Dans la perspective d'un rapprochement entre la Chine continentale et Taïwan, ainsi que de l'entrée prochaine de l'une et l'autre à l'Organisation mondiale du Commerce, l'ouverture à terme des relations directes entre les deux rives du détroit de Taïwan semble inévitable, a rappelé récemment la présidente de la Commission d'Etat des Affaires continentales (MAC), Mme Tsai Ing-wen.
En préparation de quoi, a-t-elle continué, le gouvernement ici doit mettre en place un certain nombre de mesures visant à minimiser les tensions et les retombées indésirables qui ne manqueront pas d'apparaître dans la foulée des grands changements que l'on attend, notamment dans le domaine social où l'impact sera plus sensible.
Si Taïwan décidait de se lancer seule dans les échanges directs, sans en avoir négocié au préalable les conditions avec la Chine continentale, quelques-uns des secteurs économiques insulaires qui sont aujourd'hui considérés comme moins bien préparés, tels l'agriculture ou les industries dites " traditionnelles ", risqueraient de particulièrement souffrir. La multiplication des échanges pourrait en outre déboucher sur une accélération du phénomène de délocalisation et de la sortie des capitaux, qui ne présente pas que des avantages économiques pour Taïwan.
C'est pourquoi, toujours selon Mme Tsai Ing-wen, le gouvernement a le devoir d'agir graduellement, avec prudence, au meilleur moment et en tenant compte de l'évolution du climat politique entre les deux rives. La promotion des échanges directs devra se faire dans le cadre des normes internationales, assure-t-elle, l'accession à l'OMC n'en constituant que la première phase. Une fois seulement cette étape franchie, les autorités compétentes ici pourront-elles assouplir la législation régissant les rapport entre les deux rives.
Des efforts allant dans ce sens vont bientôt être effectués. Taïpei s'apprête à permettre l'importation de nouvelles catégories de matières premières et de pièces détachées en provenance de Chine continentale. Les entreprises de haute technologie pourront profiter de ce relâchement des restrictions, à condition d'exporter ensuite leur production. Actuellement, Taïwan autorise l'importation dans l'île d'environ 5 400 types de marchandises sur un total de plus de 10 000 articles.
Pour la première fois depuis l'ouverture des " mini-liaisons " il y a quelques mois, un navire appartenant à une compagnie maritime privée a effectué officiellement un trajet direct, début avril, entre l'île de Kinmen, sous juridiction de Taïpei, et le port de Xiamen, en Chine continentale.
Alors que les traversées directes sont toujours interdites entre l'île de Taïwan et la Chine continentale, le lancement des " mini- liaisons " depuis Kinmen et quelques îles sous le contrôle de Taïpei, situées non loin du continent, avait permis de lever une partie des restrictions en vigueur depuis cinquante ans.
Si d'autres navires ont déjà effectué la traversée depuis quatre mois, celui qui l'a faite début avril était le premier à appartenir à une compagnie privée. Parti cinq jours, il a emmené 295 personnes qui se rendaient sur l'autre rive pour y faire du tourisme ou y entretenir la tombe familiale, comme le veut la tradition à ce moment de l'année.
Ce type de traversées, une dizaine effectuée depuis le mois de janvier, est encore trop rare, se sont cependant plaintes les autorités de Kinmen qui voudraient voir les échanges se développer à un rythme beaucoup plus rapide afin d'en faire profiter davantage l'économie de leur île.
Le chef du hsien de Kinmen, M. Chen Shui-tsai incrimine notamment les obstacles administratifs posés par la Chine continentale, mais aussi l'inefficacité des réglementations mises en oeuvre par Taïpei qui, d'après lui, compliquent la situation. Il espère notamment du gouvernement des mesures concrètes permettant de transformer Kinmen en un centre de transfert des marchandises transitant entre le continent et Taïwan, ce qui reste interdit pour l'instant.
De janvier à mars, seuls 1 401 voyageurs de Taïwan et 91 venant du continent auraient fait l'aller-retour entre les deux rives. Côté continental, un seul cargo transportant du gravier s'est rendu à Kinmen, sans qu'aucun cargo taïwanais n'ait effectué le trajet dans l'autre sens.
Le président de Kinmen Marine Transport Co., M. Yang Su-yuan, explique ce faible enthousiasme par le fait que, d'une part, les autorités continentales refusent d'établir un service régulier -- elles n'autorisent les voyages qu'au cas par cas --, et que, d'autre part, Taïpei impose aux armateurs de ne prendre et ne ramener les voyageurs qu'en groupe fixe. Lorsque les autorités de part et d'autres se seront enfin mises d'accord sur la levée de ces contraintes, est-il persuadé, les compagnies maritimes privées retrouveront alors leur intérêt pour les " mini-liaisons ".
Les pêcheurs taïwanais du nord de l'île veulent que les marins continentaux qu'ils emploient puissent profiter le plus vite possible d'un assouplissement de leur statut légal. Ils ont d'ailleurs récemment demandé l'aide d'élus afin d'augmenter les pressions exercées dans ce sens sur le gouvernement.
La pêche est naturellement une des grandes industries de Taïwan. Mais pour qu'elle continue à prospérer, encore faut-il pouvoir pallier une pénurie de main-d'oeuvre due au désintérêt pour des travaux qui, aujourd'hui, sont jugés bien trop durs par la plupart des insulaires.
Aussi, pour continuer leur activité, les patrons taïwanais ont-ils recours à des marins venus du continent, qui ne rechignent pas à la tâche. En mer, ils travaillent sur les chalutiers. Mais de retour à Taïwan, la descente à terre leur reste interdite, les législations en vigueur ici les en empêchant pour des raisons, entre autres, de sécurité nationale. En attendant leur prochaine sortie de pêche, ils sont donc confinés dans des sortes d'" hôtels flottants ", c'est-à-dire des navires qui servent de dortoir et mouillent non loin des côtes de l'île, dans des zones strictement définies.
Pour les marins continentaux, les conditions de vie sont particulièrement dures. Pour les patrons de chalutier, une fois arrivé à quai, le problème se pose à nouveau: où trouver les hommes prêts à donner le coup de main nécessaire? Comment, sans l'équipage habituel, décharger la cargaison de poissons, réparer les filets et entretenir le bateau?
Confrontés à ces difficultés, une centaine de pêcheurs du nord de l'île, patrons indépendants ou membres de coopérative, ont fait valoir le 10 avril leurs arguments en faveur d'un assouplissement du statut des marins continentaux qu'ils emploient.
Inquiets pour leur survie économique, ces pêcheurs espèrent une réponse rapide. Si le gouvernement réfléchit à bientôt autoriser la venue dans l'île des touristes de l'autre rive du détroit de Taïwan, rétorquent-ils, pourquoi alors n'accepterait-il pas le séjour à terre de leurs marins continentaux?