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La calligraphie: le fleuron de la culture chinoise

PD: 12/01/98

La calligraphie chinoise est certainement un joyau intellectuel et artistique unique de la civilisation asiatique. L'écriture idéographique chinoise est par sa conception une oeuvre picturale qui, au fil des siècles, s'est affinée avec un outil particulier, le pinceau effilé. En cela, cet art ressemble à celui de la peinture puisque chaque caractère possède une forme descriptive et artistique en même temps qu'une valeur sémantique.

 Cette écriture a, depuis ses origines, grandement évolué sans toutefois s'écarter de son premier principe: décrire une chose ou exprimer une idée. Les récentes fouilles archéologiques ont permis de découvrir les premiers signes qui remontent à la fin du XIVe siècle av. J.-C. Il s'agit des jiaguwen, caractères gravés sur des carapaces de tortue ou des os scapulaires de boeuf et servant aux oracles ou à la notation d'événements.

 Le fondement monosyllabique de la langue chinoise a fortement contribué à la conservation de ce mode d'écriture, tandis que les autres grandes civilisations s'orientèrent vers la phonétisation, c'est- à-dire la description de la parole plutôt que des concepts. L'écriture chinoise n'a pas totalement échappé à ce phénomène. Néanmoins, le mot chinois, en tant que monosyllabe, est resté intégré à cette base visuelle (pictographique) sans avoir recours à des signes proprement phonétiques (ou alphabétiques).

 L'écriture chinoise comporte traditionnellement six catégories de caractères, dont quatre sont à distinguer en particulier puisqu'elles sont à l'origine de la formation proprement dite des idéogrammes, les deux derniers modes étant le résultat d'un transfert ou d'une extension de sémantique. Cette classification se nomme liushu, c'est- à-dire les Six Modes d'écriture.

 Elle comprend les xiangxing, ou pictogrammes, à l'origine le dessin des objets animés et inanimés; les xingsheng, ou phonogrammes, caractères composés d'un élément sémantique, appelé " clé ", et d'un élément phonétique -- ce sont probablement les plus nombreux --; les huiyi, ou les synogrammes, souvent désignés " agrégats ", à l'origine la réunion de deux ou plusieurs pictogrammes qui ensemble donnent une signification logique; les zhishi, des sémasiogrammes ou signes scripturaux (ou oraculaires) représentatifs d'une action ou d'un état.

 Dans les deux dernières catégories, on a " créé " de nouveaux mots sans avoir en fait forgé de nouveaux caractères. Ce sont les jiajie, des idéogrammes devenus désuets mais repris pour leur phonétique dans une acception totalement différente; et les zhuanzhu, des caractères qui, en fonction de l'évolution de la langue, de la culture ou de la société au fil des temps, se sont vu attribuer une signification plus réaliste, adaptée aux moeurs d'alors. Le monde chinois se modernisant fait probablement appel à cette dernière catégorie pour renouveler son vocabulaire.

 Avec les progrès de la civilisation, l'écriture chinoise s'est stylisée, le plus souvent grâce à un apport esthétique ou artistique. L'oeuvre calligraphique a dès lors joué un rôle important. Traditionnellement, on connaît plusieurs écritures en fonction du support et de l'outil qui ont servi au tracé des caractères. Chacun de ces styles évoluant, les maîtres calligraphes fixèrent les canons de cet art.

 A partir des premiers caractères simples et anguleux -- dont les plus anciens remontent au XIVe siècle avant J.-C. -- ont été créés des idéogrammes classés selon leur destination première. Aussi existe-t- il aujourd'hui l'Ecriture des Sceaux, ou zhuanshu, d'ailleurs divisée en deux sous-classes, le Grand Sigillaire, ou dazhuan, dont les traits verticaux et horizontaux sont fins et pointus, en vogue sous les Zhou (fin XIe s.-256 av. J.-C.), et le Petit Sigillaire, ou xiaozhuan, dont le tracé est plein, uniforme aux bouts arrondis.

 On donne Li Si (?280-208 av. J.-C.), lettré et principal ministre de Shi Huangdi, unificateur de la Chine et fondateur de l'empire Qin en 221 av. J.-C., comme l'initiateur du style xiaozhuan qui permit l'uniformisation de l'écriture à travers tout le pays. Les échantillons représentatifs de ce style ont été retrouvés gravés sur la pierre ou des vases en bronze.

 Avec la diffusion d'édits impériaux à travers le nouvel empire centralisé des Qin, un style plus uniforme apparut à côté du xiaozhuan assez difficile à pratiquer, encore mal connu dans certaines régions nouvellement conquises et surtout inadéquat pour les besoins de l'administration, le lishu ou " Ecriture des Scribes " le remplaça bientôt. Il aurait été créé par le général Cheng Miao (240- 207 av. J.-C.) qui, en prison pour avoir offensé le Premier Empereur (Shi Huangdi), aurait utilisé un pinceau peu souple, l'obligeant à développer de nouvelles techniques d'écriture sans nuire au dessin originel.

 En effet, ce style ne contenant plus de tracés courbes abrégea certains traits -- les cercles devenant des carrés et les arrondis des formes angulaires --. Plus aisés à tracer, ces caractères de forme carrée se répandirent assez rapidement et furent largement utilisés par les fonctionnaires impériaux.

 Sous la dynastie suivante des Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), c'est une autre écriture au pinceau qui prit la relève. L'" Ecriture régulière ", ou kaishu, posséda la particularité d'avoir définitivement fixé, sans aucun tracé montant, les idéogrammes chinois. L'histoire ne rapporte pas le nom du créateur de ce style qui sert encore aujourd'hui de référence au tracé des caractères. Au cours des siècles, et plus récemment au XXe siècle, la simplication des idéogrammes les plus courants s'est strictement faite dans le cadre du kaishu. Même abrégés à partir d'autres formes cursives, ces caractères ont été intégrés au kaishu pour recevoir quelque officialité.

 L'invention du papier au début du IIe s. ap. J.-C. permit la popularisation du kaishu qui donna naissance à d'autres styles d'écriture. Ainsi, apparurent bien vite de grands artistes calligraphes, même si leurs oeuvres originales ne nous sont pas toujours parvenues pour témoigner de leur maîtrise. Il reste tout de même des noms devenus célèbres au fil des dynasties, les uns lançant une méthode, une composition nouvelle, les autres préférant se conformer aux traditions établies par leurs prédécesseurs.

 Dans le même temps, la multiplication et la reproduction des écrits poussa les copistes et les scribes, pour des raisons pratiques faciles à imaginer, à lier les traits, à simplifier le tracé, à unifier les formes rapprochées ou les analogies entre les éléments. L'Ecriture cursive, ou xingshu, présente ainsi une régularité dans l'aspect et l'expression et n'en reste pas moins une variante du style régulier. La tradition veut que Liu Desheng, sous les Han de l'Ouest (25-220) ait lancé cette écriture. Plus tard, de grands calligraphes, comme Wang Xizhi (321- 379) et son fils Wang Xianzhi (344-388), furent reconnus commes les maîtres illustres du xingshu.

 D'autres lettrés calligraphes dépassèrent les limites du style cursif pour franchir une étape vers l'abréviation des idéogrammes les plus courants et la liaison des mots entre eux, et non plus des traits. Décousu et haché, ce style fut baptisé Ecriture d'Herbe, ou caoshu. Quoique difficile à lire parce que non uniforme -- la forme d'un même caractère peut varier selon sa place dans la phrase --, son tracé demeure grandiose.

 A partir de ces cinq grands styles de l'écriture idéographique, ont été créées diverses écoles de calligraphie, mettant un accent particulier sur certains traits ou tout simplement sur le pinceau lui-même, par exemple, en jouant sur la souplesse ou la longueur des poils ou encore sur la largeur de l'outil.

 Les siècles s'écoulant, des calligraphes marquèrent de leur style les générations postérieures, comme sous les Tang, Ouyang Xun (557- 641), Sun Guoting (646-691), Chu Suiliang (596-658), Yan Zhenqing (709-784), Liu Gongquan (778-865); sous les Song, Su Shi (1036- 1101), Huang Tingjian (1045-1105), Mi Fu (1051-1107) et son fils Mi Youren (1086-1165), l'empereur Zhao Ji (1082-1135) qui régna sous le nom de Huizong (1100-1125). Sous les Mongols Yuan, on peut citer Zhao Mengfu (1254-1324), Xianyu Shu (1257-1302), Ni Zan (1301- 1374); puis sous les Ming, Song Ke (1327-1387), Wen Zhengming (1470-1559), Dong Qichang (1555-1636); et sous les Mandchous Qing, Zheng Fu (1622-1693), Zheng Xie (1693-1766), Yi Bingshou (1754- 1815). Un célèbre calligraphe moderne Yu Youren (1878-1964) est également à retenir.

 Ainsi, depuis les origines de l'écriture chinoise, l'art de la calligraphie a donné naissance, à travers différents styles, à une esthétique propre. Exceller dans cet art est toujours un privilège recherché par les Chinois.

 A l'instar de la peinture, les oeuvres calligraphiques ont souvent pris une place importante dans les palais et les maisons. Même aujourd'hui, tout Chinois déploie au moins un rouleau calligraphié dans son salon, montrant ainsi la valeur donnée à l'écriture et à son expression en Chine.

 Dans le passé, les poètes et écrivains furent souvent les calligraphes de leurs propres oeuvres. Egalement, les peintres furent souvent calligraphes dans la mesure où ils se servirent d'outils communs, comme le pinceau et l'encre. Ces maîtres de la calligraphie, tout en respectant les canons de l'écriture, eurent chacun un style plus ou moins distinctif qui suscita un modèle, une vogue ou encore le fondement d'une école.

 Il est intéressant de noter que la calligraphie idéographique fut empruntée telle quelle par les peuples voisins (coréens, vietnamiens et japonais) qui adoptèrent et adaptèrent l'écriture chinoise, s'en servant pour transcrire leur propre langue.

 Aujourd'hui, en diverses occasions familiales, solennelles ou même officielles, l'inscription d'un compliment, d'un slogan ou d'un leitmotiv est soigneusement calligraphiée.

Sur l'enveloppe d'un courrier, un " bon coup de pinceau " de la part de l'expéditeur dénote immanquablement du respect envers le destinataire. Et même à l'heure de l'informatique, sur un logiciel en langue chinoise, on remarquera également l'abondance des formules artistiques qui sont proposées pour rehausser l'esthétique des idéogrammes. En cela, la calligraphie a toujours occupé une place à part dans le coeur de chaque Chinois.

Jean de Sandt
Crédits photographiques de l'AFAA et du Musée national du Palais, Taïpei.