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Par sa position géographique, Taïwan a développé des particularismes qu'on retrouve dans son histoire, ses coutumes et surtout sa langue principale, le " taïwanais ". Mieux dénommé minnan, ce " dialecte " des premiers colons chinois arrivés dans l'île et originaires du Fujian du Sud, est toujours la langue favorite du peuple, bien que le mandarin de Pékin ait été choisi comme langue officielle.
Lorsque les Chinois sont arrivés à Taïwan, ils y ont débarqué avec les moyens du bord, fuyant le plus souvent la misère et aussi, selon l'époque, la guerre, les exactions ou les catastrophes naturelles. Malgré la difficulté de la traversée du détroit de Taïwan -- il fallait affronter les courants marins violents, les typhons et les pirates --, ils ont tout de même effectué le périple pour s'installer ici. Le plus souvent, partis à l'aventure dans un esprit de non-retour, ils ont amené dans l'île leur volonté de survivre et de créer un monde meilleur, loin des contraintes civiles, sociales ou politiques.
Arrivés par vagues successives à Taïwan, ces personnes se sont regroupées entre elles selon les traits communs (origines, us et coutumes, langue) qui les unissaient " au-delà des mers " dans un espace libéré des contraintes administratives, politiques ou autres. Malgré leur éloignement, les communautés insulaires se sont développées dans leur " nouveau monde ".
Sur les bases d'un lexique essentiellement populaire, il leur a fallu dénommer leurs découvertes, enrichissant ainsi leur vocabulaire. Ils ont fixé les normes de la langue parlée, sans référence à littérature ou à la langue écrite (idéogrammes), tandis que les termes particuliers aux valeurs continentales étaient peu à peu oubliés ou rendus obsolètes. Hormis l'arrivée continue d'immigrants durant plusieurs siècles, les échanges entre les deux rives du Détroit étaient rares, aussi leur langage s'est-il développé en milieu fermé.
La cession de l'île pour 50 ans aux autorités japonaises qui y ont entrepris la modernisation a apporté une autre dimension à la langue minnan. Des études japonaises ont permis d'en fixer un lexique écrit et de développer des termes savants, jusque-là, inconnus. Après la rétrocession de l'île en 1945 à la République de Chine, avec l'arrivée massive de " continentaux ", le mandarin (langue nationale) fut imposé. Même s'il a été fortement influencé et enrichi par la masse littéraire continentale, le parler minnan n'en a pas pour autant perdu de sa vivacité.
A travers quelques expressions sommairement choisies, on peut mieux se rendre compte de sa verve.
Peu admiratifs des longs discours, qui n'apportent pas grande aide aux travaux des champs, voici une façon rustique de dire que son interlocuteur parle pour ne rien dire. Le proverbe est laconique toa sih, héng tiap(1), quatre mots seulement qui se traduisent par: à langue bien pendue, paroles oiseuses.
Il leur faut plus de mots pour indiquer que les riches vivent aisément et les pauvres misérablement, ce qui semble être une lapalissade. Inhabituellement long, ou tchein lite lite tchiète, bô tchein tchiète tchiète kang, l'adage place une distinction sommaire mais réelle entre les habitants de l'île: avec de l'argent, c'est la fête tous les jours, alors que sans un sou, il n'y a rien pour les fêtes. C'est une constatation terrible pour ces paysans insulaires. Sans argent, on ne pourra pas honorer les dieux ni les amis par une offrande ou un présent au moment des festivités.
Cependant, qu'on se trouve dans un milieu social ou un autre, les Taïwanais admettent que les destins sont différents. S'il y a une seule façon de naître, il y en a cent de mourir, tchi lion sein, ba ion si, disent-ils, ce qui, dans un sens plus large, signifie que chacun peut mener sa propre vie, mais on jugera ses mérites à la façon de mourir.
Directement tirée de la vie sociale pour fustiger l'hypocrisie est cette expression typique: toh téng tchiah peng, toh ka kong oé, à table, on fait bonne chère, mais après le repas, les convives s'en vont médire.
Les joies de la famille se résument assez naturellement à l'accueil d'un héritier. Affirmant que la turbulence d'un enfant dans la maison équivaut au dynamisme de trois adultes, tchi lé ian an, ka lao liète san é toa lang, les insulaires veulent dire qu'un enfant apporte la joie et l'espoir.
Mais son éducation demeure un problème à résoudre promptement. Suivant la logique simple des anciens, il faut en effet s'occuper de l'enfant dès son plus jeune âge, car, selon le proverbe, on entrevoit déjà son avenir à l'âge de trois ans, tandis qu'à sept ans, on devine sa vitalité, ian an, san hoé koan toa, tchit hoé koan lao. En réalité, il faut apporter tôt beaucoup de soins à l'enfant, l'éduquant correctement, lui apprenant les bons usages et le nourrissant abondamment, sans rien négliger aux besoins de l'esprit et du corps.
Comme dans toutes les civilisations, la vie agricole a certainement inspiré les hommes à plus de bon sens. Dicton persuasif, à cheval pervers, cavalier méchant, ok bé, ok lang kia, signifie qu'on rencontre toujours plus fort que soi, comme dans la fable de La Fontaine. Le cheval, animal importé dans l'île, même indocile sera un jour monté par un écuyer féroce qui lui commandera des exercices équestres pénibles. C'est une image concise souvent utilisée pour tempérer le comportement vif d'un ami ou d'un adversaire.
Se lamentant sur la nature corrompue de l'homme, les insulaires expriment leur sentiment sous une forme imagée puisée dans la vie agricole. Ainsi, non seulement la poule ne pond pas, mais il faut en plus nettoyer ses excréments, sing ké neng bô, pang ké saï ou, une vision simple passée dans la langue pour définir la méchanceté d'une personne. Dans ce dicton, d'un symbolisme puissant, on comprend que l'homme qui n'a accompli aucune bonne action en commet de surcroît de mauvaises.
Dans le même ordre d'idée, les paysans insulaires prennent un autre exemple dans le registre fermier pour signifier qu'" on ne force pas quelqu'un à faire ce qu'il veut pas faire ", en disant qu'une poule, autre que celle qui a pondu, ne parvient pas à faire éclore les oeufs, ah ké, em sing pou.
Toujours à partir de l'environnement rural, ils soulignent que, " si la demeure des autres est splendide, son propre logis est encore plus doux ". Plus terre à terre, ils disent que le chien n'aime pas s'installer dans la porcherie, di ô, bô tat kao ô oune. Dans les temps plus anciens, les cochons étaient logés dans un lieu aménagé, à l'abri des intempéries, alors que le chien devait lui-même se trouver un endroit dans la ferme pour dormir. Ainsi, l'exemple montre qu'il ne sert à rien de rêver habiter dans la vaste maison des autres, puisqu'on obtient satisfaction ailleurs.
Les Taïwanais, qui rendent grâce à la nature et aux esprits au moyen de diverses offrandes et prières, remarquent qu'il faut remercier l'arbre dont on a mangé le fruit, tchiah gô tchi, diô paï tchiou tao. Il est ainsi fait référence à la gratitude qu'on doit à une personne pour les bienfaits accordés.
Par ailleurs, si, en cherchant à éblouir des amis et des voisins, on insiste sur les accessoires clinquants, on négligera d'autant l'essentiel. Le proverbe taïwanais admet pourtant avec une grande simplicité que, dans ce cas, il est impossible de satisfaire tous ceux qu'on tente d'épater. Ainsi, à la fête des esprits, beaucoup d'entre eux meurent de faim, toa po, ngô si koui, résume l'adage avec une exagération méprisante. Le grand jour dédié aux esprits, les décors somptueux ainsi montés aux dépens des offrandes censées les nourrir ne leur sont que de médiocre utilité. Il s'agit là de ridiculiser l'extravagance qui ne convient pas au véritable objectif de la cérémonie.
Il faut respecter les " grands " [c'est-à-dire les aînés], ainsi que les " petits " [la jeune génération], toa tchoune toa, soé tchoune soé, un parallélisme littéraire propre à la pensée des anciens Taïwanais. Il faut bien convenir que toute personne, quel que soit son âge, doit être honorée. C'est bien là, l'égalité et la fraternité entre les hommes, un grand précepte de l'humanisme chinois.
Les convenances entre personnes ne sont pas oubliées. Malgré la douleur la plus profonde, le sourire apparaît, oute oute tchaï sim té, tchiô tchiô boé lang lé, assure le dicton. En effet, il faut savoir cacher ses sentiments en toute circonstance, une courtoisie traditionnelle que les insulaires expriment avec une réalité assez crue. Par extension, il faut admettre l'impartialité dans le jugement où les sentiments personnels ne doivent pas se mêler.
A propos des rapports humains, les insulaires ont trouvé une image originale pour avertir un ami des risques que comporte une action entreprise hâtivement et sans trop réfléchir. Ainsi, l'adage tchion kio, tchaï pok pang lio veut que la mariée une fois montée dans son palanquin [pour rejoindre son époux le jour des noces] ne pourra en sortir durant le trajet. En effet, en raison du rituel d'usage, il est difficile, voire impossible, d'interrompre en cours de route la longue procession qui emmène la jeune mariée. L'image symbolique signifie qu'avant d'entreprendre toute action, même naturelle comme le mariage, il convient de bien " en peser le pour et le contre ".