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M. Chen Shui-bian, un an après la transition

PD: 05/11/01
En accédant à la présidence de la République le 20 mai 2000, M. Chen Shui-bian a inauguré une ère sans précédent. Non seulement son arrivée au pouvoir a consacré l'alternance et la démocratie dans l'île -- une première dans l'histoire du monde chinois --, mais elle a aussi initiée une expérience politique nouvelle, puisque le gouvernement ne dispose pas au Yuan législatif du soutien d'une majorité. M. Chen Shui-bian et son équipe ont tout de même pu entreprendre une série de changements, malgré l'étroitesse de la marge de manoeuvre qui leur était laissée par la législature. Quant aux initiatives prises à l'égard de l'autre rive du détroit de Taïwan, elles n'ont toujours pas eu l'écho que l'on en attendait ici. Voici un bref rappel, en forme de bilan, de cette première année écoulée.
Le rééquilibrage des pouvoirs

En choisissant l'année dernière un président de la République issu de l'opposition, les électeurs taïwanais ont opté pour l'alternance. Contraint cependant de gouverner avec un Yuan législatif qui lui était hostile, M. Chen Shui-bian s'est trouvé placé dans une position délicate en ne disposant pas de tous les moyens pour mener sa politique.

Les conditions voulues par la Constitution pour une dissolution de la législature n'ayant pas pu être réunies, il lui a donc fallu composer avec un Yuan législatif dominé par les forces opposées de l'ancien parti au pouvoir, le Kuomintang (KMT).

Placer M. Tang Fei, un membre du KMT -- qui plus est un ancien ministre de la Défense --, au poste de Premier ministre est apparu alors comme un geste de conciliation permettant au nouveau président de la République de marquer sa volonté d'apaiser, aussi bien dans l'île que de l'autre côté du Détroit, alors qu'un tournant politique majeur se produisait.

 Dans le but toujours d'atténuer les divergences au niveau national, M. Chen Shui-bian s'est efforcé d'initier au cours de ses premiers mois à la tête de l'Etat des consultations au plus haut niveau entre les différentes forces politiques insulaires -- notamment au sujet des relations avec la Chine continentale --, sans néanmoins parvenir à susciter l'effet de rassemblement escompté.

Des problèmes de santé ayant incité M. Tang Fei à se retirer au début du mois d'octobre, c'est M. Chang Chun-hsiung, issu du Parti démocrate-progressiste (PDP), qui lui a succédé, donnant le signal d'un recentrage de la politique du gouvernement autour des idées défendues par M. Chen Shui-bian tout au long de sa campagne électorale. Le réajustement s'est traduit notamment par l'annonce, le 27 octobre, de l'abandon de la construction de la 4e centrale nucléaire.

 Immédiatement controversée sur le fond autant que sur la forme, cette décision a été le point de départ d'une intense partie de bras de fer politique entre l'exécutif et le législatif qui a abouti, trois mois après, au recul du Premier ministre, celui-ci effectuant sous la contrainte un virage à 180 degrés.

Se pliant aux exigences de la situation politique, ainsi qu'il l'a lui même expliqué, il a finalement ordonné, à la mi-février, la reprise prochaine des travaux sur le site de la 4e centrale, mettant ainsi un terme à une crise qui menaçait de s'envenimer pour devenir l'une des plus graves de l'histoire récente de la République de Chine.

 En examinant la politique menée ces douze derniers mois, on s'aperçoit que c'est en fin de compte le changement dans la stabilité qui a prévalu, le gouvernement se proposant de remplir plusieurs des engagements du président de la République durant sa campagne électorale en se gardant toutefois de susciter trop de remous.

L'accent a ainsi été mis sur des domaines chers au PDP, autant qu'à M. Chen Shui-bian, et sur lesquels il a été plus facile de dégager un consensus national. Cette politique, dans ses effets les plus visibles, a débouché, par exemple, sur la création d'une Commission des Droits de l'Homme ou le déclenchement de poursuites judiciaires contre des personnalités publiques impliquées dans de retentissantes affaires de corruption.

Entre les deux rives : la patience avant tout

 En dehors de l'ouverture des " mini-liaisons " qui a constitué un réel changement à l'impact cependant limité, le bilan paraît contrasté en raison surtout de l'hostilité continue de Pékin. Interrompu depuis près de trois ans, le dialogue avec l'autre rive du Détroit est resté au point mort malgré les efforts déployés par Taïpei pour le ranimer.

 L'arrivée à la tête de l'Etat d'une personnalité issue du PDP, une formation politique qui a fait de l'indépendance de Taïwan l'un de ses principes fondateurs, aurait pu inciter les autorités continentales à montrer une inquiétude particulière. Elles ont semblé, en fait, davantage soulagées par le départ de M. Lee Teng- hui et son retrait de la vie politique.

Pékin n'a en effet jamais pardonné au prédécesseur de M. Chen Shui-bian d'être à l'origine, en juillet 1999, de la doctrine des " relations spéciales d'Etat à Etat " qui a été comprise, sur l'autre rive, comme une affirmation de la volonté d'indépendance de l'île. En écartant cette théorie controversée dans son discours d'investiture du 20 mai 2000, M. Chen Shui-bian a offert d'entrée de jeu à Pékin un gage majeur de sa bonne volonté.

Espérant jeter là les fondations d'une confiance mutuelle, le chef de l'Etat a multiplié les appels incitant Pékin à retourner à la table des négociations, dans le cadre du consensus de Singapour, en 1993. Il a répété aux autorités continentales qu'elles devaient enfin traiter l'île sur un pied d'égalité et renoncer en même temps à l'usage éventuel de la force à son encontre.

En l'absence de réponse de la part de Pékin, c'est donc unilatéralement que Taïpei a lancé, au début de l'année, ce que l'on a appelé ici les " trois mini-liaisons ". Pour la première fois depuis cinquante ans, des liaisons directes ont pu être établies entre des petites îles sous le contrôle de Taïpei et la province continentale du Fujian en face de laquelle elles se situent.

Cette initiative, qui n'a pas plus permis de renouer les contacts interchinois, a été perçue ici comme un moyen de préparer ce que pourraient être des liaisons à plus grande échelle, depuis l'île de Taïwan par exemple. Si, avec le recul, l'expérience s'avère un demi-succès en raison de son faible retentissement et des nombreux obstacles administratifs qui en entravent la bonne marche de part et d'autre du Détroit, elle n'en constitue pas moins une avancée réelle en même temps qu'un symbole fort.

 Au cours des mois écoulés, M. Chen Shui-bian et le gouvernement se sont efforcés en général de régénérer le débat, tout en recherchant un soutien national à la politique menée vis-à-vis de Pékin. Le chef de l'Etat a notamment tenté de réunir autour de lui une cellule informelle de conseil composée de personnalités d'horizons sociaux et politiques divers.

De nouvelles idées ont été mises en avant à Taïpei où, désormais, on évoque de plus en plus souvent le principe d'une réunification sur le mode d'une confédération, à l'image de l'Union européenne, sans parvenir toutefois à susciter plus de réaction du côté de Pékin.

En définitive, le choix ultime sur la question reviendra aux Taïwanais, est convaincu le chef de l'Etat qui considère que ses concitoyens sont seuls en mesure de décider de leur avenir et de celui de l'île.

L'autre défi : gérer l'économie

Si les résultats des récents sondages d'opinion réalisés dans l'île montrent qu'une majorité de Taïwanais paraît se satisfaire du bilan de M. Chen Shui-bian un an après son arrivée au pouvoir, ils soulignent néanmoins un domaine important, l'économie, dans lequel l'action du gouvernement semble contestée. C'est que, peut- être, le contexte actuel ne prête guère à l'euphorie, la crise économique se profilant à l'horizon -- les prévisions de croissance pour 2001 viennent d'être révisées à la baisse -- avec son cortège de maux habituels, au premier rang desquels, le chômage qui aurait dépassé le seuil des 4%, un taux sans précédent ici.

 Ce n'est pourtant pas faute d'avoir placé, dès le début, l'économie au coeur de ses préoccupations. Entrant en fonction, M. Chen Shui- bian avait accordé au sujet toute son attention, multipliant les interventions destinées à le montrer. Le portefeuille de l'Economie n'a d'ailleurs pas été confié à un technocrate comme c'était l'habitude, mais à M. Lin Hsin-i, un professionnel respecté pour son expérience acquise à la tête de l'un des plus grands groupes taïwanais. Ce souci de se maintenir au contact des réalités du monde économique, le chef de l'Etat a encore tenu à l'exprimer par ses rencontres fréquentes et médiatisées avec de grands dirigeants d'entreprises.

 La direction, telle qu'il l'a annoncée, est claire: transformer Taïwan en une " Silicon Valley verte " en insistant sur le développement des industries de technologies, tout en préservant l'environnement. Certains s'en sont inquiétés, craignant que le gouvernement n'agisse au détriment des secteurs dits " traditionnels " qui jouent toujours un rôle important dans la dynamique industrielle de l'île. A coup de crédits et de subventions, des plans de relance de l'économie, axés notamment sur les secteurs traditionnels, ont donc été mis sur pied.

 En parallèle, le mouvement de privatisation des entreprises publiques a été accéléré, tandis que les efforts de reconstruction dans les zones sinistrées par le tremblement de terre de septembre 1999 étaient intensifiés, sans pour autant parvenir à rattraper le retard accumulé dans ce domaine.

 Dans la perspective de l'accession de l'île à l'Organisation mondiale du Commerce, des réformes de fond ont été entreprises afin de faire face à l'internationalisation accrue. C'est dans le domaine des finances qu'elles semblent d'ailleurs avoir laissé leur empreinte la plus profonde, un secteur qui avait subi une grave crise en 1998. Les restructurations, les fusions s'y sont multipliées avec la bénédiction du gouvernement. M. Chen Shui-bian n'a pas hésité à annoncer au mois de mars dernier qu'il plaçait l'année en cours sous le signe de la réforme financière.

Le débat sur l'attitude à adopter vis-à-vis de la Chine continentale a continué de susciter des polémiques. Face aux pressions des milieux d'affaires, le gouvernement s'est cependant engagé à revoir progressivement sa politique limitant les échanges commerciaux et les investissements à travers le Détroit.

Défendre Taïwan dans le monde

 Dans ses objectifs, la politique en matière d'affaires étrangères est demeurée inchangée, la continuité et la stabilité restant essentielles dans ce domaine. Il s'agit toujours de rehausser l'image de Taïwan au sein de la communauté internationale, aussi bien auprès des nations qui la composent que des organisations internationales qui l'animent.

C'est plutôt dans la manière de mener cette politique que des changements perceptibles sont apparus, car si le pragmatisme dans les relations extérieures est resté le fil directeur, désormais la transparence est un autre élément important dont il faut tenir compte. Sont ainsi écartées certaines pratiques abusives dévoilées dans le passé et destinées à lier notamment les prêts et subventions accordés à l'étranger à un usage purement politique.

Si l'aide et la coopération technique, agricole ou financière constituent le fer de lance de la nouvelle diplomatie pour gagner ou conserver de précieux alliés, les efforts s'orientent aussi en direction des organisations internationales. Cette fois-ci, Taïwan compte sur un nouvel élément décisif. Dans la foulée de son célèbre miracle économique, l'île peut aujourd'hui se prévaloir de sa consécration démocratique, en insistant sur le fait qu'elle est bien la seule démocratie réelle du monde chinois.

Phénomène récent, une autre forme de " diplomatie " à laquelle le gouvernement s'est déclaré prêt à apporter son soutien inconditionnel s'est fait jour à travers l'action de plus en plus remarquée à l'étranger des associations humanitaires locales qui, à leur façon, contribuent elles aussi à la défense l'image de l'île dans le monde.

Alors que 1999 avait été dominée par la confrontation avec Pékin sur le plan diplomatique, l'année écoulée a été nettement plus calme. La République de Chine compte toujours le même nombre d'alliés diplomatiques, 29 au total répartis sur quatre continents.

Elle dispose manifestement de nouveaux appuis aux Etats-Unis depuis que l'équipe dirigeante y a été changée il y a quelques mois, ce qui vaut la peine d'être souligné, étant donné l'importance que revêtent ses relations avec Washington.