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Le 28 juin, M. Su Tzen-ping, porte-parole du gouvernement et directeur général de l'Office d'Information du Gouvernement, a prononcé un discours devant les membres du Centre d'Etudes politiques européennes et de l'Institut européen d'Etudes asiatiques à Bruxelles. Il y a présenté la nouvelle " voie du milieu " initiée par le gouvernement démocrate-progressiste, une politique qui met l'accent sur le pragmatisme dans les relations à travers le détroit de Taïwan. En voici le texte intégral.
Il y a un peu plus d'un an, un événement capital a eu lieu à Taïwan. Le Parti nationaliste, ou Kuomintang (KMT), qui a dirigé Taïwan pendant plus d'un demi-siècle, dont la plus grande partie d'une manière autoritaire, a cédé les rênes du pouvoir au Parti démocrate- progressiste à la suite des élections présidentielles de mars 2000. M. Chen Shui-bian, le fils d'un paysan pauvre, est ainsi devenu le président de la République, assurant la première transition pacifique des pouvoirs dans toute l'histoire de la République de Chine.
Cette alternance a eu une grande signification et a été interprétée comme une consolidation de la démocratie dans l'île. Ses institutions démocratiques ainsi ancrées, Taïwan est aujourd'hui devenue une véritable démocratie libérale, estiment les politologues. Alors que la population insulaire célébrait ce grand pas en avant, la communauté internationale a porté, elle, son attention sur l'éventualité d'un conflit armé dans le détroit de Taïwan.
Beaucoup pensent aujourd'hui qu'il s'agit là d'une hypothèse hautement improbable. Moins d'un mois avant que les électeurs insulaires n'aillent aux urnes, la Chine continentale avait publié un livre blanc préconisant une action militaire contre l'île. L'avant-veille du scrutin, le Premier ministre continental, M. Zhu Rongji, avait à la télévision mis en garde les insulaires contre le choix du " mauvais " candidat. Ignorant les menaces de Pékin, la population de Taïwan a élu M. Chen Shui-bian. Une réaction semblable a déjà eu lieu lorsque M. Lee Teng-hui a été élu en 1996, alors que les continentaux se livraient à de grandes manoeuvres militaires et à des essais de tirs de missiles.
Les tensions étaient très fortes, mais la guerre n'a pas éclaté. En fait, les relations entre les deux rives du Détroit se sont d'une certaine façon améliorées depuis l'accession au pouvoir du gouvernement du PDP. La clé en est la politique du milieu tracée par M. Chen Shui-bian.
Il est un fait qu'au début des années 90, M. Chen Shui-bian et son parti ont en général prôné une indépendance de jure de l'île. Mais, les années suivantes, ils ont peu à peu sensiblement adouci leur position jusqu'au 8 mai 1999, lorsque le Congrès du PDP a, par 10 voix contre 1, adopté une résolution concernant l'avenir de l'île, reconnaissant que, sous le nom officiel de République de Chine, Taïwan formait un Etat souverain et que sa souveraineté ne saurait être altérée que par un moyen démocratique, tel qu'un référendum. Cette résolution a annulé et entièrement remplacé la déclaration en faveur de l'indépendance de Taïwan, dont les objectifs font désormais partie du passé.
Cette réorientation, d'une grande signification, n'est pas une surprise, car de larges débats et les sondages d'opinion publique ont influencé tous les partis politiques de l'île. Selon ces études, une majorité de la population -- de 75% à 80% -- s'est prononcée avec constance ces dernières années en faveur du maintien du statu quo dans les relations avec le continent. Une proportion identique rejette la formule de Pékin " un pays, deux systèmes " comme modèle de réunification. Plus de 80% des citoyens considèrent Taïwan -- la République de Chine -- comme un pays indépendant et souverain. Personne ne veut d'un conflit avec la Chine continentale, et beaucoup pensent que le gouvernement devrait améliorer sa diplomatie. En bref, c'est une solide majorité à Taïwan qui soutient une politique du milieu pour le règlement du problème dans le Détroit.
D'un point de vue intérieur, M. Chen Shui-bian et le PDP doivent tenir compte des aspirations de la majorité dans l'élaboration de la politique continentale. Lors de son investiture, le président de la République a annoncé que, à moins que Pékin ait l'intention d'attaquer l'île, il ne déclarerait pas l'indépendance de Taïwan ni n'entreprendrait d'action du même ordre durant son mandat. La Chine continentale n'ayant plus de prétexte pour user de la force, la déclaration a été largement acclamée par la population insulaire.
Un courant d'opinion publique constant dans la démocratie taïwanaise permet ainsi de poser de solides assises pour stabiliser les relations entre les deux rives. Cette stabilité serait source de sécurité et d'équilibre en Asie orientale, une région potentiellement explosive, comme la décrivent fréquemment les spécialistes en géostratégie. Maintenir le statu quo et prévenir la guerre en évitant toute mesure extrême fait partie de cette voie du milieu, un moyen sûr de rassurer la population insulaire sans plus nourrir ses inquiétudes concernant un conflit avec la Chine continentale.
Le gouvernement du PDP comprend la complexité et la difficulté des problèmes existant dans le Détroit. Affirmer qu'il ne poursuit aucune politique qui déclencherait un conflit n'est pas suffisant pour apporter une paix à long terme dans la région. La question est en tout point aussi grave que celle de la guerre civile entre les forces nationalistes et communistes pendant et après la Seconde Guerre mondiale ou encore la rivalité Est-Ouest durant la Guerre froide. Le véritable problème est la montée d'un continent chinois insatisfait de son rôle dans la région, son nationalisme plaçant les Etats voisins dans une position inconfortable.
Son économie, de même que sa puissance militaire, ont crû à une vitesse étonnante ces dix dernières années. Après la Guerre du Golfe, Pékin n'a cessé d'ajouter des armes de technologie avancée à son arsenal, telles que les avions de combat Su-27 et Su-30, les destroyers Sovremenny, les sous-marins Kilo, les missiles M-9 et M-11, ainsi que des submersibles lanceurs de missiles balistiques, pour n'en citer que quelques-unes. Pékin a même déployé des missiles balistiques intercontinentaux, capables de porter des ogives nucléaires, et pourrait également lancer des missiles de croisière ou des MIRV.
Sous la menace des centaines de missiles déjà pointés sur l'île, nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur de jugement. En fait, l'administration de M. Chen Shui-bian doit redoubler d'efforts pour améliorer les rapports entre les deux rives, en particulier depuis que les canaux de communication officiellement autorisés -- la Fondation pour les Echanges entre les Deux Rives (SEF), de Taïpei, et l'Association pour les Relations à Travers le Détroit de Taïwan (ARATS) -- ont temporairement cessé de fonctionner.
A la demande du chef de l'Etat, une cellule de travail a été créée en octobre dernier pour étudier les problèmes qui se posaient dans le Détroit. M. Chen Shui-bian a accepté ses conclusions et ses recommandations, rappelant à maintes occasions que les deux rives doivent se pencher sur la question de la " future Chine unique ". Taïpei a pour sa part intensifié son action. Depuis la fin de l'an dernier, des correspondants continentaux peuvent être dépêchés dans l'île pour des périodes prolongées. Cette année, elle a autorisé les liaisons maritimes directes entre les îles de Kinmen et Matsu et les ports correspondants continentaux de la province du Fujian, communément appelées les " trois mini-liaisons ". Les habitants de ces îles et ceux originaires de la province du Fujian en attendent beaucoup, car elles peuvent apporter plus de prospérité et servir de modèle à des liaisons plus complètes entre les deux rives.
Il est regrettable que les dirigeants de Pékin aient imposé tant de restrictions sur ces " trois mini-liaisons ", de telle sorte qu'un seul bateau venant du continent a été autorisé à faire le voyage jusqu'à ces îles et que quelques-uns seulement ont pu faire la traversée dans l'autre sens, alors que des milliers de personnes à Kinmen attendent le feu vert continental pour se rendre dans le Fujian.
En outre, d'autres mesures dans le domaine de la politique continentale sont actuellement à l'étude. Taïwan élabore un projet de loi qui permettra aux touristes continentaux de venir dans l'île. Les restrictions de la politique " Sans hâte, avec patience " régissant les investissements taïwanais sur l'autre rive seront allégés dans un avenir prochain. Nous sommes également prêts à reconnaître les équivalences de diplômes reçus par les Taïwanais qui étudient sur le continent. Nous examinons la possibilité pour les continentaux d'investir ici, en même temps qu'il sera possible aux banques insulaires d'installer là-bas des succursales.
Nous avons demandé aux pays concernés d'admettre Pékin, ainsi que Taïpei, dans l'Organisation mondiale du Commerce (OMC), et réclamé de l'autre rive qu'elle se joigne aux négociations concernant les trois liaisons directes -- transports, poste et commerce.
L'objectif de Taïwan est que par le biais d'échanges fréquents et intensifs les populations de part et d'autre du Détroit parviennent à éliminer peu à peu la méfiance et l'animosité. La confiance et l'amitié se noueront au moyen d'une intégration culturelle et économique. Si une nouvelle dimension peut être donnée à la coexistence, à la coopération et à la prospérité, Taïpei et Pékin éviteront la confrontation au sujet de la question de souveraineté, ouvrant une atmosphère d'entente propice à l'intégration politique et à un règlement final pacifique de cette longue et pénible dispute. Tel est le point de vue de M. Chen Shui-bian et de son administration.
Pour les objectifs à plus long terme, Taïwan soutient de tout coeur l'accession de Pékin à l'OMC, dont l'économie tirera les meilleurs avantages. Pékin apprendra aussi à suivre les règles et à respecter les normes mondiales de l'économie de marché, à assumer ses responsabilités de membre de la communauté internationale en cherchant une façon plus convenable de régler les litiges. Ce qui est plus important est que l'OMC fournira un nouveau canal officiel de communication entre Taïpei et Pékin leur permettant de discuter de leurs problèmes commerciaux et économiques.
J'ai confiance en notre politique qui, calquée sur celle des démocraties occidentales, recherche l'intégration culturelle et économique. Déjà, Taïwan entretient des échanges commerciaux fructueux avec la Chine continentale et y effectue des investissements considérables, facilitant son développement économique. Je pense que cela est correct parce que cela apportera sur le plan politique une libéralisation, une rationalisation, une démocratisation et finalement la paix; cela est vrai parce que c'est la même voie historique que Taïwan a empruntée, même s'il a fallu beaucoup de temps et de patience.
Cependant, il nous faut analyser la situation avec prudence lorsque nous essayons de comprendre Pékin au travers des modèles traditionnels de développement. L'intense rivalité entre les bureaucrates, les luttes de succession lors du XVIe Congrès du Parti communiste, le désir ardent des militaires de montrer leur force, l'écart de plus en plus grand entre les riches et les pauvres, la montée du chômage dans les villes et le sous-emploi dans les campagnes peuvent à tout moment faire chavirer la transformation de la Chine continentale.
En attendant que notre puissant voisin devienne un géant aimable, la population taïwanaise doit rester vigilante. Se préparer militairement requiert plus d'armes pour combler l'avantage que l'on prête aux militaires continentaux. Paradoxalement, nous avons besoin d'une Chine continentale stable, bien que ce pays menace de détruire la République de Chine, puisque sa ruine ou son implosion ne seraient dans l'intérêt de personne.
Nous espérons que les nations européennes saisiront mieux la situation dans laquelle Taïwan se trouve et lui témoigneront plus de respect envers ses réalisations dans les domaines de la liberté, des droits de l'homme et de la démocratie. C'est la raison pour laquelle M. Chen Shui-bian s'est vu décerné par l'organisation Liberal International le Prix de la Liberté 2001, lequel devra lui être officiellement remis le 9 novembre à Copenhague, au Danemark.
Se souvenir que Taïwan est la seule véritable démocratie chinoise -- une lueur d'espoir pour les plus d'un milliard de Chinois -- est, me semble-t-il, important. C'est pourquoi, les pays occidentaux devraient constamment rappeler à Pékin que la paix dans le Détroit est la seule réponse à son litige avec Taïwan. Comme l'île est déjà une démocratie, le continent doit apprendre à respecter la volonté de la population insulaire. Il nous faut tous crier un retentissant oui à la coexistence, à la coopération et à la prospérité commune, de même qu'un puissant non doit être opposé à la force et à la coercition.
En décembre 1999, M. Chen Shui-bian a délivré à la London School of Economics and Political Science un discours intitulé La Troisième Voie pour Taïwan. A la lumière des réalisations accomplies depuis son entrée en fonctions, conformément à ses paroles, il faut conclure que sa politique continentale a suivi la voie du milieu. Elle a évité de ressasser la question de la souveraineté et de céder à l'appel des extrêmes nationalistes, tout en ouvrant un nouvel horizon pour que les populations de part et d'autre du Détroit s'engagent dans l'intégration culturelle et économique.
A l'ère de la mondialisation, les concepts de souveraineté et de frontières nationales, datant du XIXe siècle, devraient céder le pas aux idéaux de démocratie, de paix et de prospérité. L'an dernier, M. Chen Shui-bian a exprimé plusieurs fois sa volonté sincère d'entretenir de bonnes relations avec l'autre rive.
En mai dernier, lors d'une visite officielle dans plusieurs pays d'Amérique centrale et du Sud, il a proclamé le principe fondamental des " cinq non ": ne pas provoquer la Chine continentale, ne pas porter de jugement erroné sur la situation dans le Détroit, ne pas renoncer à la sincérité et à la bonne volonté pour améliorer les relations interchinoises, ne devenir le " pion " d'aucun pays et qu'il n'y ait pas de perdant dans les relations entre les deux rives.
A propos du changement de parti au pouvoir dans l'île, je souhaite que les initiales PDP ne signifient plus simplement le Parti démocrate-progressiste, mais aussi paix, démocratie et prospérité. J'espère sincèrement que ces idéaux seront respectés et partagés par la République de Chine à Taïwan, ainsi que par la Chine continentale et le monde entier.