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Pour beaucoup d'Occidentaux, dès lors que l'on parle de la culture du bonsaï, cet art millénaire du paysage miniature est associé au Japon. Il est vrai qu'il a pris son véritable essor dans ce pays entre les Xe et XIIe siècles, les Japonais ayant importé la technique et l'ayant fait évoluer. Mais les spécialistes s'accordent pour dire qu'il trouve son origine en Chine au IIIe siècle de notre ère, au cours de la dynastie Han, et même probablement plus tôt. La littérature, et notamment des oeuvres d'art des collections du Musée national du Palais, à Taïpei, en attestent.
L'art du bonsaï, culture d'arbres miniatures en pot, ne s'est fait connaître que bien plus tard en Europe, précisément en 1878 au Pavillon japonais de l'Exposition universelle à Paris. Cependant, les visiteurs d'alors furent plus intrigués qu'enthousiastes vis-à-vis de cet art qu'ils découvraient. Ils y seront plus attentifs lors de l'exposition de 1889, également à Paris, et surtout lors de l'Exposition universelle de Londres en 1909. Il faudra cependant attendre près d'un siècle après l'exposition de 1878 pour que cet art suscite un véritable engouement en France et dans de nombreux autres pays occidentaux.
A sa sortie du lycée, M. Lin Kuo-cheng s'oriente vers des études musicales. Il se lance dans la composition, le piano et la contrebasse qu'il continue d'ailleurs de pratiquer. Ça n'était pas vraiment la voie que son père, médecin, aurait souhaité lui voir prendre. Durant cinq ans, à la fin de ses études, il se consacre essentiellement à la musique. Mais dès qu'il a un moment de libre, il se plonge dans la lecture d'ouvrages spécialisés dans la culture du bonsaï. Des ouvrages en chinois, mais aussi en japonais, langue qu'il maîtrise parfaitement.
A l'issue de ces cinq années, il décide de faire de cet art son activité principale, qu'il exerce maintenant depuis dix-sept ans. Grande fut la surprise de son père à l'époque, qui considérait que, pas plus que la musique, ce n'était là un véritable métier. D'une certaine façon, l'opinion de M. Lin Kuo-cheng rejoignait celle de son père, car, même aujourd'hui, il ne considère pas exercer un métier, estimant plutôt s'adonner à une passion.
Purement autodidacte, M. Lin reconnaît avoir commis bon nombre d'erreurs. Mais avec beaucoup de philosophie et d'humour il s'en amuse. Il avoue en avoir tiré des enseignements qui lui ont permis de faire progresser son art. Lorsqu'il décide de s'y consacrer totalement en 1983, il fait l'acquisition d'un petit bout de terrain dans un endroit complètement isolé, à Manchau, tout près du Parc national de Yangmingshan, au nord de Taïpei. Très vite, il réalise que les conditions climatiques sont loin d'être idéales pour la culture du bonsaï. Ce terrain est en effet situé à flanc de montagne, à 640 mètres d'altitude dans un couloir venteux débouchant sur la mer. En outre, le taux d'humidité y est très élevé, les pluies abondantes, et il y neige même parfois en hiver. Xangsane, le violent typhon qui a frappé Taïwan au tout début de ce mois de novembre, a endommagé quelques-uns de ses bonsaïs.
Mais il ne s'est pas découragé pour autant. Le calme qui règne en cet endroit lui plaît, on y entend le bruit du vent secouant la luxuriante végétation, l'eau des ruisseaux qui dévalent la montagne, et le chant des oiseaux. Alors, bien que les conditions ne soient pas particulièrement favorables, il entend y rester. D'ailleurs, toujours avec humour, il dit aimer la pluie : " Cela m'évite la corvée de l'arrosage, et me permet donc de prendre quelque repos de temps en temps. "
M. Lin s'absente rarement plus d'une semaine de Manchau, et lorsque cela lui arrive, il y a toujours quelqu'un pour le remplacer et s'occuper des 10 000 plantes réparties en quelque 300 espèces différentes. Elles sont en grande majorité originaires de Taïwan, à l'exception de quelques-unes qui viennent du Japon. Cela représente une énorme tâche pour M. Lin qui travaille seul. Il est en outre régulièrement sollicité par le service des jardins et espaces verts de la ville de Taïpei pour dispenser des cours pratiques au personnel.
Mais à Manchau, il se refuse à recevoir des élèves, si ce n'est quelques amis proches qui profitent de leurs vacances pour s'initier. Il s'agit d'un art et d'une passion pour M. Lin, qui a bien du mal cependant à gérer le côté commercial de son activité. Il ne reçoit pas de visiteurs à Manchau, et ne veut avoir aucun contact direct avec les fleuristes. Il se contente de présenter une fois par an ses bonsaïs à Taïpei, dans une galerie, et seulement s'il considère que son art a suffisamment évolué par rapport à l'année précédente.
De façon très imagée et pour simplifier, M. Lin compare le principe de base de la culture du bonsaï à la technique des bandelettes utilisée autrefois pour limiter la croissance des pieds des femmes chinoises. Pour les plantes, il s'agit au départ de contenir leurs racines. Ensuite il faut savoir faire preuve à la fois de talent d'artiste et d'horticulteur. Bien que leurs formes soient le résultat de méthodes artificielles, il considère que les bonsaïs sont de véritables objets d'art naturels.
On estime souvent que ces miniatures naissent de tortures infligées à d'innocentes plantes, par exemple en contenant leurs racines dans de petits pots, pour finalement obtenir des formes parfois grotesques. Il est vrai que certains bonsaïs dégagent cette impression. Mais M. Lin pense que si le travail est correctement exécuté, le résultat est tout autre. C'est celui d'une croissance somme toute naturelle avec la collaboration d'un artiste compétent, et grâce à son habileté.
Les plantes sont diverses et nombreuses dans la nature, car elles ont la capacité de s'adapter à leur milieu. Si elles se trouvent en milieu aride, leurs racines s'enfoncent profondément dans le sol pour y trouver de l'eau. Si par contre elles sont en milieu ombragé, elles étendent leurs tiges jusqu'à trouver plus de lumière. L'environnement du bonsaï est quant à lui choisi par l'artiste, et il doit s'adapter à ce choix. Celui-ci sélectionne de jeunes pousses qu'il transplante avec soin dans une terre appropriée à l'espèce, les arrose, les taille, les effeuille, raccourcit au fur et à mesure les nouvelles pousses en fonction des formes et des courbes qu'il espère obtenir. Par respect pour les plantes, M. Lin se refuse à utiliser du fil de fer pour imposer une direction précise aux tiges. Sa technique se limite à contrôler leur croissance.
La terre utilisée est encore une fois fonction de l'espèce. M. Lin la récupère sur son propre terrain, ou aux alentours, dans la montagne. Il s'agit en réalité d'un mélange composé de terre et de petits graviers. Ce mélange est tout d'abord lavé et filtré, afin d'éliminer les végétaux, bactéries et autres insectes. Il est ensuite versé dans un large récipient qui sera placé sur un feu au charbon de bois, pour le séchage. La dernière étape est celle du tamisage, afin de procéder à un tri de graviers de 4 ou 5 calibres différents. Selon les espèces transplantées, les pots seront remplis de couches alternées de terre et de graviers afin d'assurer un parfait drainage. L'utilisation d'engrais intervient également dans le processus de la culture du bonsaï. Pour les plantes à fleurs, par exemple, M. Lin élabore un engrais à base d'arêtes de poisson broyées qui sont ensuite réduites en poudre.
Le temps nécessaire à la croissance d'un bonsaï est directement proportionnel à la taille souhaitée. Atteindre la perfection peut prendre 20 à 30 ans. Ainsi, il n'est pas rare de voir deux générations, père et fils, se succéder pour mener un bonsaï à maturité. Et, bien sûr, il existe des bonsaïs plus que centenaires.
Les 10 000 bonsaïs de M. Lin sont tous munis d'une étiquette de référence, et répertoriés un à un dans un registre. C'est en quelque sorte le dossier médical de chaque plante. Il contient toutes les informations depuis le premier jour où elles ont été transplantées dans leur petit pot. Curieusement, tout y est consigné en japonais. " Parce que c'est plus rapide d'écrire en japonais qu'en chinois ", explique-t-il.
Bernard Pronost
Crédit photographique: Liu Ching-long