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Musiques et traditions des Aborigènes

PD: 07/01/98

Dès lors que l'on entend prononcer le terme " Aborigène ", il est pour beaucoup d'entre nous immédiatement, voire exclusivement, associé à l'Australie. Mais d'autres régions du monde ont également leurs peuples aborigènes, et c'est notamment le cas à Taïwan. Le dernier recensement officiel, publié fin avril 1998, estime cette population à quelque 392 000 individus sur un total de 21,8 millions d'habitants.

 Ces peuples d'origine austronésienne auraient migré, il y a 4500 ans avant notre ère, du Sud-Est du continent asiatique vers Taïwan en au moins cinq vagues successives. Avant l'immigration chinoise à partir de 1662, Taïwan était donc habitée par des populations austronésiennes. Les ethnologues les classent en général en deux catégories: les peuples des plaines et ceux des montagnes.

 Les peuples des plaines sont composés d'une dizaine de groupes, dont les Thao, au centre de Taïwan. Progressivement, ils ont été sinisés et ont abandonné la plupart de leurs coutumes, bien qu'il subsiste encore dans les villages quelques vestiges des rites traditionnels.

 Les peuples des montagnes, plus isolés, ont su mieux conserver leurs coutumes. Ils se composent de neuf ethnies: Ami, Atayal, Bunun, Paiwan, Puyuma, Rukai, Saisiat, Tsou et Yami, elles-mêmes divisées en sous-groupes. Y sont donc inclus les Yami qui vivent à Lanyu, l'île des Orchidées, et sont, du fait de leur insularité, les moins sinisés.

 Si les coutumes ont pratiquement disparu chez les peuples des plaines, dans les montagnes, les traditions sont toujours assez bien ancrées. Il n'en reste pas moins que les jeunes sont de plus en plus nombreux à quitter leurs villages pour aller travailler dans les grandes villes. Ce sont donc les anciens qui restent les garants de leur culture.

 Conscient du danger d'extinction de ce riche patrimoine, M. Wu Rung- shun, ethnomusicologue taïwanais, étudie et enregistre depuis de nombreuses années les chants et musiques des Aborigènes. Avec le soutien de Wind Records, une maison d'éditions musicales de Taïpei spécialisée dans les musiques traditionnelles chinoises, il a déjà enregistré et produit de nombreux disques compacts, dans la série Musique des Aborigènes de Taïwan. Il espère cependant que ces documents sonores ne seront pas seulement un enregistrement des différentes facettes de cette musique, mais qu'ils permettront ultérieurement d'approfondir le travail de recherche.

 M. Wu Rung-shun, chinois Hakka, est né dans un village, sur la côte Est de Taïwan, autour duquel vivaient des populations aborigènes. Son grand-père dirigeait un ensemble musical et était un joueur de hautbois (shaona) jouissant d'une grande réputation dans sa région. Son père, quant à lui, un musicien très familier avec bon nombre d'instruments de percussion, entretenait d'étroits contacts avec les Aborigènes voisins, rapports d'autant plus faciles qu'il parlait le bunun et l'ami. Tant et si bien que de nombreuses fêtes traditionnelles de ces peuplades avaient pour cadre la maison familiale. Son enfance ayant baigné dans un tel environnement, c'est tout naturellement que M. Wu Rung-shun s'est orienté vers l'ethnomusicologie et est entré dans un institut de recherche musicale à sa sortie de l'université en 1986. En 1990, après l'obtention d'une bourse, il part en France poursuivre études et recherches à l'Université Paris-X, à Nanterre. Sa soutenance de thèse de doctorat en 1996 a pour sujet précis Tradition et transformation: le pasi but but, un chant polyphonique des Bunun de Taïwan.

 Après ces six années passées à Paris, M. Wu Rung-shun est de retour à Taïwan et enseigne désormais sa discipline à l'Institut national des Arts, à Taïpei. Il n'en poursuit pas moins son travail sur le terrain, collectant de nouvelles informations et procédant à des enregistrements.

Tout comme les autres chercheurs, il a rencontré de nombreuses difficultés lors de ses investigations sur la musique et les chants des peuples des plaines, en grande partie du fait de leur sinisation complète et de leur perte d'identité. L'écrit qui fournit le plus de détails sur leur style musical est, selon M. Wu Rung-shun, Mémoires de missions en mer de Taïwan de Huang Shujing (1722). Il décrit tous les peuples des plaines, dans le centre et le sud de l'île. Les écrits anciens, ainsi que les observations actuelles, montrent que ces peuplades accordent une importance particulière au chant. Les instruments de musique utilisés autrefois étaient principalement la guimbarde, l'arc musical, la flûte nasale, la flûte de roseau et les pilons. De plus, influencés par la culture chinoise (Han), les Aborigènes ont adopté le gong, le tambour à membrane et le hautbois (shaona) lors de la célébration des mariages et des enterrements. Les chants sont interprétés soit en choeur, soit par deux chanteurs qui se répondent.

 Aujourd'hui, les chercheurs ne peuvent se fonder que sur les quelques rites préservés, les temples ou les stèles funéraires pour différencier les diverses ethnies. Les Aborigènes qui subsistent actuellement ne jouent les quelques morceaux de musique traditionnelle qu'ils conservent encore que lors des rites religieux. Les paroles chantées en leur langue ont pour la plupart été remplacées par des traductions en sud-foukiénois (taïwanais), le dialecte chinois Minnan en usage dans l'île.

 La musique des peuples des montagnes, bien conservée sur son territoire d'origine, a pu jusqu'à présent préserver sa richesse. Cependant, ces musiques sont totalement différentes de celles des autres peuples austronésiens. Par exemple, en Indonésie, en Malaisie et aux Philippines, grand usage est fait des tambours, gongs et bambous, alors que les peuples des montagnes de Taïwan affectionnent la musique vocale. De plus, les techniques de chant, la mélodie et, bien sûr, le sens des paroles sont différents pour chacune des neuf ethnies des montagnes. Leur isolement du fait de la position de Taïwan à la limite nord de la culture austronésienne explique qu'ils conservent une culture relativement intacte et unique. Les différentes formes de chant des Aborigènes des montagnes de Taïwan comprennent presque toutes celles rencontrées dans l'histoire de la musique occidentale. Ces ethnies n'ayant pas de langage écrit, c'est par tradition orale que leurs chants ont été transmis de générations en générations. Leur contenu est intimement lié à la vie quotidienne: de la chasse à la guerre, de l'agriculture à la pêche, de la construction des maisons au transport, du mariage au culte des ancêtres, de l'offrande rituelle à l'exorcisme, de la prière pour une bonne année de moisson à la fête célébrant une récolte abondante, de l'amour à la séparation du bien-aimé, du banquet aux jeux, de la danse à la berceuse, de la légende au conte, de la mythologie à l'origine d'un peuple, de la nature à la vie, etc. Les paroles sont fixes ou improvisées selon l'occasion, soit avec des mots existants, soit avec des combinaisons de syllabes vides de sens. Les chants sont rarement accompagnés d'instruments de musique, lesquels ne peuvent être comparés ni en nombre ni en qualité à ceux des autres peuples austronésiens. Dans un ouvrage intitulé Musique de Taïwan (1992), les ethnomusicologues taïwanais Hsu Tsang-houei et Cheng Shui-chang ont recensé les principaux instruments des ethnies des montagnes: ceux qui ont disparu ou sont en voie de disparition, parmi lesquels la flûte traversière des Ami, la flûte droite des Paiwan, la flûte nasale double des Tsou, Rukai, Paiwan et Ami, les tambours à fente en bois ou en bambou et le xylophone à 3 tuyaux de bambou des Ami. On trouve encore en usage, notamment les pilons en bois des Thao, probablement l'unique tribu aborigène qui se serve de pilons comme instrument de musique, l'arc musical des Bunun, Thao, Tsou et Paiwan ou les guimbardes en bambou jouées par l'ensemble des ethnies, à l'exception des Yami de l'île des Orchidées.

 Aujourd'hui, les jeunes préfèrent s'accompagner à la guitare, à la batterie occidentale, aux synthétiseurs, même pour les chants traditionnels. Dans certains villages, les enfants ignorent totalement leur langue maternelle et de plus en plus d'adultes n'aiment et ne chantent que les morceaux de variété en vogue.

 Les enregistrements et les recherches des ethnomusicologues permettront heureusement de conserver à l'avenir le riche patrimoine des tribus aborigènes de Taïwan.

 Bernard Pronost.