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Dans le cadre d'un récent article du New York Times consacré à la Californie et à son dynamisme commercial, un diplomate français alors en poste à Los Angeles a été amené à commenter la nouvelle annonçant que l'économie de cet Etat américain avait dépassé, il y a peu, par sa taille celle de la France, lui ravissant la cinquième place mondiale.
Le vice-consul français responsable de la presse, qui parle couramment l'anglais, comme d'ailleurs six autres langues, avait répondu avec philosophie : " Nous savons tous que la Californie est un grand Etat, et nous pensions déjà que si elle était indépendante, son économie se hisserait à la 6e ou 7e place mondiale. Maintenant, elle est cinquième, et puisqu'elle est l'un des partenaires commerciaux importants de la France, nous la félicitons. " Puis, il a ajouté: " Nous pensons toujours que la France produit les meilleurs vins du monde. "
Le nom de ce diplomate français est Chen Yo-jung. Né à Taichung, dans le centre de Taïwan, en 1947, de père taïwanais et de mère vietnamienne, il occupe depuis août cette année le poste de consul adjoint au consulat général de France à San Francisco, où il a la charge du service de presse et de communication. Il est bien sûr un ressortissant français, depuis 1981 seulement, et il n'a pas habité en France avant 1995.
M. Chen Yo-jung, conscient de sa situation unique, est habitué à la surprise qu'il crée lorsque les gens découvrent que ce " Chinois " de Taïwan est diplomate français.
" Encore aujourd'hui, dit-il, quand je me présente à un Américain durant un cocktail, sa première réaction est très souvent de s'esclaffer "Ha, ha, très drôle!", et de me demander: "Sérieusement, quel pays représentez-vous?" Aussi, avant un discours, je commence toujours par dire: Je vous assure que je ne suis pas un touriste japonais qui s'est égaré. "
Depuis la parution de l'article du New York Times le 15 juin dernier, M. Chen Yo-jung a été contacté par des journalistes et des collègues diplomates du monde entier. " Ce qui m'a fasciné, c'est le pouvoir du New York Times dans le monde, confie-t-il. Depuis la parution de l'article, j'ai été contacté de toute part. Une radio de San Francisco m'a interviewé en raison du nom que je porte, qui n'est pas commun pour un Français; plusieurs de mes compatriotes m'ont remercié d'avoir pris la défense du vin français. J'ai aussi entendu plusieurs de mes anciens collègues dans le monde me demander : Alors, Chen, tu es maintenant à L.A.? "
M. Chen Yo-jung a eu dans sa vie un parcours intéressant. Son père était un universitaire respecté qui enseignait l'histoire du Sud-Est asiatique à l'Université nationale de Taïwan. Mais c'est sa mère, la fille d'un grand lettré qui avait servi le dernier empereur vietnamien, qui lui apprit ses premiers mots de français, tandis que son enfance s'écoulait à Taichung.
" Mon grand-père paternel était le président de l'Ordre des Médecins de Taïwan. Aussi, je peux toujours me présenter aux habitants de Taichung -- les gens d'un certain âge, bien sûr -- comme le petit-fils du docteur Chen Moti, et ils sauront qui je suis. "
Il va à l'école et au lycée à Taichung, avant que sa famille ne décide de s'installer au Viêt-nam, en 1959. Son père avait été invité par le gouvernement sud-vietnamien à diriger une commission chargée de rééditer les archives historiques de l'ancienne cour impériale, ainsi qu'à enseigner dans les trois plus grandes universités du pays.
" C'est au Viêt-nam que je me suis familiarisé avec l'éducation française, note M. Chen Yo-jung. J'ai passé deux ans dans deux différents établissements d'enseignement catholique avec le français comme première langue. " En 1962, il accompagne à nouveau sa famille, cette fois à Hongkong où un poste de professeur à l'Université chinoise de Hongkong est offert à son père. Là encore, il suit un enseignement en français.
" En 1965, à dix-huit ans, au lieu d'aller en France étudier comme mon frère l'année précédente, mon père m'envoya à l'Université Keio de Tokyo ", se rappelle-t-il, son grand-père et son père étant tous deux diplômés de la prestigieuse université.
Puis ce furent les années d'études à Keio, en histoire orientale, et la tentation de se consacrer à l'enseignement et à la recherche, sur les pas de son père. C'est alors que le destin intervint, changeant sa vie et le plongeant dans le milieu de la diplomatie.
En même temps qu'il étudiait, il enseignait le japonais à des étrangers, dont l'épouse d'un diplomate français. Celle-ci l'introduisit auprès d'un autre diplomate qui cherchait à apprendre le chinois, lequel le présenta ensuite au conseiller de presse de l'ambassade de France, à la recherche d'un traducteur français-japonais dans le cadre d'une visite prévue du chef de l'Etat de l'époque, Georges Pompidou. Si, malheureusement, le président de la République disparut peu avant la visite, emporté par une maladie soudaine, M. Chen Yo-jung garda tout de même son emploi qui lui ouvrait une nouvelle carrière. Il travailla d'abord à temps partiel pour l'ambassadeur de France à Tokyo de 1973 à 1974, tout en étant détenteur d'un passeport de Hongkong. Sa maîtrise obtenue à l'Université Keio, l'Ambassade de France lui offrit un contrat à plein temps.
Son travail, qui le mettait en rapport avec des personnalités, les affaires et les événements internationaux, le fascinait tellement qu'il décida de renoncer à la carrière universitaire pour rester dans l'ambassade, à Tokyo. Entre temps, il avait épousé une Japonaise et était devenu père d'un enfant. C'est d'ailleurs en pensant à l'avenir de ce dernier -- le passeport de Hongkong ne fournit ni la protection de Hongkong, ni celle du Royaume-Uni -- qu'il a envisagé de demander la nationalité japonaise.
Cela était plus facile à dire qu'à faire. A cette époque, pour y parvenir, il lui aurait fallu abandonner son nom de famille et en prendre un autre de consonance japonaise, ce qui ne lui plaisait guère. Ayant fait part de ses hésitations à son supérieur à l'ambassade, l'ambassadeur lui-même lui conseilla à la place de réfléchir à la nationalité française.
" L'ambassadeur m'a dit que ce serait un grand honneur pour la France que de compter en son sein un Chinois aussi talentueux, se rappelle M. Chen Yo-jung. Il souhaitait que mes talents soient mis au service de la France. " Le jeune homme était bien sûr très touché par ces paroles.
En tant qu'employé étranger d'une administration française, il était en droit après cinq années de service, selon la législation française, de demander la naturalisation française, quel que soit l'endroit de résidence. Dans son cas particulier, l'ambassade de France étant légalement un territoire français, il avait techniquement déjà passé plus de cinq ans sur le sol français.
Aussi, en 1981, avec l'appui de plusieurs personnalités et hauts fonctionnaires français qui avaient pu apprécier la qualité de son travail au cours de leurs visites au Japon, il devint français sans avoir jamais mis un pied en France métropolitaine.
Après sa naturalisation, son contrat de travail à l'ambassade fut renouvelé, étant désormais agent français employé par le ministère des Affaires étrangères. Devenu attaché de presse, il servit comme adjoint au conseiller de presse de l'ambassade.
En 1994, ayant réussi un examen du ministère des Affaires étrangères à Paris, il est devenu diplomate titulaire. De retour à Tokyo, il est nommé vice-consul. Il adore son travail et, dès lors, une brillante carrière s'offre à lui. Peut-être mieux que tout, il a pu garder son nom chinois, comme la loi française le permet.
Puisque les diplomates sont tenus d'acquérir une expérience dans divers pays, M. Chen Yo-jung quitte le Japon en 1995 pour s'installer à Paris, avec sa famille qui s'agrandit. Affecté à la Direction de la Communication et de l'Information de son ministère, il avait pour tâche de coordonner l'action des attachés de presse dans la région Asie-Pacifique et Moyen-Orient et d'inviter les journalistes de ces régions en France.
Bien qu'il ait à plusieurs reprises visité la France en tant que touriste, 1995 marquait en fait le début d'un séjour plus long, le premier depuis qu'il était devenu citoyen français, 15 ans auparavant.
" J'ai eu la chance que mon poste à Paris, qui consistait souvent en l'organisation d'interviews ou de visites de journalistes étrangers, m'ait permis de me familiariser avec les institutions françaises, publiques ou privées, explique-t-il. Cette expérience m'a grandement servi ensuite comme diplomate à l'étranger. "
En 1997, il est nommé vice-consul au consulat général de France à Los Angeles, sous l'autorité directe du consul général et du consul général adjoint, une fois encore en charge du service de presse et de communication. En raison de ces responsabilités, M. Chen Yo-jung a souvent été cité dans des publications allant du Los Angeles Times au New York Times.
En juillet 2001, il a été nommé consul adjoint, toujours responsable de la presse, au consulat général de France à San Francisco. Sa mère et ses trois soeurs vivent dans la région et il souhaiterait les voir plus souvent. L'une d'entre elles est architecte, une autre est directrice d'administration d'un grand musée et la troisième travaille pour les services postaux fédéraux. Toutes sont Américaines. Son père est décédé en 1995.
" Je dois avouer qu'il m'arrive parfois d'être stupéfait de me retrouver au sein de l'un des plus prestigieux corps diplomatiques du monde et de mener la vie d'un fonctionnaire français à Paris et en Californie! ", s'exclame-t-il en évoquant sa carrière tourbillonante. " Je me réjouissais, continue-t-il, de la surprise des journalistes asiatiques qui visitaient le ministère à leur arrivée pour un briefing sur la France et qui étaient accueillis par quelqu'un comme moi, parlant leur langue maternelle. "