Les autorités chinoises ayant refusé d'accorder une invitation à l'émissaire spécial du président de la République, personne n'a donc représenté Taïwan durant la rencontre au sommet du Forum de la Coopération Asie-Pacifique (APEC) à Shanghai les 20 et 21 octobre.
Désigné par le chef de l'Etat, M. Chen Shui-bian, pour diriger la délégation taïwanaise, l'ancien vice-président de la République, M. Li Yuan-zu, n'a pas été convié à Shanghai, la Chine continentale, qui organisait l'événement, ayant refusé d'étendre la participation de l'île au-delà du seul niveau économique.
Ce refus, ajouté au fait que le ministre de l'Economie, M. Lin Hsin-i, envoyé à Shanghai dans le cadre des réunions ministérielles précédant le sommet, a été empêché de s'exprimer sur place devant la presse, dénote un comportement que l'on n'a pas hésité ici à qualifier de grossier et de discriminatoire et qui a logiquement motivé à Taïpei la décision de se retirer de la conférence.
Intervenant à la télévision pour expliquer les raisons de ce choix, M. Chen Shui-bian a déclaré que, s'il était bien conscient de l'importance que revêtait cette rencontre internationale, il lui était également impossible d'admettre que la dignité nationale puisse être ainsi bafouée.
Il a souligné qu'un tel comportement de la part des autorités chinoises, en contradiction totale avec celui que devrait avoir le pays hôte d'un sommet de l'APEC, allait à l'encontre de l'harmonie dans les relations entre les deux rives, sans oublier qu'en outre, il heurtait profondément les sentiments des Taïwanais.
M. Chen Shui-bian a appelé les autres membres de l'APEC à condamner l'attitude chinoise afin d'éviter qu'une situation similaire ne se reproduise. Le président américain, M. George Bush, concentré sur sa lutte contre le terrorisme international, a évité d'évoquer l'incident avec son homologue chinois, M. Jiang Zemin, sinon pour réaffirmer la position officielle de Washington en faveur d'un règlement pacifique de la question taïwanaise.
Ce sommet aurait pu être l'occasion d'un rapprochement comme le souhaitait le président de la République, cela n'a pas été le cas. Pour autant, la politique à l'égard de la Chine continentale ne sera pas modifiée, a-t-on affirmé à Taïpei où l'on estime qu'il ne s'agit que d'un incident isolé, le gouvernement ne désirant pas mêler les affaires relevant de l'APEC avec celles liées à la Chine continentale.
Dans l'île, le sentiment populaire est plutôt porté à la colère et l'on peut craindre que la méfiance nourrie ici à l'égard des autorités de l'autre rive du détroit de Taïwan ne soit avivée. M. Lee Teng-hui, l'ancien président de la République, qui jouit toujours d'une grande popularité, n'a pas hésité, sous le coup de l'émotion qu'il avait ressentie, à employer le terme " barbare " pour qualifier le comportement chinois. Il faut se préparer à toutes les éventualités sur le plan international quand la Chine continentale est impliquée, a-t-il insisté.
Dans un rare mouvement d'unité, l'ensemble de la classe politique insulaire a elle aussi condamné l'attitude discriminatoire de Pékin, même si dans l'opposition au président de la République, on craint, à l'approche des élections législatives, que tout cela ne fasse finalement le jeu de la formation au pouvoir, le Parti démocrate-progressiste, à l'égard de laquelle les autorités continentales se sont toujours montrées hostiles.
Pour relancer le tourisme à Taïwan, qui connaît actuellement des difficultés, les pouvoirs publics envisagent d'entrouvrir les frontières aux touristes continentaux.
Dans cette perspective, une délégation de dirigeants d'agences de voyages du Guangdong, en Chine continentale, a pu se rendre pour la première fois dans l'île, afin d'y explorer les itinéraires touristiques.
Les secteurs du tourisme de Taïwan et de Chine continentale dont les activités sont actuellement en perte de vitesse cherchent un moyen de compenser le manque à gagner croissant, principalement en raison des attentats terroristes qui ont frappé le mois dernier New York et Washington et de leurs répercussions qui se sont immédiatement fait sentir, notamment pour les voyages à destination de l'Amérique et de l'Europe qui ont été annulés de façon massive.
Les voyagistes insulaires estiment que 25 millions de touristes continentaux ont aujourd'hui les moyens de visiter l'île, ce qui permettrait de renflouer le secteur du tourisme en apportant un total de devises évalué entre 4 millions et 6 millions d'EUR chaque année.
Lors de leur rencontre, les délégués continentaux et les représentants de l'Association des Agents de Voyages de Taïpei ont suggéré qu'une intense campagne de promotion de l'île pourrait être lancée en Chine continentale afin de convaincre les candidats au voyage hésitant à partir vers des destinations américaines ou européennes.
A l'heure actuelle, les voyages groupés de touristes continentaux sont encore interdits pour des raisons de sécurité nationale, mais une levée partielle des restrictions est envisagée par les autorités de Taïpei.
L'intérêt des continentaux pour l'île semble être une réelle tendance, puisque, déjà dans le cadre d'échanges culturels, éducatifs, scientifiques, commerciaux, etc. ou pour des raisons professionnelles particulières, 105 405 continentaux se sont rendus dans l'île au cours des neuf premiers mois de l'année, un nombre de visiteurs en hausse sensible de 16,53% par rapport à la même période de l'an dernier.
Lors d'une réunion électorale à Hualien, sur la côte Est de l'île, pour soutenir les candidats de son parti en vue des élections législatives de décembre prochain, le président de la République, M. Chen Shui-bian, a vivement critiqué le 21 octobre les forces politiques qui, dans l'île, lui sont hostiles, leur reprochant de l'avoir forcé à accepter comme principe de base de la politique vis-à-vis de la Chine le " consensus de 1992 ", lequel, selon ses propres termes, ne peut conduire la République de Chine qu'à la ruine et Taïwan qu'à la reddition.
Le chef de l'Etat a en effet comparé le principe du " consensus ", qui admet une Chine sous réserve d'une interprétation différente entre les deux rives du détroit de Taïwan, à celui d'" un pays, deux systèmes " que Pékin tente d'imposer à Taïpei.
Dans l'opposition au chef de l'Etat, des voix se sont élevées contre ces propos. Montant au créneau, M. Su Chi, une personnalité du Kuomintang (KMT), l'ancien parti au pouvoir, s'est inquiété des commentaires du président Chen Shui-bian, qui, selon lui, extrapole dangereusement en mettant sur un pied d'égalité le " consensus de 1992 " et la formule " un pays, deux systèmes " dictée par Pékin.
M. Su Chi a ajouté que le chef de l'Etat, en rejetant ce " consensus " risquait de compromettre la stabilité dans le détroit de Taïwan, rappelant que les relations entre les deux rives du Détroit avaient été bâties sur l'idée d'" une Chine " différemment interprétée par Taïpei et Pékin et émanant directement du " consensus de 1992 ". En fait, ce dernier forme un principe directeur que, lorsqu'ils étaient en fonctions, les anciens hauts responsables politiques, y compris le président de la République, M. Lee Teng-hui, ont tous fermement soutenu.
Se détachant quelque peu de ce sillage, M. Lien Chan, le président du KMT, s'est pour sa part abstenu de critiques personnelles, rappelant cependant que son parti considère que les relations interchinoises doivent seulement reposer sur le consensus auquel les représentants de Taïpei et de Pékin sont parvenus lors de leur rencontre à Singapour.
Tenant un discours plus ferme, le PPP, par la voix de son président M. James Soong, a mis l'accent sur le fait que les commentaires du chef de l'Etat allaient à l'encontre d'un courant majoritaire d'opinions dans le monde politique insulaire. Appuyant cette déclaration, d'autres membres de cette formation ont souligné que, même dans les rangs du Parti démocrate-progressiste, actuellement au pouvoir, beaucoup se montraient favorables à un retour au principe d'" une Chine ", tel qu'il est énoncé dans la Constitution de la République de Chine et à partir duquel la solution au différend qui oppose les deux rives du détroit de Taïwan doit être recherchée.
Alors que le problème des relations dans le Détroit a déjà été discuté entre les diverses formations politiques de l'île, beaucoup estiment que le président de la République, par ces paroles controversées, a cherché à relancer le débat au niveau national.