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L'allure frénétique de la vie moderne à Taïwan a provoqué la disparition du pinceau en tant qu'instrument pour la rédaction de documents ordinaires.
Aujourd'hui, les Taïwanais écrivent tous les jours à l'aide d'un stylo à bille ou d'un ordinateur. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les "quatre trésors du lettré" -- la pierre à encre, le bâtonnet d'encre, le papier de riz et le pinceau -- ont été délaissés.
Bien au contraire, la calligraphie a su devenir une passion, voire un art de grande beauté. On estime à plus de cent mille le nombre de personnes qui, à Taïpei seulement, continuent de pratiquer la calligraphie chez elles ou dans des cours privés.
Pour promouvoir cette forme d'art traditionnel, la Fondation de calligraphie de Ho, à Taïpei, a tenu jusqu'au 28 décembre une exposition de calligraphie chinoise présentant 80 oeuvres d'une cinquantaine d'artistes insulaires et continentaux. On peut ainsi admirer quelque trois siècles (de 1684 à 1945) de cet art chinois.
L'exposition offre aux visiteurs l'occasion de pénétrer la pensée chinoise
à travers son écriture à un temps où Taïwan était encore une société agricole.
"Chaque calligraphe dont les oeuvres sont exposées ici a joué un rôle dans l'histoire de l'île", explique M. Gary Ho, président de la fondation.
L'un d'entre eux, Shen Baozhen (1820-1879), fut un officier mandarin, nommé par la cour mandchoue pour renforcer les défenses militaires de l'île.
Un autre haut fonctionnaire de la dynastie Qing, Ding Richang (1823- 1882), nous a laissé lui aussi une merveilleuse calligraphie qui permet de faciliter la compréhension de cette époque. Arrivé en 1876 à Taïwan, Ding Richang supervisa la construction des premières lignes ferroviaires et télégraphiques de Taïwan.
L'exposition met par ailleurs en relief les écrits de Liu Mingchuan (1836-1896) qui fut nommé par décret impérial premier gouverneur de la province de Taïwan, créée en 1886. Il est regardé comme l'un de ceux qui contribua le plus significativement au développement des infrastructures de l'île.
Selon M. Ho, les documents présentés qui ont plus de cent ans ont une valeur particulière. En raison du climat humide de Taïwan, il est en effet assez difficile de conserver longtemps le papier. D'autant plus que, autrefois, on ne pensait guère à sauvegarder ces travaux pour les laisser à la postérité.
"Ainsi,
comme il n'existe pas d'institut de recherches calligraphiques, personne
n'a sérieusement songé à conserver ces précieuses oeuvres", explique le
président de la Fondation Ho, avant de préciser que beaucoup d'entre elles
ont disparu par négligence. Les vers, la lumière du soleil, les catastrophes
naturelles et les guerres n'ont pas épargné beaucoup de ces anciens écrits.
Dans la société insulaire, la calligraphie faisait partie de la vie quotidienne. Pour les gens de lettres, c'était une carrière officielle ou artistique à suivre, pour le reste de la population, une belle écriture hautement appréciée.
"Presque tous les temples taïwanais étalaient leurs tablettes de bois sur lesquelles étaient calligraphiés des idéogrammes transmis par les plus grands maîtres du monde chinois. Les logis, les autels s'ornaient également d'enseignes d'une inspiration esthétique", indique M. Ho.
Dans les foyers, à la naissance d'un enfant par exemple, on invitait un lettré pour aider à prénommer le nouveau-né. Le calligraphe écrivait plusieurs noms de bon augure parmi lesquels la famille pouvait choisir.
Pour les calligraphes chinois traditionnels, leur art signifiait plus qu'apposer d'élégants et délicats traits sur le papier. "Il s'agissait aussi de renforcer la morale en transmettant, à travers l'écrit, des messages éducatifs", poursuit M. Ho. Les oeuvres sélectionnées pour l'exposition expriment ainsi une conscience sociale profonde autant qu'une qualité artistique extrème.
Etablie depuis deux ans, la Fondation Ho qui conserve quelques-uns de ces précieux travaux se consacre à la promotion de la calligraphie. L'exposition réunissait des pièces lui appartenant ou venant de collections privées, permettant de présenter une rétrospective de 300 ans de cet art dans l'île.
Vers la fin du
XVIIe siècle, les Chinois ont commencé à affluer à Taïwan qui se trouvait
encore sous domination hollandaise. Cette immigration, avec l'intégration
d'us et coutumes continentaux qui l'a accompagnée, a bouleversé l'évolution
de l'île.
En 1662, le champion de la résistance chinoise contre l'invasion mandchoue, Coxinga (1624-1662) [ou Zheng Chenggong], expulsa les Hollandais et ouvrit Taïwan à une vague massive d'émigrants chinois. Plusieurs écoles furent créées tandis que les coutumes et le droit chinois étaient introduits. Les dirigeants insulaires encouragèrent également l'activité artistique.
Les arts et la culture se répandirent rapidement. Des calligraphes locaux apparurent les uns après les autres, tandis que ceux qui venaient du continent, invités par de riches familles, enseignèrent leur art aux enfants de l'île. "Les familles taïwanaises étaient fières de les prendre comme précepteurs", rappelle M. Ho.
L'exposition comprend plusieurs oeuvres de trois grands calligraphes, Lu Shiyi (1784-1876) ou Lin Zhaoyin et Ye Huacheng, ses contemporains. On a pu remarquer la belle écriture de Lu Shiyin dans plusieurs documents conservés par la célèbre famille Lin qui habitait Panchiao, dans la banlieue de Taïpei.
Souvent, les élèves sont devenus aussi remarquables que leur maître et l'on peut citer, par exemple, le grand calligraphe que devint Lin Songxiang, un membre de la famille Lin.
En 1895, commença à Taïwan un demi-siècle d'occupation japonaise. Tang Jingsong (1841-1903), le dernier inspecteur de la cour mandchoue dans la province, et Qiu Fengjia (1864-1912), un insulaire qui mena un mouvement de résistance aux forces nippones, nous ont laissé de belles oeuvres de cette époque.
Sous l'occupation, le Japon imposa, en matière de politique et d'idéologie, des contrôles sévères sur la population chinoise de l'île. Le développement de la calligraphie se trouva alors menacé par les mesures prises par l'administration japonaise pour faire reculer la culture chinoise dans l'île.
"Lors de la deuxième exposition d'arts insulaires organisée par les autorités impériales nippones, la calligraphie chinoise avait été interdite", poursuit M. Ho.
Néanmoins, les maîtres chinois pratiquèrent leur art en cachette. Les sociétés littéraires se multiplièrent dans l'île, et la population continua d'écrire, perpétuant ainsi l'ancienne tradition.
Aujourd'hui, la fondation Ho n'a pas pour objectif de retirer à l'homme moderne l'usage du stylo ou du clavier en faveur du pinceau. Elle désire seulement inciter le public à redécouvrir cet art traditionnel.
La calligraphie
est un passe-temps complet qui permet à chacun d'échapper aux tracasseries
quotidiennes de l'école ou du bureau. "Comme la pointe du pinceau est souple
et délicate, il faut être très attentif. Ce genre de concentration aide
à oublier les petits embarras qui ronge le coeur", sourit M. Ho.
Celui-ci compare d'ailleurs l'art d'écrire à la méditation zen qui apaise les esprits perturbés et estime que la calligraphie aide certains à trouver l'illumination spirituelle.
En outre, l'écriture au pinceau cultive le sens de l'esthétique, jetant l'emphase sur la place et la structure de chaque idéogramme à intégrer dans un ensemble qui reflétera vitalité et goût.
Comme cette exposition le suggère, la calligraphie est un lien entre la société moderne et les valeurs du passé. "Elle nous maintient en contact avec la cul-ture et la tradition chinoise, assure le président de la Fondation Ho. Ecrire un poème classique est un acte beaucoup plus fort que de simplement l'apprendre pour le réciter".