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Retour aux sources de Chu Teh- chun

PD: 06/21/98

Le 17 décembre 1997, le peintre abstrait Chu Teh-chun, a été élu membre de l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut de France. Un suprême honneur pour cet artiste français d'origine chinoise qui couronne assurément une carrière remarquable durant laquelle il a su allier les techniques traditionnelles et modernes, ainsi que syncrétiser l'art des écoles chinoises et européennes.

 Chu Teh-chun, qui réside à Paris depuis plus de quarante ans, a en outre comblé les passionnés insulaires de ce style de peinture avec deux expositions, l'une à Kaohsiung au début de cette année, et l'autre actuellement au Musée municipal des Arts modernes de Taïpei.

 L'exposition Extase des profondeurs en solo de Chu Teh-chun qui a débuté le 9 mai se tiendra jusqu'au 2 août. Dernière étape d'une tournée en Extrême-Orient, c'est en fait un retour aux sources que le peintre a voulu faire avec ses plus récentes oeuvres (1985-1996), encore méconnues.

L'intuition de l'instant, 1990, (162 x 130 cm).
 
 
 

 Organisée par l'Association française d'Action artistique et le ministère des Affaires étrangères français, cette exposition itinérante a commencé en mai l'an dernier au Palais des Beaux-Arts de Pékin, puis au Museum de Hongkong, avant de se poursuivre à Taïwan, dans le sud de l'île, au Musée des Beaux-Arts de Kaohsiung et enfin dans la capitale.

 C'est un flot harmonieux de couleurs qui envahit le spectateur. Ces peintures abstraites, si poétiques et expressives, marient le subtile de l'art chinois à l'intensité de la peinture européenne. Appliquées en abondance dans ses oeuvres, les couleurs sont disposées comme un poème chinois calligraphié par un pinceau aux traits fluides. Par un mélange kaléidoscopique, l'artiste tente d'exprimer la nature et la vie, ainsi que leur évolution, au moyen de l'abstrait et de l'imagination.

 Chu Teh-chun est né en 1920 près de Xuzhou, dans le Jiangsu, au nord de Nankin. Lors d'études artistiques à l'Ecole des Beaux-Arts de Hangzhou (province du Zhejiang), au sud de Shanghai, il a découvert l'art contemporain en même temps qu'il étudiait la peinture traditionnelle chinoise. Les grands courants contemporains, tels l'impressionisme, le cubisme ou le fauvisme, l'ont marqué fortement.

A l'issue de la guerre civile, il a débarqué en 1949 à Taïwan et a enseigné au département des Beaux-Arts de l'Ecole normale provinciale de Taïwan, laquelle deviendra université en 1955. Cette même année, poussé par des amis, il s'est rendu en France.

 Découvrant l'art dans toute son expression, c'est vers le courant post- impressionniste qu'il s'est tourné. L'exposition qui l'a peut-être le plus influencé, comme il le dit, est la rétrospective des oeuvres de Nicolas de Staël (1914-1955), à travers lesquelles il put apprécier ce peintre français d'origine russe.

Au commencement, 1987, (162 x 130 cm), collection privée.
 
 
 

 Eloigné du style réel de Staël, il se lança dans la peinture abstraite sans que ses toiles puissent être cataloguées dans l'objectivisme. Il projettait une esquisse et l'embellissait avec goût et sentimentalité selon son inspiration. Néanmoins, son mode n'est pas opprimant, et ses oeuvres offrent généralement une impression agréable et esthétique.

 C'est peut-être à cause de la recherche d'un idéal pur voulu par la tradition artistique chinoise qui habite le peintre que le spectateur, devant ces oeuvres, éprouve de la sympathie pour lui. En effet, par cette tradition incontournable, Chu Teh-chun parvient, au travers de cette rétrospective, au sublime qui se traduit par un élan passionné vers l'expressionnisme abstrait.

 Le peintre chinois reconnaît volontiers que Staël fut pour lui la grande révélation. " Avant d'avoir vu cette exposition, je peignais d'une manière objective. Mais la façon de peindre ne m'intéresse plus, car je réalise sincèrement que, pour moi, la liberté de l'expressionnisme abstrait se place au-dessus de tous les autres styles ", a-t-il un jour expliqué.

 Vers 1960, Chu Teh-chun s'est fermement créé une place dans le monde artistique parisien. Il y est adulé pour un style qu'il a très personnalisé. Au cours de cette période, la plupart de ses tableaux comprennent des fonds monochromatiques autour desquels, pour leur donner une valeur esthétique, il trace frénétiquement à grands coups de pinceau.

 Ces oeuvres abstraites sont parfois teintées de nuages de couleurs, de cascades plongeant au pied des falaises, de formations rocheuses se hissant soudainement vers le ciel au milieu de vastes prairies.

Lueurs dans les profondeurs, 1993, (200 x 200 cm), collection privée.
 
 
 

Les critiques d'art français ont aussitôt fait un rapprochement naturel entre l'oeuvre de Chu Teh-chun et la peinture paysagiste traditionnelle chinoise. L'une comme l'autre, expliquent-ils, expriment une certaine poésie.

 Les experts en peinture ont également observé le même lien: " Chu Teh-chun est fortement influencé par les techniques particulières et la puissance des paysages de la peinture chinoise, assure M. Lee Chu- chin, professeur d'histoire de l'art à l'Université de l'Etat du Kansas (Etats-Unis). Bien que ses oeuvres soient abstraites, non objectives et dépourvues des réelles formes d'un courant, d'une montagne, de roches ou d'arbres, l'artiste y introduit essentiellement le charme persistant de la nature. " Et d'ajouter que Chu Teh-chun pénètre le spectateur en donnant le " sentiment " de voir dans un tableau la brume autour des montagnes.

 Le style de Chu Teh-chun a atteint sa pleine maturité dans les années 70, ce qui ne veut pas du tout dire que l'artiste ne continue plus de développer la foule de ses techniques. C'est vers cette époque qu'il a subi l'influence d'une méthode utilisée avec main de maître par le grand peintre néerlandais du XVIIe siècle Rembrandt van Rijn (1606-1669).

 Rembrandt est célèbre pour son clair-obscur élaboré qui souligne un sujet à l'aide d'un contraste saillant. Dans son art abstrait, Chu Teh- chun a justement usé de cette méthode, affirmant être directement ou indirectement inspiré par Rembrandt.

 Ce n'est pas pour autant que Chu Teh-chun se soit écarté du " blanc volant ", une technique si populaire dans la peinture chinoise. Ainsi, on en retrouve la trace dans nombre de ses toiles où des andains de blancheur s'étirent pour représenter le ciel ou la mer. Ces toiles, M. Lee Chu-min les a appelées " paysages issus du coeur de l'artiste ".

Un vieux sourvenir, 1990, (130 x 195 cm). (Aimables crédits du Musée des Arts modernes de Taïpei)
 
 
 

L'année 1979 a été marquante dans la vie personnelle et artistique de Chu Teh-chun. Les autorités de Pékin ayant ouvert la Chine continentale sur le monde extérieur, un de ses anciens professeurs, M. Lin Fengmien, devenu président de l'Académie des Beaux-Arts de Hangzhou, est venu exposer à Paris. Puis, une délégation d'artistes chinois, dirigée par le sculpteur Liu Kaiqu, un autre professeur de Chu Teh-chun, s'est rendue en France.

 Grâce au rétablissement de ces contacts, Chu Teh-chun a pu, à leur invitation, se rendre en Chine continentale en 1983. La même année, il faisait partie du jury de fin d'études à l'Université chinoise de Hongkong.

 Trois ans plus tard, il a exposé dans la colonie britannique, sa première exposition dans le monde chinois. L'année suivante, une grande rétrospective de son oeuvre s'est tenue au Musée national d'Histoire de Taïpei.

 Ces expositions plus sentimentales pour Chu Teh-chun ne doivent pas cacher toutes celles qu'il a organisées seul ou en groupe presque chaque année en France, en Europe et en Amérique, où les publics de différents horizons ont admiré son style si particulier qui tente à la fois une rencontre entre la peinture traditionnelle chinoise, celle de ses racines, et la modernité et l'avant-garde de l'expressionnisme abstrait.