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Il ny a pas si longtemps, la plupart des Taïwanais pouvaient sidentifier avec une certaine exactitude aux " ignames ", une métaphore pour désigner les insulaires de souche parlant taïwanais, ou aux " taros ", un légume représentant les insulaires parlant le mandarin comme langue maternelle et ayant encore des attaches familiales en Chine continentale. Cependant, comme beaucoup dautres aspects de la société, létat des relations ethniques dans lîle a évolué, de telle sorte que cette ancienne distinction est aujourdhui devenue complètement absurde.
Il est largement admis que le profond sentiment dethnicité quon retrouvait aux racines de la société insulaire provenait au moins en partie des mesures appliquées dans le passé qui ont contribué à lentretenir, comme cela a été en particulier le cas pour lancienne politique linguistique qui a longtemps promu le mandarin comme langue nationale en ignorant complètement, voire en en interdisant un temps, lusage des autres langues courantes dans lîle.
Les langues ainsi marginalisées, comme notamment le minnan -- le dialecte chinois du Fujian du Sud, populairement appelé ici taïwanais --, étant pourtant les parlers maternels de la grande majorité des insulaires, cette mesure a certainement nourri des ressentiments à légard de ladministration publique et des " continentaux " qui sexprimaient en mandarin.
Ces " continentaux " regroupaient les réfugiés arrivés à Taïwan lorsque le gouvernement de la République de Chine sest installé en 1949 dans lîle après que les forces communistes eurent conquis lensemble de la Chine continentale.
Il ny a rien de faux à promouvoir une langue commune dans lîle, mais beaucoup estiment que la propagation intense du mandarin a été entreprise au préjudice des autres dialectes chinois en usage dans lîle. M. Chen Chi-nan, professeur au Centre de Recherche des Arts traditionnels à lInstitut national des Arts et ancien vice-président de la Commission dEtat des Affaires culturelles, estime que cette stratégie a été trop brutale en bloquant laccès au multilinguisme.
Il ajoute que le fait davoir établi des cités à part pour le personnel militaire et leur famille a certainement aussi empêché pendant longtemps létablissement dun sentiment damitié entre les " continentaux " et la population de souche insulaire. " Les différentes communautés linguistiques insulaires se sont ainsi retrouvées séparées lune de lautre entretenant un potentiel daversion entre elles ", observe M. Chen Chi-nan.
Les temps ont heureusement changé, et les politiques ont à cet égard évolué. A présent, le taïwanais, le hakka ou encore les langues aborigènes sont promues dans lîle au point dêtre enseignées dans les écoles primaires. Le taïwanais, qui a certainement attiré le plus grand intérêt, sentend plus fréquemment dans les lieux publics et est largement utilisé des responsables politiques cherchant à se rapprocher des gens de la rue.
Dans le même temps, certains habitants de ces " villages pour militaires " ont été relogés, permettant à ces " continentaux " de se mélanger directement avec leurs voisins de souche insulaire.
Cest pour diminuer les disparités ethniques et faciliter la taïwanisation que le ministère de lIntérieur a complètement modifié la formule de la carte didentité nationale (CIN) détenue par les ressortissants de la République de Chine résidant à Taïwan. A lemplacement " lieu dorigine " du citoyen était en fait inscrit, non pas le lieu de naissance du détenteur de la CIN, mais celui de la province continentale où le père, parfois laïeul ou le bisaïeul, était né. Quant aux " insulaires " de souche, seul le nom de [la province de] Taïwan était inscrit dans ce cadre. En 1986, à côté de lemplacement " lieu dorigine ", un second espace a été réservé à la mention du nom du lieu de naissance du citoyen, cest-à-dire, pour la majorité des ressortissants un lieu-dit de lîle. Depuis 1992, le lieu dorigine " nest plus indiqué sur les nouvelles CIN. Ces modifications tentent dalléger les attaches avec la Chine continentale tout en renforçant une valeur identitaire.
A lheure actuelle, les jeunes Taïwanais sont moins soucieux de ces aspects " ethniques ", tandis quémerge une conscience populaire dappartenance à une même et seule communauté insulaire, que traduit le slogan politique " Nouveau Taïwanais ". En temps ordinaire, les problèmes ethniques nont guère de raison dêtre, mais ils peuvent ressurgir, lorsque certains politiciens cherchent à les exploiter électoralement. " Cest une tactique assez efficace, notamment en zones rurales ", explique M. Hwang Kwang-kuo, professeur de psychologie à lUniversité nationale de Taïwan, considérant que le fait de ressasser dune manière ou dune autre les sentiments de frustration ethnique devient alors une plaie. Cest ce quil appelle le " syndrome des élections ".
M. Julian Kuo, professeur associé de sciences politiques à lUniversité de Soochow, à Taïpei, estime, quant à lui, que les problèmes ethniques ont joué un rôle plutôt secondaire ces dernières années, puisquils alourdissent latmosphère et rendent le public maussade. A cet égard, les hommes politiques se contrôlent plus que dans le passé, constate-t-il. En revanche, il mentionne la montée dune certaine identité proprement taïwanaise qui pourrait heurter le multiculturalisme et provoquer un malaise dans la société insulaire. Cest là où les Taïwanais de souche du Foujian du Sud sont observés. Par exemple, ils ont tendance à utiliser le terme " taïwanais " pour définir seulement leur parler, le minnan. Mais pourquoi, le hakka parlé dans lîle ou les langues aborigènes ne sont-ils pas aussi considérés comme " taïwanais ", se demande le professeur Kuo qui espère que les progrès de la démocratie donneront au groupe social prédominant la conscience de ses responsabilités, afin quil nignore pas les éléments minoritaires de la société insulaire.
Si le chauvinisme mandarin est maintenant moins vif, on assiste parfois à une discrimination renversée: quelques entreprises écartent demblée les candidats à lembauche qui ne parlent pas taïwanais, M. Kuo citant à lappui de son assertion le cas dEvergreen Marine Corporation, une entreprise insulaire qui exclut toute personne ne sachant pas parler le taïwanais, même si celle-ci nie le fait. " Il y a même des sociétés qui refusent dembaucher une personne pour la simple raison que ses parents sont originaires du continent ", ajoute-t-il.
Cette discrimination fondée sur la pratique dune langue aura sans doute peu deffet sur le mandarin puisque pratiquement tous les habitants savent le parler. En outre, langue commune aux deux rives du Détroit, il est utile aux Taïwanais qui voyagent en Chine continentale ou y traitent des affaires. Cependant, dans ce duel entre le mandarin et le taïwanais, lusage du hakka se marginalise, au point que, dans lîle, les membres de cette communauté ne parlent plus leur langue maternelle en public.
Egalement pour cette raison et dautres encore, les langues aborigènes sentendent moins fréquemment, une situation qui paraît inévitable pour les groupes minoritaires. " Je pense que les pouvoirs publics portent leur attention sur les aborigènes dans presque tous les domaines pour se créer une image de tolérance et, en même temps, les intégrer afin de sassurer leur soutien électoral ", indique M. Walis Nogang, un écrivain aborigène.
Il croit que les efforts de lEtat pour renforcer lharmonie entre les ethnies sont seulement symboliques. " Aujourdhui encore, les aborigènes se font parfois injurier ou sont victimes de discriminations. Ny a-t-il réellement plus de problèmes ethniques à Taïwan? Le problème nest pas celui de létendue de la discrimination raciale, observe M. Nogang, mais plutôt celui de la forme quelle revêt, aussi douce soit-elle. "
Lécrivain assure quil est temps pour les différents groupes ethniques de lîle den venir à se respecter les uns les autres, jugeant cependant quà cet égard, la situation sest bien améliorée. Par exemple, la terminologie mandarine désignant les aborigènes a été transformée en yuanzhumin (littéralement " habitant dorigine ", cest-à-dire aborigène), alors que lancienne dénomination chinoise était shandiren, les " gens des montagnes " [de Taïwan], expression considérée comme trop péjorative et parfaitement inexacte puisque les aborigènes vivent aussi bien dans les montagnes que les plaines, les régions côtières ou même les îles.
Maintenant, si les aborigènes formosans peuvent vivre dans plus de confort, ils ont aussi la chance de mieux sintégrer dans la société insulaire aux côtés des autres communautés chinoises. " Nous nous ressemblons tous sur de nombreux points, aussi nest-ce pas difficile de résoudre les problèmes ethniques dans lîle ", affirme M. Chen Chi- nan.
En effet, comme les membres des diverses communautés se mélangent entre eux par mariage, sur les bancs de lécole ou sur leur lieu de travail, les différences sestompent de plus en plus. Dans le même temps, il nest plus aussi évident de les distinguer par le langage, puisquun " continental " peut maîtriser parfaitement le taïwanais, pendant quun insulaire de souche peut parler plus couramment le mandarin que sa langue maternelle. De tels exemples sont appelés à se multiplier à lavenir.
" Quel est votre lieu de naissance? " avait demandé en mandarin, lors dune réunion électorale en décembre 1998, le président Lee Teng- hui à M. Ma Ying-jeou, alors candidat à la mairie de Taïpei. " Je suis un " Nouveau Taïwanais ", mangeant du riz insulaire et buvant de leau de lîle ", répondit en taïwanais avec un fort accent le futur maire de la capitale, précisant être un " taro " né à Hongkong et élevé à Taïpei par des parents venus de Chine continentale.
Lancer lidée du " Nouveau Taïwanais " a permis à M. Ma Ying-jeou de surmonter les divisions " ethniques " et de gagner un plus large soutien de la part des Taïpéiens, remportant ainsi quelques jours plus tard la mairie de Taïpei avec 51% des voix.
Que pensent les insulaires de ce concept? Un sondage réalisé après les élections municipales de 1998 par le quotidien United Daily News auprès des Taïpéiens a révélé que 68% dentre eux estimaient la formule acceptable. Selon une autre étude effectuée à travers lîle par Gallup Organization, 46,7% des sondés reconnaissent lexistence des " Nouveaux Taïwanais ".
" Qui êtes-vous? Une " igname " ou un " taro "? " est une question un peu dépassée. Linsidieuse interrogation ne permet plus à lheure actuelle de définir " ethniquement parlant " son interlocuteur. En loccurrence, elle pourrait même être une absurdité si on recherchait vraiment son origine.
Cet article est tiré de The Story of Taiwan: Society, une compilation éditée par lOffice dInformation du Gouvernement, Taïpei, 1999.