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" Le plus beau jour de ma jeunesse "

PD: 03/11/00

Le plus beau jour de ma jeunesse est le projet d'un artiste, un inventeur d'images des plus originaux ces vingt dernières années, qui a suspendu son oeuvre et explore l'autre versant de la photo: les territoires multiples, la photo spontanée, le pouvoir fabuleux de la sélection et de la mise en série des images.

 Dans chacun des vingt pays qu'il visite, Bernard Faucon convie 100 jeunes à une journée de fête, dans un lieu exceptionnel. Ils sont munis d'un appareil-photo jetable et photographient ce qui leur plaît. Bernard Faucon ne s'occupe pas des prises de vues, seulement de la fête, du goûter, des événements ludiques. Dans les jours qui suivent, il sélectionne 60 à 80 photos parmi les deux ou trois mille qui ont été prises et réalise une exposition. La beauté, la variété, la cohérence de l'exposition surprend chaque fois les organisateurs et les participants, comme un événement poétique, non pédagogique, une rencontre d'émotions et de libertés.

 Tout est parti du Maroc, d'une journée de fête que Bernard Faucon a organisée avec l'Institut français de Marrakech en avril 1997, avec cent jeunes, au bord de l'Océan, sur une portion de la route côtière qui relie Essaouira à Safi et qui avait servi de cadre à une photographie de sa série Les Ecritures (1992), qu'il a nommée La plus belle route du monde.

 Un car a été affrété pour emmener les cent jeunes Marrakchis jusqu'à l'Océan. Chacun d'eux était équipé d'un appareil-photo jetable et était libre de photographier ce qu'il voulait. La journée a été ponctuée par des animations et des surprises dont Bernard Faucon a le secret; un grand goûter a ensuite été servi sur les dunes. Avec les deux à trois mille clichés récoltés pendant cette journée, Bernard Faucon a sélectionné les 60 images d'une exposition qui s'est tenue quelques jours après à Marrakech. Le soir du vernissage, pour les participants, c'était un peu magique: cette journée de fête autour de la photographie, qui était partie dans tous les sens, leur revenait constituée en une solide exposition. La richesse des travaux, l'inventivité, le sentiment de liberté et de joie qui émanait de cette exposition étaient si convaincants qu'ils ont conduit d'autres pays à solliciter cette journée de fête, désormais intitulée Le plus beau jour de ma jeunesse.

 Après le Japon, le Brésil, le Liban, la France, Cuba, la Suède et le Mali, entre autres, Taïwan a été la 18e étape de ce projet, qui se déroulera ensuite en Syrie pour s'achever à Moscou au début du mois d'avril prochain. Bernard Faucon et son assistant, Antonin Potoski, se sont rendu à Puli dans le centre de l'île le lundi 21 février, cinq mois jour pour jour après le terrible séisme qui a frappé Taïwan, et tout particulièrement cette région.

 Le choix de Puli n'était pas innocent. Il s'agissait de montrer aux jeunes et à la population de cette ville de 80 000 habitants que, malgré le temps écoulé, ils n'étaient pas oubliés, de leur apporter aussi de la joie et la satisfaction de participer à un projet photographique international aux côtés de 19 autres pays. Dès le mois de janvier, Bernard Faucon avait adressé une lettre [Voir ci-dessus] à 80 élèves du lycée de Puli, âgés de 15 à 17 ans, en guise d'introduction. Dans la matinée du 21 février, ils ont rencontré les jeunes pendant près de deux heures, présenté plus précisément le projet et instauré un dialogue. Bernard Faucon et son assistant ont été surpris par l'intérêt que manifestaient ces adolescents, les voyant sans cesse prendre des notes. A midi, ils ont déjeuné ensemble, le tout parfaitement organisé par la direction du lycée, et particulièrement par M. Tu Ching-wan, le coordinateur local. Malheureusement, les conditions météorologiques ne se prêtaient guère à une telle journée en plein air, des pluies torrentielles et incessantes s'abattant sur Puli depuis la veille.

 Le premier obstacle a cependant été rapidement franchi. La motivation des jeunes n'a en rien été diminuée, et c'est avec un enthousiasme et une joie exceptionnels qu'ils se sont rendus au parc où devait se dérouler l'opération. Le sol étant détrempé, bon nombre d'entre eux avaient retiré chaussures et chaussettes, et déambulaient pieds nus dans le parc à l'affût de prises de vue originales, dans la bonne humeur. Ce fut un soulagement pour Bernard Faucon et son assistant, mais restait un second obstacle bien angoissant: quel serait le résultat, la qualité des photos sous cette pluie battante? Il leur a fallu attendre encore 48 heures pour avoir la réponse. La journée s'est finalement achevée à l'abri des intempéries au lycée, pour le goûter et la fête finale, et bien entendu, toujours dans la joie.

 Deux jours plus tard, les tirages étaient prêts, et commençait la sélection des photos pour l'exposition. Le résultat a été inattendu, et c'est finalement 95 images au lieu de 80 habituellement, qui ont été choisies et présentées à la galerie de la Fnac à Taïpei. Le vernissage s'y est déroulé le samedi 26 dans l'après-midi, sous la présidence de Mme Helen Lin, présidente de la Commission d'Etat des Affaires culturelles (CCA), et de M. Gérard Chesnel, directeur de l'Institut français à Taïpei. Une quarantaine de lycéens et quelques professeurs de Puli avaient également fait le déplacement, les autres participants devant suivre deux semaines plus tard.

 Cette belle aventure, qui a pu se réaliser à Taïwan grâce au soutien de la CCA, de l'Alliance française et au concours de l'Institut français à Taïpei, ainsi que de sponsors locaux, ne s'arrêtera pas là. L'exposition de Taïpei sera vraisemblablement présentée dans son intégralité à la galerie du Centre culturel et d'Information de Taïpei à Paris en juillet et août prochain. Puis, pendant le Mois de la Photo 2000 à l'automne, Bernard Faucon présentera à la Maison européenne de la Photographie à Paris la sélection des travaux de tous les pays: une sorte d'instantané heureux de la jeunesse du monde. Un catalogue exhaustif sera alors publié. Cette grande exposition sera ensuite proposée aux vingt pays ayant participé à l'opération. Une exposition plus légère composée d'un panneau géant par pays circulera également à travers le monde, grâce à un partenariat avec l'Association française d'Action artistique (AFAA) et la Fnac France.

 En termes d'échanges culturels et éducatifs bilatéraux France- Taïwan, ce projet devrait également mener à des prolongements. Satisfait de ce premier contact avec la France, M. Kuo Fu-hong, directeur du lycée de Puli, a manifesté l'intention d'introduire le français en option seconde langue étrangère dans son établissement, dès la rentrée prochaine. De là a germé l'idée d'un jumelage avec un lycée français, ce qui serait une première entre Taïwan et la France. Bernard Faucon a aussi réalisé ce projet photo avec le lycée d'Apt dans le Lubéron, sa ville natale. Des contacts vont donc être établis réciproquement afin de concrétiser ce jumelage. Dans un premier temps, l'exposition des lycéens d'Apt serait présentée à Puli, et vice versa.

 Bernard Faucon et Antonin Potoski gardent un souvenir particulièrement émouvant de leur rencontre avec ces jeunes lycéens taïwanais. Ils ont été frappés par leur gentillesse, leur simplicité, leur enthousiasme et aussi par la qualité de leurs images malgré les conditions météorologiques exécrables, mais imprévisibles. Dans le taxi qui le menait à l'aéroport, Bernard Faucon a conclu son séjour par ce commentaire: " En quittant la galerie tout à l'heure, en disant un dernier au revoir depuis l'escalier roulant à un groupe de petites romantiques de Puli, j'ai réalisé combien cette fiction littéraire du Plus beau jour était en train de se réaliser. Il ne reste plus qu'à laisser passer un peu de temps, à répéter et renforcer l'effet avec l'exposition finale, et ça deviendra réalité. Ce jour-là aura été Le plus beau jour de ma jeunesse! "

 Bernard Pronost

 Paris, le 12 janvier 2000

 Jeunes amis de Puli,

 Depuis trois ans, je voyage dans le monde entier pour organiser un événement que j'ai appelé " Le plus beau jour de ma jeunesse ".

 Cet événement est d'abord une journée de fête avant d'être un événement de la photographie. Cette fête, je l'ai organisée dans des pays très riches, des pays très pauvres, dans des paysages sublimes, dans des sites archéologiques millénaires, mais c'est la première fois que je l'organise dans un paysage tout juste dévasté par une catastrophe naturelle. Ce sera donc une journée très particulière, une journée d'émotion, d'amitié, d'espoir.

 Je vous propose pendant une journée de rêver dans ce paysage bouleversé au " plus beau jour de votre jeunesse ". Car, vous l'imaginez, " Le plus beau jour de ma jeunesse " est une ruse avec le temps, une fiction de la photographie. Il se construit après coup, sur les traces que l'on a laissées.

 Pourquoi photographie-t-on?

 On photographie pour l'avenir, pour les autres et pour soi-même dans le futur. Pour pouvoir leur dire, pour pouvoir se dire: cet être, ce visage, ce paysage, cette construction du réel, ils ont bien existé, ils ne sont pas un produit de mon imagination et de mon désir. Dessiner, peindre, chanter, c'est de l'ordre de l'imaginaire, de l'art. Photographier, c'est attester en plus que ce rêve a bien existé, au moins une fois, cette fois-là!

 Avant de venir, je vous demande de réfléchir à ce que vous aimez le plus en ce moment et de l'emporter avec vous. Un livre, un animal, un instrument, un vêtement, un garçon ou une fille... Si cet être ou cette chose ne peut pas se transporter, emportez une trace, un symbole, une photo que vous mettrez dans vos images. Avec ce morceau d'intimité, vous habiterez, peut-être fleurirez, le paysage blessé.

 Ne vous inquiétez pas pour la technique, on peut faire des photos inoubliables presque sans technique. Ce qui compte, c'est regarder. La photo n'est qu'un cadre posé sur les choses, il y a l'intérieur et l'extérieur de ce cadre, il faut contrôler ce qui se passe à l'intérieur. Ne pas avoir l'attitude magique que nous avons tous de croire qu'il suffit de pointer son objectif dans la bonne direction pour que tout y entre et s'y inscrive par enchantement.

 Bernard Faucon