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Depuis les stands sur le bas-côté de la route où l'on peut acheter une noix verte, parfois surnommée en anglais le " chewing-gum taïwanais ", jusqu'aux films, aux spectacles télévisés et aux expositions de photos dans les musées montrant de jeunes femmes appelées les " beautés du bétel " qui vivent en vendant ce remontant populaire à travers l'île, le modeste bétel joue un grand rôle dans la culture quotidienne à Taïwan.
Un récent film, intitulé Betelnut Beauty, du réalisateur taïwanais Lin Cheng-sheng, de renommée mondiale, qui a obtenu un prix cinématographique, suit le parcours d'une jeune vendeuse de bétel* des temps modernes, l'une de ces " beautés " qui gagnent de 40 000 à 100 000 TWD (env. 1 270 à 3 180 EUR) par mois en proposant le fortifiant.
A Chiayi, une ville du sud de l'île, une salle populaire de cinéma va jusqu'à distribuer gratuitement des petits sachets en plastique aux spectateurs qui prennent du bétel afin qu'ils puissent y recracher le jus qui s'est formé durant la mastication. Et dans toute l'île, à la grande consternation des responsables des villes et des urbanistes, les taches rouges laissées sur le sol ou ailleurs par le jus recraché se voient ici et là, et un peu partout.
Ce n'est pas toujours une image agréable, même si les jolies vendeuses de bétel se sont si bien adaptées à la culture populaire insulaire qu'elles en font maintenant partie intégrante en dépit des violentes diatribes dénonçant de temps à autre dans les journaux ou à la télévision leurs méthodes de vente.
Quand le film de Lin Cheng-sheng est sorti au début de l'année en Europe, au Japon et à Taïwan, les critiques lui ont accordé beaucoup d'égards. L'un d'entre eux dans l'île l'a décrit comme " une délicieuse tranche de vie qui a su adroitement saisir la quintessence de l'anxiété des jeunes Taïwanais ", remarquant que le titre du film fait justement référence " à la couleur locale de jeunes femmes de classe modeste qui, dans une tenue soulignant leurs charmes, accostent les passants pour vendre leur produit ".
L'héroïne du film est une jeune Taïpéienne, nommée Fei-fei, qui, installée dans un stand de verre éclairé au néon et placé au bord de la route, vend du bétel. Elle est d'abord remarquée par un réalisateur puis plus tard par un dénicheur de talents pour une maison de disques, à la recherche de nouveaux visages.
Vivement intéressée par le film de Lin Cheng-sheng, la communauté étrangère d'expression anglaise de Taïpei a pu découvrir Betelnut Beauty sous-titré en anglais grâce à des projections spéciales organisées dans une salle de la ville.
Cependant, en dehors de la veine artistique qu'il suscite dans le monde, le bétel omniprésent a provoqué de graves dommages dans l'île. Selon une dépêche de Taïpei de l'agence Associated Press (AP), " le fruit de la taille d'une olive est à blâmerÉ pour les torrents de boue et les inondations soudaines " qui ont lieu dans l'île, durant les typhons ou les tempêtes, ayant un coût élevé en termes de vies humaines perdues.
" De nombreuses zones durement frappées par le typhon Toraji [en août 2001] avaient un point commun: les montagnes étaient plantées de rangées de hauts et majestueux aréquiers qui portent de grosses touffes de noix ", rapporte la même dépêche d'AP, notant que " lorsque les tremblements de terre ou les typhons ébranlent [ici] les montagnes, ces arbres aux racines trop courtes pour retenir les rochers ou la terre ne pouvaient empêcher les chutes et les coulées de dévaler sur les maisons en contrebas. "
Et typhon après typhon, c'est le chaos, la mort et la destruction. Néanmoins, les petites noix d'arec* et la feuille de bétel, qui forment le stimulant populaire, continuent d'être mâchées et demeurent une partie intégrante de la culture moderne de Taïwan. Bien sûr, de gros intérêts sont en jeu. Un immense secteur économique s'est tissé autour de ce produit à travers l'île, faisant vivre des milliers de travailleurs ruraux qui cultivent, récoltent, transportent et vendent la noix d'arec.
Selon les économistes insulaires, la noix d'arec serait devenue le second produit agricole destiné à la vente derrière le riz. Elle est idéale pour faire gonfler les comptes en banque de certains fermiers de montagnes.
Alors que, dans les villages, de nombreuses personnes âgées vendent des noix d'arec pour survivre, les " rois " du bétel ont conçu il y a quelques années un plan à la mode pour mieux écouler leur marchandise, en proposant que de jolies demoiselles, le plus souvent vêtues légèrement et de manière attractive, soient embauchées pour la vendre dans des stands placés en bord de route. Cette formule a si bien marché qu'elle fait aujourd'hui partie du paysage urbain et rural de l'île.
Les hommes politiques sont aussi montés à la tribune pour dénoncer toute cette industrie. Plus exactement, ils ont parlé haut et fort, tentant de persuader les agriculteurs de montagnes de changer de culture en abandonnant la petite noix d'arec qui rapporte tant.
" J'ai demandé à la population d'arrêter de cultiver des aréquiers. Ce n'est pas bon pour nous ", a déclaré aux journalistes Mme Annette Lu, la vice-présidente de la République, après la constatation des dégâts causés par le typhon Toraji au lourd bilan -- plus de 200 morts et des pertes financières considérables dans le domaine agricole.
Selon les sociologues et d'autres experts qui ont étudié le problème, toute l'industrie qui s'est forgée autour du bétel est là pour rester. La principale raison est que le bétel est populaire en tant que stimulant légal pour les routiers qui conduisent de longues heures, les ouvriers du bâtiment, les personnes aux revenus modestes, les gangsters et même la nouvelle génération de jeunes qui utilisent le bétel comme un genre de drogue. Ce n'est pas de la caféine, ni du tabac, ni de la bière, le bétel est par nature un fortifiant, et c'est pour cela qu'il attire, expliquent ceux qui s'y adonnent.
Près d'une personne sur dix est un mâcheur de bétel. Quel goût a-t-il ce bétel également si populaire dans d'autres pays asiatiques, comme la Thaïlande ou le Viêt-nam (toutefois, pas au Japon ni aux Philippines)? " Un dentifrice pas cher ressemblant à de la réglisse ", a récemment déclaré un Occidental travaillant dans l'île.
Le bétel se vend en boîte de cinq ou dix fruits. La boîte, selon la qualité, coûte 50 TWD (env. 1,6 EUR) ou plus. " Les agriculteurs préfèrent cultiver les aréquiers parce qu'ils donnent des fruits dans les cinq ans et ne nécessitent que peu d'entretien ou d'engrais ", ajoute la dépêche d'AP.
Si l'Etat a financièrement incité les agriculteurs à se convertir à une autre culture, les aréquiers couvrant plus de 55% de la superficie de leurs terres, le problème est que la noix d'arec rapporte beaucoup et il n'est pas facile de changer les habitudes. Selon les statistiques officielles, Taïwan produit chaque année environ 500 000 tonnes de noix d'arec, d'une valeur estimée à près de 400 millions de TWD (env. 12,7 millions d'EUR).
Du cinéma aux expositions de musée, des stands étincelants en bord de route aux soap-opera télévisés, l'image des " beautés du bétel " et la part qu'elles jouent dans une culture populaire en pleine évolution sont bien là pour rester, que les critiques le veuillent ou non.
* Le bétel est une sorte de poivrier grimpant, dont la feuille posséde des principes stimulants et astringents. Elle sert à envelopper la noix d'arec, dont on tire le cachou, et d'autres ingrédients. Cet ensemble, aussi appelé en français " bétel ", forme un masticatoire populaire du nom de son enveloppe, répandu en Asie. Il n'existe donc pas de noix de bétel, comme certains auteurs l'écrivent parfois, probablement trompés par le terme anglo-américain betel nut. (NDLR)