers near and far,
de Juping Chang in The Free China Journal, Taïpei, le 16 octobre 1998.